U NOTICE HISTORIQUE
dehors; le nord de l'Europe était en armes. La guerre entre la Russie et la Suède continuait en Finlande ; l'impératrice Catherine n'avait pas encore fait la paix avec la Turquie, et ses troupes insultaient les frontières de la Pologne. Plus près de nous, la Confédération germanique formait une armée, sous le prétexte apparent, de protéger ses droits dans les Pays-Bas, et l'Angleterre, voulant obtenir satisfaction pour quelques vaisseaux anglais saisis par une escadre espagnole^ dans la baie de Nootka, équipait une flotte considérable.
Ces préparatifs donnaient une grande inquiétude au gouvernement, qui, allié de l'Espagne, ne pouvait demeurer indifférent. Une lettre de M. de Montmorin à l'Assemblée nationale lui fut communiquée dans la séance du 14 mai 1791. Le ministre lui faisait part de cet armement, en lui annonçant que le premier devoir du roi étant de veiller à la sûreté de l'État, il avait donné les ordres nécessaires pour que 14 vaisseaux de ligne fussent armés dans les ports de l'Océan et de la Méditerranée. Comme cet armement allait exiger que quelques secours extraordinaires fussent mis à la disposition du département de la marine, le roi ne doutait pas de l'empressement de l'Assemblée à les accorder.
La discussion s'ouvrit le lendemain sur cette demande, et aussitôt la question s'agrandit. « Per- » sonne ne blâmera les mesures prises par le roi.
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» (lit Alexandre de Lameth, mais cette question in- » cidente amène une question de principe. Il faut » savoir si l'Assemblée est compétente, et si la na- » tion souveraine doit déléguer au roi le droit de » faire la paix ou la guerre ? voilà la question ! »
Le débat s'engagea sur le point de savoir si on la discuterait avant de répondre à la communication faite au nom du roi. Ce fut l'avis de Barnave; mais Mirabeau proposa d'approuver d'abord les mesures prises par le roi, et d'ordonner par le même décret que dès le lendemain on commencerait la discussion de la question constitutionnelle.
Cette proposition reçut l'assentiment de l'Assemblée, et la question, ainsi formulée, fut mise à l'ordre du jour : « La nation doit-elle déléguer au roi » Texercice du droit de faire la paix et la » guerre ? »
La délibération sur ce grave sujet commença le 16 mai et ne fut fermée que le 23. Un grand nombre d'orateurs furent entendus, mais ce fut surtout entre Barnave et Mirabeau que le débat prit un caractère de grandeur qui rendit toute la France attentive ; jamais l'éloquence ne s'éleva si haut de part et d'autre.
Ces deux athlètes cependant m se hâtèrent pas de monter à la tribune et de se mesurer. Pendant cinq jours, la discussion erra d'opinion en opinion ; l'Assemblée était incertaine.
Ixij NOTICE HISTORIQUE
Jusque là on n'avait vu d'autre alternative que de confère ri' exercice du droit de faire la guerre au roi, ou de l'attribuer exclusivement au corps législatif.
Mirabeau profita de cette hésitation, je dirais presque de cettelassitude de l'Assemblée, pour poser la question d'une autre manière. Il proposa de faire concourir au même but, sans les exclure l'une par l'autre, les deux autorités qui constituent la force nationale , et d'attribuer une part égale au pouvoir exécutif et aux représentans du peuple, dans des actes qui participent tout à la fois de l'action et de la volonté, de l'exécution et de la délibération.
Tel fut le thème développé par Mirabeau, avec cette éloquence pleine de puissance et de mouvement, qui exerçait une si grande action sur l'Assemblée ; il résuma ce mémorable discours en un projet de décret, par lequel il réglait les attributions respectives, en cette matière, du roi et de la représentation nationale ; laissant au premier le soin de veiller à la sûreté extérieure de l'état, la nomination des agens diplomatiques , la distribution des troupes sur les diverses parties du territoire , et , en cas de guerre , la direction exclusive des forces de terre et de mer ; enfin la négociation des traités de paix, d'alliance et de commerce, sauf ratification , réservant au corps législatif le vote des subsides, le droit, en les refusant , d'arrêter des hostilités entreprises sans motifs légitimes, dont les auteurs pourraient
SUR BARNAVE. luij
être poursuivis comme criminels de lèze-nation ; et celui, après les avoir accordés , de provoquer des ouvertures de paix ; Mirabeau proposait en outre , comme sûreté contre les entreprises de la couronne, d'accorder au corps législatif la faculté de réunir , dans le cas où le roi ferait la guerre en personne , tel nombre de gardes nationales , sur tel point qui serait jugé convenable.
Barnave combattit aussitôt ce projet, il le saisit partout ce qu'ilavait de vulnérable, il rendit évidente à tous les yeux la lutte qu'il allait établir entre les deux pouvoirs; l'affaiblissement qui en résulterait pour l'un comme pour l'autre , et, par suite, pour la France; puis, s' attaquant à celle de ces dispositions qui avait pour objet de contre-balancer, en mettant à la disposition du corps législatif une portion des gardes nationales , la puissance que donnerait au roi le commandement en personne de l'armée. « Ce moyeu, dit-il, n'est autre chose que de » proposer la guerre civile pour s'opposer à la guerre » étrangère. Un des avantages dominans du gou- » vernement monarchique^ un des plus grands mo- » tifs d'attachement à la monarchie pour ceux qui » cherchent la liberté, c'est que le monarque fait » le désespoir de tous les usurpateurs. Or, avec le » moyen proposé, je demande s'il ne se trouvera » jamais un législateur ambitieux, qui veuille de- » venir usurpateur ; un homme qui , par ses talens
Ixiv KOTICE HISTORIQUE
» et son éloquence, aura assez de crédit sur la lé- » gislature pour l'égarer, sur le peuple pour l'entraî- » ner ? Si le roi est éloigné, ne pourra-t-il pas lui » reprocher ses succès et ses triomphes ? ne pourra-t- » il pas lui venir dans la tête d'empêcher le mo- » narque des Français de rentrer en France ? Il y a » plus, la législature ne commanderait pas elle-
» même ; il lui faudrait un chef, Alors, quel
» serait le vrai roi ? N'auriez-vous pas un change- » ment de race ou une guerre civ le ? Il faut que a M. de Mirabeau ait aperçu de biens gi^ands incon- » véniens dans le plan qu'il a présenté, puisqu'il a » cru nécessaire d'employer un remède si ter- » rible. »
Barnave proposa, en terminant, de décréter qu'au roi appartenait le droit de diriger les forces de terre et de mer, de commencer les négociations, de nommer les ambassadeurs, de signer les traités ; mais que le corps législatif pourrait seul, sur les propositions du roi, déclarer la guerre, faire la paix, et conclure les traités, auxquels le roi apposerait sa signature.
Ces deux projets, différaient peu ; ils étaient empreints du même caractère de défiance envers le monarque ; celui de Barnave , plus démocratique , découlait du principe de la souveraineté du peuple , qui dominait tout alors. Celui de Mirabeau, plus monarchique en apparence , puisqu'il laissait au roi
SUR BARXAVE. IXV
une sorte d'initiative , était pins anarchiqno en réalité.
Le côté droit de l'Assemblée (le comte de Seran, Custines, Mallouet, Cazalès ) , demandait que le roi seul eût le droit de faire la guerre et la paix ; il soutenait qu'en attribuant exclusivement ce droit à l'Assemblée nationale , les hostilités ne seraient, pas moins fréquentes et seraient plus dangereuses ; qu'on se priverait de l'avantage du secret , si essentiel en pareil cas, et qu'enfin l'Assemblée aurait toujours la faculté d'arrêter la guerre, en refusant les subsides. Ce système si simple, qui dans les derniers temps a prévalu, comme le seul praticable, s'éloignait trop alors des idées que la révolution avait propagées , pour trouver beaucoup de partisans.
Mirabeau reparut à la tribune ; il tira u^n parti admirable de sa position personnelle. Animé par la contradiction, par le puissant effet qu'avait produit sur les esprits le discours populaire de Barnave ; en butte à ses ennemis, qui depuis la veille criaient dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau! il trouva dans son génie, dans sa passion, peut-être, même dans ses convictions, des forces surnaturelles, et il entraîna l'Assemblée, qui ne voulut pas accorder la réplique ù Barnave, et qui vota immédiatemment les articles proposés.
Tel était le sort des débats politiques de ces temps d'inexpérience , que , quel que fût le vainqueur, son
Ixvj iVOTIGE HISTORIQUE
triomphe laissait à désirer ; les hommes qui dominaient l'Assemblée ne lui offrant souvent le choix qu'entre deux partis également dangereux.
Quoi qu'il en soit, jamais lutte n'eut lieu entre de plus nobles rivaux, entre des talens plus éprouvés; c'est une des plus brillantes qu'ait offertes l'Assemblée constituante.
Mais ces combats de tribune ne se renfermaient pas toujours dans de justes bornes, et quelquefois l'irritation de la parole causait des blessures dont l'impitoyable préjugé du temps condamnait trop souvent à demander compte.
Si Barnave eut la faiblesse de céder à ce préjugé, ce fut comme provoqué , jamais comme provocateur. Après un premier duel sans résultat av^c le vicomte de Noailles, qui partageait d'ailleurs ses opinions, qui estimait son caractère et ses talens, et qui se réconcilia franchement avec lui , il en eut un second avec Cazalès.
Les circonstances de celui-ci sont trop honorables pour les deux adversaires^ et peignent trop bien les mœurs de l'époque, pour qu'il soit possible de les passer sous silence ; nous en devons les détails à la bienveillance d'un témoin oculaire et irrécusable (1).
Cazalès et Barnave étaient à l'Assemblée dans uiie
(1) M. le général Théodore de Lameth.
SUR BARKAVE. lïVij
complète opposition. A la séance du 10 août 1790, la noble véhémence du premier lui avait fait adresser au côté de l'Assemblée dans lequel siégeait Barnave, quelques mots très vifs, que celui-ci put prendre pour lui et auxquels il répondit avec politesse, mais avec fermeté. A la fin delà séancC;, Cazalès vint à Barnave et lui dit : « Au fond, il n'y a » rien, tous deux nous avons fait nos preuves, si » vous le voulez, nous en resterons là. » La réponse fut : c( Je suis bien aise de votre jugement, c'était » le mien. — Cependant tout était loin d'être terminé. Le lendemain, de grand matin, Cazalès, accompagné du duc de Saint-Simon, arriva chez MM. de Lameth, où demeurait Barnave (1), qu'il réveilla en lui disant : « Je suis exactement dans les mêmes » dispositions qu'hier, mais mon parti ne veut pas » que j'en reste là, et à regret je viens vous le dire. » Je l'avais prévu, » répondit Barnave, « j'avais » pensé que ce serait comme Labourdonnaye avec » Ch. de Lameth (2). » Cazalès reprit : « J'en suis » désolé;, mais enfin , quand ? où ? et quelle arme
(1) L'hôtel de MM. de Lameth était rue de Fleurus, n° ik. Un marbre placé au dessus de la porte d'entrée indique encore, selon l'usage du temps, le nom des anciens propriétaires.
(2) C'était pour une chose frivole : tout était arrangé; cependantjLabourdonnaye vint trouver Charles de Lameth,etlui dit : « J'en suis aux regrets, mais ces dames le veulent absolument. » (l fut légèrement blessé.
Ixviij NOTICE HISTORIQUE
» choisissez-vous ? — Dans une heure; au bois de » Boulogne, le pistolet, » fut la réponse de Barnave.
On alla bientôt sur le terrain ; Charles de Lameth assistait Barnave ; son frère Théodore était allé chercher le célèbre chirurgien du Fouarre, et l'avait placé isolé, à peu de distance du théâtre du combat ; il se tenait lui-même dans l'éloignement. — «C'est » à vous, qui avez été provoqué, à tirer le premier, » dit Cazalès. — « Il n'y a pas eu offense d'intention, » répondit Barnave ; « je le crois de votre part, je » l'affirme de la mienne ; nous allons donc tirer au » sort. » Au même instant, Alexandre de Lameth présenta sa main fermée à Cazalès en disant : « Pair » ou non? » Après quelque résistance, Cazalès prononça : « Impair, » et voyant qu'il s'était trompé, il ajouta : «Vous savez que je suis joueur, et vous » avez pensé que je dirais ainsi. »
A treize pas, Barnave tira, mais n'atteignit pas; Cazalès ajusta à son tour; son arme fit deux fois faux feu. « Mon Dieu ! » s'écria-t-il, «que je vous )) fais d'excuses. — Je suis là pour attendre, » dit Barnave. Au troisième essai le coup partit, mais encore sans résultat. — On aurait dû en rester là; Alexandre de Lameth le désirait vivement ; mais soigneux à l'excès de la réputation de son ami, et voyant l'autre témom, le duc de Saint-Simon, plus âgé que lui, garder le silence, il crut devoir l'imiter.
SUR BARNAVË. Ixix
On rechargea les armes ; les balles, selon l'usage, alors, étaient entourées de rubans pour les fixer plus exactement; Cazalèslefit remarquer en disant, avec une innocente malignité : « Sommes-nous galans » pour vous , Messieurs! c'est du tricolore. »
Pendant cette triste opération, les deux adversaires se promenant amicalement , Cazalès dit à Barnave: « Je serais inconsolable de vous tuer, mais » vous nous gênez beaucoup ; je voudrais seule- » ment vous mettre hors de la tribune pour quelque » temps. — La crainte qui vous occupe , » reprit Barnave, « me tourmente à votre égard depuis ce » matin, mais je suis plus généreux que vous en » désirant vous atteindre à peine, car vous êtes la » toute-puissance de votre côté , peu riche en ora- T) teurs, tandis que , dans le mien , à peine s'aper- » cevrait-on de mon absence. «
Le duc de Saint-Simon fit signe qu'on pouvait s'avancer; le sort fut de nouveau consulté ; cette fois il prononça ; Cazalès tomba, frappé au front. Son premier mot fut : « Eh bien ! je suis ici pour cela. » Un chapeau à la forme du temps avait heureusement empêché la balle de pénétrer trop avant, mais le sinus frontal était brisé. Du Fouarre accourut, il examina la blessure et s'écria : « Ce ne ser arien! » Cazalès répéta l'exclamation, mais craignant d'avoir montré trop d'intérêt pour lui-môme, il ajouta aussitôt : « C'est la^ bête qui parle, w Puis, aper-
IXX NOTICE HISTORIQDE
cevant M. Théodore de Lameth qui s'était tenu à l'écart dans le bois, il dit à Alexandre : « Pourquoi » votre frère n'approche-t-il pas? — Parce que, ré- » pondit celui-ci , vous n'avez qu'un témoin, Bar- » nave ne peut en avoir deux. — Est-ce que, répli- » qua vivement Cazalès, des gens comme nous ont » besoin de témoins, -si ce n'est pour les ramasser? » Ne le sont-ils pas d'un côté comme de l'autre? »
La voiture d'Alexandre de Lameth, meilleure que la sienne, Ini fut offerte, il la refusa d'abord , puis il reprit vivement : « Oui, je l'accepte, il faut que ce soit ainsi. » Sa bienveillante pensée fut à l'instant comprise et appréciée.
Depuis cette époque, en conservant leurs opinions, Barnave et Cazalès furent liés de la plus étroite amitié (1).
Barnave, revenu à l'Assemblée, y reçut les témoignages de la plus vive sympathie; mais personne plus que lui ne gémissait de la tyrannie de l'opinion, qui l'avait forcé à un acte qu'il réprouvait ; personne aussi ne blâmait plus hautement l'emploi des paroles irritantes, qui amenaient souvent le désordre dans l'Assemblée ; et lorsque plus tard, le duel, qui eut lieu entre Charles de Lameth et le duc de Castries ,
(1) Président de l'Assemblée constituante, Charles de Lameth avaitrefusé de recevoir la démission de Cazalès. Sous le eonsalat, il fut heureux de parvenir à obtenir sa radiation.
SUR BAR1VAVË. IxX}
qui l'avait provoqué, ramena à la tribune, il n'hésita point à dire : « S'il est un véritable moyen de » prévenir les vengeances personnelles, et d'ôter » de la main des citoyens, les armes qu'ils dirigent » contre leurs concitoyens, c'est d'armer la loi » contre eux. Qu'on punisse les injures, et bientôt » on cessera d'en faire. Que ce soit vous, députés, » qui donniez l'exemple de lamodération dans cette » Assemblée, et bientôt vous la verrez régner par- » tout (1). »
Ce que Barnave conseillait, il le pratiquait luimême; ses paroles empruntaient la plus grande force delà haute raison dont elles étaient empreintes, jamais elles ne s'écartèrent envers ses collègues, des égards qui prenaient leur source dans son caractère honnête et bon, et aussi dans la bienveillance dont il était animé pour eux, quelles que fussent les nuances diverses de leurs opinions.
Si quelque chose pouvait égaler sa modération, c'étaient ses sentimens d'humanité et la pureté de ses principes; il en donna une grande preuve lors des troubles de Nancy ; l'Assemblée s'était émue au récit qui lui en avait été fait, et peut-être allait-elle prendre des mesures terribles ; il la calma par ce peu de mots, prononcés avec fermeté : « Sans doute il est instant de rétablir l'ordre
(1) Séance du 15 novembre 1790.
h\']\ NOTICE HISTORIQUE
» dans cette ville et de faire cesser les malheurs » qui nous affligent : il faut y procéder d'une ma- )) nière efficace, et qui rende le succès aussi pro- )) bable que la sagesse humaine puisse le prévoir; » mais il faut y pourvoir sans s'écarter de lajus- » tice, et en répandant le moins possible le sang » des hommes. »
Il proposa de rédiger à l'instant une proclamation, dans laquelle l'Assemblée nationale annoncerait la ferme intention de punir les coupables, de rétablir l'ordre, en examinant tous les droits et tous les intérêts, déclarant que, jusqu'à sa décision il ne serait fait de mal à personne, et que tous les soldats et les citoyens seraient sous la sauve-garde de la nation. Cette proposition fut adoptée, et Barnave chargé de la rédaction (1).
Dans la séance du 25 octobre suivant, il fut appelé àla présidence de l'Assemblée; cette nomination fut accueillie avec joie, elle le fut surtout par les journalistes , organes de l'opinion constitutionnelle , et Marat , se chargea de la rendre chère aux gens de bien, en l'attaquant avec son cynisme éhonté dans sa feuille de VAmi du peuple.
Barnave eut bientôt occasion, dans ce poste éminent, de faire preuve de fermeté, et de montrer toute sa loyauté, en prévenant l'abbé Maury qu'il
(1) Séance du 31 août 1790.
SUR BARNAVE. lixijj
le rappellerait à l'ordre s'il ne prouvait certaines allégations qu'il avait légèrement avancées (1).
Lorsque la constitution civile du clergé eut été décrétée, et que le président de l'Assemblée se fut rendu chez le roi, pour le prier de faire connaître les motifs qui arrêtaient la sanction du décret, l'Assemblée eut à examiner si la réponse lue et remise au président par le roi et non signée de lui, devait être considérée comme légale et officielle : Barnave en prit occasion d'établir nettement le principe de la responsabilité, le seul propre à couvrir l'inviolabilité du monarque : « Le contre-seing est nécessaire, » dit-il, « même à l'égard des actes laissés au libre » arbitre du roi , pour établir d'abord l'authenticité » de la réponse, ensuite pour assurer la responsa- » bilité. Ce n'est jamais que vis-à-vis un être res- » pensable qu'il peut y avoir ouverture à contesta- « tion (2). »
S'il défendait avec conviction le principe de la responsabilité, Barnave ne mettait pas moins d'énergie à faire respecter les engagemens pris par l'état, lorsque dans la détresse où l'on se trouvait, des propositions avaient pour objet d'y porter atteinte. Une motion fut faite dans l'objet d'imposer les rentes sur l'état. Barnave la combattit : « Il y
(1) Séance du 5 novembre.
(2) Séance du 25 décembre 1790.
Ixxiv >'OTICE HISTORIQUE
» a dit-il, une distinction radicale entre les deux
» impôts personnel et réel. L'impôt personnel,
» et j'entends par là tout impôt indirect, est le
» prix de la protection de la personne ; il est dû
» et doit être payé par elle , en proportion de sa
» jouissance. — L'impôt réel est mis sur la chose,
» et est le prix de la protection accordée à la pro-
» priété. — Le propriétaire de rentes, ne doit donc
» point payer la protection de la loi, parce qu'elle
» lui est garantie par son contrat ; la nation ne
)> peut faire payer une sûreté qu'elle a promise ;
M ce sont là les principes de tous les peuples qui
» veulent traiter avec loyauté. »
Après ces paroles , Barnave proposa le projet suivant : « L'Assemblée nationale se référant à ces
» précédens décrets, qui consacrent les principes
» invariables de la foi publique, déclare qu'il
» n'y a pas lieu à délibérer sur la motion qui lui
)) a été faite, tendant à établir une imposition par-
» ticulière sur les rentes dues par l'état. »
Ce projet fut adopté (1).
Les affaires des colonies tiennent une grande place dans la vie politique de Barnave : elles lui causèrent de sérieux désagrémens, affaiblirent sa popularité, et Texposèrent aux attaques des passions les plus
(1) Séance du 4 décembre 1790.
SUR BARNAVE. IXXV
ardentes. Ce sujet pour être compris, a besoin d'être traité avec quelque étendue.
Le contre-coup de la révolution française s'était fait sentir dans nos possessions d'outre-mer et particulièrement à Saint-Domingue. Les esprits y étaient dans une grande agitation. L'Assemblée nationale cependant n'avait pas négligé de s'occuper de leurs intérêts ; le soin en avait été spécialement confié à un comité dont Barnave faisait partie, et qui, dès le 8 mars 1790, avait proposé par son organe un projet de décret qui avait pour objet d'autoriser les assemblées coloniales à faire connaître leur vœu sur la constitution, la législation et l'administration qui pouvaient convenir aux possessions françaises. Ce décret fut adopté le même jonr^ et suivi d'une instruction également rédigée par Barnave, et approuvée par l'assemblée le 23 suivant.
Les principes de Barnave à l'égard des colonies étaient ceux-ci : qu'elles étaient pendant long-temps encore nécessaires à la France ; que pendant tout ce temps la France pourrait les conserver ; que le moment où elle les perdrait serait celui où elle pourrait naturellement s'en passer; que l'affranchissement civil des nègres ne devait avoir lieu que progressivement, sans ensanglanter les colonies, et qu'il était indispensable de le préparer par un régime politique très sévère (1).
(1) 2"»« Tol. page 230.
IXXVJ NOTICE HISTORIQUE
Quoique Saint-Domingue eut trois assemblées provinciales, une assemblée générale s'était réunie à Saint-Marc, qui, avant même d'avoir eu connaissance du décret du 8 mars, avait fait des actes nombreux d'autorité.
A la réception de ce décret, elle vota une adresse de remercîraent à l'Assemblée nationale , mais elle ne changea pas sa marche, et agit comme assemblée législative et souveraine ; elle cassa le conseil supérieur du Cap, elle s'occupa de la rédaction d'une constitution, rendit un décret sur la formation des municipalités, auxquelles elle donna la direction des affaires militaires, le régime des ports, et le travail relatif aux transactions commerciales entre la métropole et les colons. Tous ces actes intitulés décrets ne furent soumis ni à la ratification de l'Assemblée nationale, ni à la sanction du roi, ni à l'approbation du gouverneur de la colonie, auquel ils furent seulement notifiés, pour être exécutés sur-le-champ.
Ces mesures de l'assemblée de Saint-Marc furent désapprouvées par les assemblées provinciales, ce qui n'empêcha pas l'assemblée générale de rendre un nouveau décret le 28 mai suivant, par lequel elle s'attribua le pouvoir législatif avec la seule sanction du roi; elle décréta aussi un serment particulier à la constitution de la colonie, et elle voulut le faire prêter aux troupes malgré la résistance du gouverneur; enfin, sur le refus des troupes,
SUR BARNAVE. IxXVij
elle rendit un décret par lequel elle les licencia et les remplaça par une garde nationale soldée.
Les assemblées provinciales, et la grande majorité deshabitans, protestèrent contre ces résolutions, et déclarèrent qu'elles regardaient le décret du 8 mars rendu par l'Assemblée nationale, comme un bienfait pour la colonie.
Le gouverneur se vit obligé de dissoudre l'assemblée générale, et d'annoncer qu'il aurait recours, s'il était nécessan^e, à la force des armes. Après lui avoir accordé un délai d'abord de 18 heures, puis de 24 pour se séparer, il fut obéi ; l'assemblée ne se trouvant pas soutenue par l'opinion, décida qu'elle se transporterait tout entière en France, pour porter à la nation française les assurances de son inviolable attachement^ et elle s'embarqua en effet.
De tels évènemens étaient trop graves pour ne pas devenir l'objet de toutes les sollicitudes de l'Assemblée nationale.
Un nouveau rapport de Barnave au nom du comité des colonies , exposa les faits avec autant de modération que d'impartialité. Sur sa proposition, l'assemblée déclara que les principes constitutionnels avaient été violés et l'exécution de ses décrets suspendue par l'assemblée de Saint-Marc; que les actes de cette assemblée étaient attentatoires à la souveraineté nationale et à la puissance législative; qu'elle était déchue de tous ses pouvoirs,
IXXViij NOTICE HISTORIQUE
comme tous ses membres dépouillés du caractère de députés, et que ceux-ci qui se trouvaient à la suite de l'assemblée, demeureraient dans le même état, jusqu'à ce qu'il eût été ultérieurement statué à leur égard. L'assemblée nationale déclara en outre que le gouverneur (1) et les militaires de tous grades avaient glorieusement rempli leurs devoirs ; elle décréta, enfin, que jusqu'à ce qu'il leur en fût substitué de nouvelles, toutes les lois établies continueraierft à être observées à Saint-Domingue, et que le roi serait prié de donner des ordres pour que le décret du 8 mars et les instructions du 28 y reçussent leur exécution (2).
Ce dernier décret de l'Assemblée nationale fut reçu avec de grandes démonstrations de joie dans la colonie, où il rétablissait l'ordre et la paix. L'Assemblée provinciale du nord, se hâta d'en exprimer sa reconnaissance à la mère-patrie : <t Ce dé- » cret, disait-elle dans une lettre à l'Assemblée » nationale, a obtenu les applaudissemens les plus » vifs et les plus généreux ; nous avons voté de plus, » des remercîmeus à M. Barnave, et arrêté qu'il se- » rait ouvert une souscription, dont le produit serait » destiné à nous procurer son buste qui sera placé
(1) M. Peynier.
(2) Séances des 11 et 12 octobre 1790.
SUR BARNAVE. Ixxix
» dans la salle de nos séances^ avec cette inscrip- » tion :
» Barnave, défenseur de la colonie (1). »
L'assemblée nationale avait annoncé dans le préambule du décret du 8 mars 1790 la ferme volonté d'établir comme article constitutionnel, qu'aucunes lois sur l'état des personnes ne seraient décrétées pour les colonies, que sur la demande précise et formelle des assemblées coloniales.
Cette sorte d'engagement concernait-il les droits politiques des gens de couleur et nègres libres, ou avait-il pour objet l'état des esclaves ?
Le doute à cet égard avait donné lieu à de graves dissentions dans les colonies , il divisait aussi l'Assemblée nationale; les uns voulaient tout à la fois que sans consulter les assemblées coloniales, des droits politiques fussent immédiatement accordés aux gens de couleur ainsi qu'aux nègres libres, et que l'on s'occupa de donner la liberté aux esclaves. Les autres demandaient que les assemblées coloniales eussent l'initiative sur ces questions.
Cette dernière opinion fut soutenue par les quatre comités réunis de la marine, de l'agriculture et du commerce, de constitution et des colonies, qui par
(1) Séance du 10 décembre 1789.
IXXX NOTICE HISTORIQUE
l'organe de Delâtre, leur rapporteur, proposèrent un projet de décret en conséquence.
Ce projet fut vivement appuyé par Barnave, qui voyait la perte des colonies dans toute résolution sur l'état politique des gens de couleur libres, et sur l'affranchissement des esclaves, dont l'initiative ne viendrait pas des Colons eux-mêmes. Mais l'opinion de Barnave commençait à perdre de son autorité, et après plusieurs jours d'une discussion très animée, l'assemblée décréta, le 15 mai 1791, qu'elle ne délibérerait jamais sur l'état des gens de couleur non libres sans le vœu préalable, libre et spontané des colonies ; mais que quant aux gens de couleur libres, ils seraient admis dans toutes les assemblées paroissiales et coloniales futures, s'ils avaient d'ailleurs les qualités requises.
Ce décret fut suivi à Saint-Domingue, immédiatement après son arrivée, d'une violente fermentation. La colonie était divisée en deux partis, l'un qui avait adopté et défendu les décrets de la mère-patrie, l'autre qui les avait transgressés; tous deux se réunirent dans un esprit commun d'opposition. D'un autre côté , les gens de couleur s'estimant à l'égal des blancs , puisqu'ils acquéraient les mêmes droits, s'animèrent contre eux, et dans plusieurs paroisses les noirs qui se crurent déjà libres, parce qu'on avait brusquement fait luire à leurs yeux l'espérance de la liberté, quittèrent leurs ateliers et se révoltèrent;
SDR BARNAVE. IXXXJ
six semaines après, les plus horribles désastres eurent lieu.
Lorsque ces évènemens furent connus en France, l'Assemblée constituante chargea les quatre comités de lui en faire un rapport. Ce fut Barnave qui devint leur organe ; il ne parla jamais avec plus de raison ; il exposa quel puissant préjugé régnait aux colonies, et fît sentir combien il était nécessaire de le respecter ; il démontra que si quelque chose pouvait maintenir la subordination dans nos possessions, c'était de lier les affranchis et les esclaves aux ingénus par la reconnaissance; tandis que si on voulait rompre violemment ce lien, sans la participation des colons, et sans que le bienfait leur en fût en partie attribué, il ne pourrait qu'en résulter les plus grands maux.
Barnave convaincu, avec les comités, de la nécessité de revenir sur le décret du 15 mai, proposa de déclarer que les lois concernant l'état des personnes non libres et l'état politique des gens de couleur, seraient faites par les assemblées coloniales, et soumises directement à la sanction du roi.
Ce rapport de Barnave , fait le 24 septembre 1791, et le projet de décret qui le terminait, reçurent l'approbation de l'assemblée ; mais s'il obtint cette haute sanction, il lui suscita de nombreux ennemis, parmi lesquels figuraient au premier rang, les partisans de l'abolition de l'esclavage; il se vit
IXXXij NOTICE HISTORIQUE
en butte aux accusations les plus insensées: la malveillance attribua à ce rapport les troubles de Saint-Domingue, tandis que les brigandages et la guerre civile y régnaient depuis près de trois mois, lorsqu'il y fut reçu, et qu'on savait ^|ien qu'ils avaient été produits par le décret du 15 mai.
Cette affaire des colonies qui occupa beaucoup Barnave^ fut dès le principe, comme nous l'avons dit, la cause d'un grand échec pour sa popularité. Le travail des comités l'absorbait presque entiè-^^ rement ; il paraissait plus rarement aux séances, et prenait ainsi moins de part aux discussions de la tribune. On profitait de son silence pour l'attaquer, et lorsqu'il put reprendre ses fonctions avec exactititude, il reconnut que ce système de détraction avait fait des progrès, et que la confiance dont il jouissait dans l'assemblée s'était affaiblie.
Ce genre de disgrâce, tout nouveau pour lui, ne lui permit pas de réfléchir froidement sur la conduite qu'il avait à suivre.
Cette époque de sa vie est la seule où, selon ses propres aveux, il n'ait pas été parfaitement lui-même. Une faute, et il le dit avec candeur (1), l'entraînait dans une autre. H s'opposa au départ de Mesdames, tantes du roi; il se livra à une dénonciation violente contre le club
(1) Vol. Ierpagegi25etl26.
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monarchique; il prit une part très subordonnée, mais enfin il prit quelque part à cette malheureuse affaire, comme il l'appelait lui-même, du serment des prêtres. Par un fâcheux enchaînement, quelquesunes de ses motions véhémentes, furent immédiatement suivies de mouvemens populaires ; il y lut certainement étranger ; et lorsqu'il l'affirme, il avait trop de franchise pour ne pas être cru ; mais ces mouvemens servirent plus que toute autre chose à lui faire apercevoir la fausse route dans laquelle il s'était engagé, et à lui démontrer que s'il avait voulu parer à l'effet de la calomnie, sa conduite donnait quelque prise à l'hostilité dont il était l'objet, « quand le triste succès de ces moyens, ne m'eût » pas averti d'en changer, dit-il, j'y aurais été con- » duit par le mal-être oii il me retenait. » Il rentra donc bientôt dans la ligne qu'il avait quittée, mais il fallait quelque temps pour détruire Timpre:^sion que sa conduite avait causée et à laquelle li attribuait l'inefficacité de sa résistance, au fatal dôcretdu 15 mai, sur les colonies.
« Peut-être, ajoute-t-il, ceux qui ont vécu dans » les affaires publiques, et qui ont connu par ex- » périence, non seulement tout le charme de la po- » pularité, mais tous les moyens qu'elle donne do » faire le bien, m'excuseront-il de lui avoir fait alors, » quelques sacrifices, en songeant surtout, avec » quelle énergie j'ai résisté depuis.
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Cependant, d'autres débats qui avaient également une grande importance, avaient permis à Barnave de rentrer dans cette voie de modération et de prudence dont ii se reprochait d'avoir un moment dévié.
Dans la séance du 22 mars 1791, Thouret au nom du comité de constitution , avait proposé un projet de loi sur la régence, qui la conférait pendant la minorité du roi, à son parent le plus proche par les mâles, et qui eu excluait les femmes.
Ce projet rencontra de l'opposition; l'abbé Maury se prononça dans un long discours en faveur de la régence élective ; mais Barnave démontra par des argumenssans réplique, que les devoirs et les prérogatives de la régence étant les mêmes que ceux de la royauté, établir pour l'une un mode différent de ct'lui adopté pour l'autre, c'était changer l'unité et ia nature de notre gouvernement. « Ce n'est pas )^ seulement, dit-il, pour la stabilité de celui-ci, » c'est pour l'intérêt de la liberté que la royauté » a été constituée héréditaire; la régence doit donc » l'être aussi. Un seul, supérieur à tous, ne fait » (jmbrage à personne ; mais celui qui réunirait au » prestige de la royauté, à toute la puissance qu'elle )) confère l'avantage d'avoir été appelé à la régence » par le choix du peuple, d'être pour ainsi dire, » Tenfant politique de la nation, aurait entre ses )> mains tous les moyens d'anéantir la liberté
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» publique. La régence élective a donc, sous ce » point de vue politique , des inconvéniens plus » grands encore que la royauté élective.... Un ré- » gent aurait plus de puissance parla confiance qui » l'aurait fait élire, qu'un roi qui ne tiendrait la » sienne que de la loi et de la naissance. La ré- T) gence ne serait qu'un passage à l'usurpation et » à la royauté élective, car un héritier présomptif, » arrivé à dix-huit ans , n'aurait jamais assez » de moyens, pour obliger un régent, l'idole du » peuple, à lui rendre les rênes de l'état. »
Ces considérations frappèrent l'Assemblée, Mirabeau , lui-même, après avoir hésité dans les premières séances, fut obligé de s'y rendre, et la régence héréditaire fut adoptée à une immense majorité.
Mais je viens de prononcer le nom de Mirabeau , et ce sera pour la dernière fois ; déjà dans la discussion sur la régence et le 25 mai, il se plaignait de l'altération que sa santé avait subie ; le 27 il prononça un long discours sur la loi relative aux mines; cinq fois dans cette journée il prit la parole , mais le mal faisait de rapides progrès ; cinq jours après (1), le grand orateur, orgueil de la révolution, avait cessé de vivre.
Pastoret vint à la tête d'une députation demander
(1) Le 2 avril.
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au nom de l'administration du département de la Seine, dont il était procureur-général syndic, que des honneurs lui fussent décernés, et que ses cendres lussent déposées à Sainte-Geneviève.
Barnave se leva aussitôt et prononça avec douleur et recueillement ce peu de mots, qui exprimaient si bien la pensée de tous : « Les détails auxquels » nous obligeraient dans ce moment une discussion, » troubleraient et dégraderaient le sentiment pro- » fond dont nous sommes pénétrés. Ce sentiment » juge M. de Mirabeau, puisqu'il est le souvenir de » tous les services qu'il a rendus à la liberté de sa » patrie. Je propose de décréter qu'il a mérité les » honneurs qui seront décernés par la nation aux » gi'ands hommes qui l'ont bien servie, et de ren- » voyer pour l'exécution au comité de consti- V tution. »
Toute l'Assemblée, moins trois de ses membres, vota cette proposition, et le lendemain sur le rapport de son comité, elle décréta que l'édifice de Sainte- Geneviève serait destiné à recevoir les cendres des citoyens qui auraient illustré la patrie, et que Mirabeau était digne de cet honneur.
L'Assemblée nationale assista en corps aux funérailles de celui qui laissait dans son sein un vide irréparable.
S'il est vrai qu'à son lit de mort Mirabeau ait dit : « qu'il emportait dans son cœur le deuil fie la mo-
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» narchie, dont les débris seraient bientôt la proie » des factieux, » cette prédiction, par l'effet du plus fatal des évènemens, ne devait pas tardera s'accomplir.
Nous touchons à l'un de ces momens de crise où la lutte entre les ennemis de la monarchie et ceux qui s'étaient fait une loi de la défendre, allait prendre un caractère plus prononcé de violence dans l'attaque et d'énergie dans la résistance. Le roi et sa famille avaient quitté Paris. Ce départ qualifié de fuite pouvait livrer la France à l'anarchie; le péril était grand, mais dans cette journée qui s'annonçait menaçante, et qui fut imposante et calme, l'Assemblée n'eut pas un instant d'hésitation ; elle pourvut à tout ; elle se maintint constamment à la hauteur de sa mission. A l'iieure où tous les regards se tournaient vers les hommes de cœur, Barnave rentra en pleine possession de sa confiance, et il s'en montra digne.
Une voix parut vouloir répéter contre M. de Lafayette, certaines calomnies qui avaient pour objet de le faire considérer comme complice de l'évasion du roi, afin de désunir la garde nationale parisienne, et de la séparer de son chef; Barnave arrêta l'orateur avant qu'il se fût expliqué. « L'objet qui doit nous » occuper dit-il, est de sauver la chose publique, » et d'attacher la confiance populaire à qui elle » appartient, au lieu d'accréditer des méfiances
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» contre ceux qui peuvent seuls maîtriser les évè- » nemens. »
Puis, prenant avec chaleur la défense de M. de Lafayette, dont depuis quelque temps cependant, il croyait avoir à se plaindre, il démontra à l'Assemblée qu'elle lui devait toute son estime ; insista vivement sur la nécessité de conserver à ce général la force morale dont il avait besoin pour maintenir la tranquillité dans Paris, et demanda, que passant à l'ordre du jour sur les insinuations du préopinant, « il fût ordonné aux ci- » toyens de se tenir en armes, mais calmes, mais y> immobiles, avec la ferme résolution d'obéir au » mouvement qui leur serait imprimé par l'Assem- » blée nationale (1). »
Cette proposition fut unanimement adoptée. Le côté droit lui-même y adhéra par son vote.
L'Assemblée ordonna qu'un serment serait pré lé par tous les miUtaires ; Barnave concourut dans les comités à la rédaction de ce serment ; il fit insérer dans la formule fidélité au roi constitutiomiel, mais l'Assemblée retrancha ces mots.
Le lendemain on apprit l'arrestation du roi à Varennes ; aussitôt il fut décrété, que les mesures les plus promptes et les plus actives seraient prises pour protéger sa personne, et assurer son retour à
(1) Séance du 31 juin.
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Paris; que Barnave, Pétioii et Latour-Maubourg se rendraient à Yarennes avec le titre et le caractère de commissaires de l'Assemblée, avec pouvoir de requérir les troupes elles corps administratifs ; qu'enfin l'adjudant-général Mathieu-Dumas les accompagnerait pour faire exécuter leurs ordres. — Ce fut encore Barnave qui rédigea le décret destiné à régler les pouvoirs des commissaires, et qui y fit insérer la recommandation spéciale : « de veiller à ce que » le respect dû à la dignité royale fût maintenu. «
Les trois connnissaires partirent aussitôt. Ils joignirent le roi sur la roule de Dormans à Epernay; l'un d'eux fit lecture du décret qui établissait leur mission. Le roi témoigna sa sensibilité au sujet des précautions prises par l'Assemblée, pour que sa personne et sa dignité fussent à l'abri de toute atteinte; puis il ajouta : «qu'il n'avait jamais eu l'in- » tention de sortir de France. » Barnave se retourna vers Dumas et lui dit : a Voilà un mot qui sauvera » le royaume. »
Les trois commissaires mon^tèrent dans la voiture du roi, où étaient déjà^ outre le monarque, le dauphin, la reine, madame royale, madame Elisabeth et madame de Tourzel, gouvernante du dauphin; sur le siège se trouvaient trois gardes-du-corps déguisés en courriers. Le retour du roi et de sa famille fut accompagné de grands et nombreux périls ; à plusieurs reprises, le dévouement ardent de Bar-