SUR BARNAVE. CXXV
ne le quitta plus, et adoucit, autant qu'il fut en lui, les longues heures de sa captivité (1).
Le caractère de Barnave ne reçut aucune altéralion des rigueurs dont il était l'objet ; soumis et résigné, il s'occupait moins de lui que delà France, et des maux que la guerre pouvait attirer sur elle : « Vous me rendez, sûrement, assez de justice, écri- » vait-il à un de ses amis, pour croire que le pre- » mier vœu de mon cœur et le dernier de mes sou- » pirs sera pour l'indépendance de mon pays, et » que j'aimerais mieux voir nos affaires intérieures » encore plus embrouillées qu'elles ne paraissent » l'être, que raccommodées par les étrangers. »
Il lisait les papiers publics, et suivait avec une grande attention la marche des évènemens; il les méditait ; puis, selon son usage ordinaire^ il jetait sur le papier les réflexions que ces évènemens lui suggéraient.
Le sort du roi le préoccupait beaucoup ; il eût ardemment désiré pouvoir le défendre, et il fut au moment d'écrire pour en solliciter l'autorisation ; mais il réfléchit que la défaveur attachée à son nom rejaillirait inévitablement sur l'auguste accusé, et ce fut avec douleur qu'il renonça à ce projet, déplorant amèrement, dans cette circonstance, sa popularité perdue et la privation de sa liberté.
(1) M. David est maintenant receveur de l'enregistrement à Vienne (Isère) .
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Les notes imparfaites, laissées par lui, indiquent quel est le plan qu'il aurait adopté, s'il lui eût été donné d'accomplir cette noble mission.
Après dix mois de séjour dans les prisons de Grenoble, il fut transféré au fort Barraux ; ce fut l'arrivée de Dubois de Crancé, commissaire de la Convention, qui détermina cette mesure. L'officier chargé de l'exécuter refusa d'emmener le jeune David; celui-ci courut chez le proconsul, afin d'en obtenir la périlleuse faveur à laquelle il aspirait de toute la généreuse ardeur de sa belle âme. « Pourquoi, lui demanda Dubois de Crancé, voulez- » vous vous enfermer avec Barnave? Avez-vous » bien pensé à ce que vous faites? — Pour me dé- » vouer à son malheur, répondit David.» Dubois de Crancé, après avoir fixé sur lui un long regard, « Allez, dit-il, brave jeune homme, le commandant » du fort vous recevra. »
Pendant son séjour à Barraux, Barnave eût pu facilement s'évader ; le voisinage de la frontière lui en offrait les moyens ; la surveillance n'était d'ailleurs pas sévère, les fenêtres de son appartement étaient basses et n'avaient pas de barreaux. Un jour, la sentinelle qui le gardait, jeune recrue, s' étant endormie, Barnave la réveilla et lui dit : « Si je m'échappais, que deviendrais-tu? »
Ses amis, sa famille, le pressaient vivement de fuir, n s'y refusa constamment; il leur opposait
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l'engagement pris avec lui-même de ne jamais donner l'exemple de ce qu'il avait une fois blâmé. « Je pourrais émigrer, leur disait-il, si j'étais de- » meure étranger aux affaires de mon pays ; mais » lorsque j'y ai pris une part aussi active, c'est l'é- » vidence même des dangers que vous redoutez » pour moi, qui me défend de quitter ma patrie, si » malheureuse en ce moment ! »
Les amis de Barnave, cependant, ne se reposaient pas; l'un d'eux, dont la situation était aussi fort critique, conçut le projet de lui faire rendre la liberté. 11 savait que Danton, quand le désordre des passions ne l'entraînait pas, était parfois accessible : il alla le trouver et obtint la promesse de son appui. « Mais, objecta Danton , plusieurs individus, puis- » sans aujourd'hui, croient avoir été personnellement » désignés par Barnave, lorsqu'il disait à la tribune : » Ces hommes qui grandissent et grossissent dans » les troubles, comme les insectes dans la corrup- » tion! ils ne lui ont pas pardonné ces mots, et c'est » eux que nous avons à craindre. »
Danton ne tarda pas à annoncer que tous les chefs étaient d'accord, que les portes de sa prison seraient ouvertes à Barnave , mais qu'il fallait qu'il écrivît à la Convention pour lui en faire la demande.
Cette réponse fut transmise au prisonnier du fort Barraux; on ne s'attendait pas à ce que l'obstacle le plus invincible vînt de lui-même ; de lui, qui, si
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indulgent pour les autres^ ne pactisait jamais avec ce qu'il croyait être sou devoir. Il se refusa à cette démarche, la seule cependant qui pût le sauver, et il écrivit à son ami : « Leur demander justice, ce » serait reconnaître la justice de leurs actes anté- » rieurs, et ils ont fait périr le roi ! Non^ j'aime » mieux souffrir et mourir que de perdre une nuance » de mon caractère moral et politique. >»
De son côté, Boissy-d'Anglas, cette gloire de la France, cet homme auquel son sublime courage non moins que ses talens, a valu l'insigne honneur d'être réélu, après la Convention, par plus du tiers des départemens, n'avait pas cessé de porter à Barnave l'intérêt le plus actif; c'est lui qui avait réussi par des efforts persévérans à le retenir jusque là dans les prisons de l'Isère.
Après trois mois de séjour à Barraux, l'approche de l'armée sarde, qui menaçait cette partie de la frontière, fit transférer Barnave à Saint-Marcellin. Il fut retenu encore pendant deux mois dans les prisons de cette ville ; mais le commissaire de la Convention en mission à Grenoble, voulant donner des gages de son zèle, et fatigué de voir Barnave l'objet des plus vives sympathies de ses concitoyens, donna enfin l'ordre de sa translation à Paris.
Cet ordre s'exécuta le 3 novembre 1793. Barnave, sans espoir, mais calme, monta dans une voiture avec l'officier de gendarmerie chargé de com-