CHAPITRE II
Opinions et dispositions de l'Auteur lorsqu'il fut aus Ëfaiâ généraux. — Parti auquel il s'attache •
« SON MOT : Le sang qui yient de se répandre était-il donc si par î »
Voici quelles étaient mes opinions et mes dispositions lorsque je quittai ma ville natale pour aller prendre part aux affaires générales de la nation. Je n'étais point exalte au-delà de la raison; mes principes politiques étaient, h quelques nuances près , ce qu'ils sont aujourd'hui ^ ce qu'ils n'ont
jamais cessé d'être, passionnés pour la liberté ; je la voulais sous des formes capables de lui imprimer un caractère durable , je désirais qu'on fît non le plus, mais le mieux; je pensais et j'imprimais que la liberté française ne pouvait exister que sous un gouvernement monarchique , je regardais le droit de sanction comme l'attribut caractéristique de la monarchie; j'étais assez nourri des idées politiques , pour savoir que la ruine de la liberté était toujours dans son excès, j'avais reçu de la nature une âme assez forte pour penser que le véritable courage n'existe jamais sans mesure , que la puérile exaltation est un des attributs de la faiblesse : j'abhorrais la fausseté. Tous ceux avec qui j'ai vécu ont vu , par mes actions et par mes discours , que je faisais surtout consister l'élévation du caractère, dans ces deux choses , la franchise et la mesure ; et si dans le cours de la révolution , j'ai quelquefois oublié celle-ci , je déclare que c'est alors seulement que j'ai cessé d'être moi-même. Mais combien il y a loin h cet égard entre les reproches et la vérité; on a jugé que je devais être déraisonnable parce que j'étais jeune, que j'avais une àme féroce, parce que j'avais laissé échapper une phrase malheureuse et irréfléchie , parce que j'étais en avant dans tous les momens critiques ; un essaim de libelles, engendrés par divers partis, animés par divers gen-
res de haine, mais sans cesse acharnés contre ceux qui paraissent influer sur les évènemens , donna cours à ces préventions ; j'ai toujours dédaigné de leur répondre . et lorsqu' enfin dans des momens plus décisifs, ma conduite a désavoué hautement ces absurdes reproches, quand j'ai mis. à terminer la révolution, le même courage et le même caractère avec lequel je l'avais proAoquée , on s'est écrié que j'avais changé ; puisque j'avais changé, j'étais corrompu, puisque j'étais corrompu, j'étais conspirateur. Un parti avec lequel j'avais toujours été dans une violente opposition , parce qu'il voulait la répubUque et moi la monarchie, parce qu'il disait les colonies à charge à la France et que je les jugeais nécessaires , a profité du moment de son triomphe pour m'accabler, et , ce qui pourrait paraître étrange en d'autres temps, une pièce qui suffirait . à défaut de preuves, pour me justifier, a servi de base à mon décret d'accusation.
Les faits présentés dans ce travail sont ma réponse.
J'arrivai à Versailles peu de jours avant l'ouverture des états-généraux ; ami de Mounier, et remarqué, dès les premières séances des communes par quelque facilité dans l'expression, je fus bientôt plus ou moins rapproché de tous les hommes qui paraissaient devoir marquer dans le parti
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populaire ; ma j)Ositiou personnelle, dans ces premiers momens, ne ressemblait à celle d'aucun autre : trop jeune pour concevoir l'idée de diriger une assemblée aussi imposante , cette situation faisait aussi la sécurité de tous ceux qui prétendaient h devenir chefs; nul ne voyait en moi un rival, et chacun pouvait y apercevoir un élève, ou un sectateur utile -, car, déjà, je commençais à exercer, dans l'assemblée, un ascendant que je devais surtout à la franchise et à la bonté de mes opinions ; je fus donc accueilli avec bienveillance par la plupart des chefs; j'employai l'espèce d'influence qu'ils paraissaient me donner sur eux h tenter de les réunir. Ainsi , je fis de vains efforts pour rapprocher Mounier et l'abbé Sieyes, entreprise bien digne d'un jeune homme à l'égard de ces hommes impérieux, qui étaient arrivés pour faire prévaloir des systèmes opposés. Après deux ou trois mois d'épreuve, mes liaisons se fixèrent, et n'ont jamais changé depuis ; elles m'unirent à des hommes remplis de défauts, mais d'une grande probité, d'un grand caractère et d'un grand courage ; ceux qui suivirent le torrent des préventions les ont mis au nombre de mes crimes ; les observateurs jugeront, peut-être, que des hommes qui, placés pendant trois ans au centre des plus grandes affaires . qui ont vu former et dissoudre mille coalitions, tfans qu il y aiteuentrt- eux un seul
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instant de mésintelligence, méritent , au moins, d'être entendus avant que d'être condamnés.
On sait quelle fut la marche des évènemens, le gouvernement, à qui l'expérience de tous les temps aurait dû inspirer une conduite mesurée, s'égara dès les premiers pas ; livré à des conseils opposés, parmi lesquels les ennemis du peuple étaient sans prudence et ses amis sans vigueur, il fut entraîné dans des démarches qui attirèrent sur lui une haine encore concentrée sur les castes priviligiées ; les princes , après avoir encouragé la révolte de quelques nohles contre le vœu général, entraînèrent le roi dans le parti des nobles, et le montrèrent au peuple français comme le chef d'une faction; les ministies populaires furent disgraciés, les rassemblemens de troupes, près de Paris, amenèrent la révolution du 14 juillet, et cette violente commotion s'élant propagée dans tout le royaume, l'ancien édiiice s'écroula de toutes parts avant que l'assemblée nationale eut posé les premières pierres du nouveau.
C'est dans cette situation des honm^ies et des choses que la constitution se caractérisa, et que l'issue par laquelle on devait sortir de cette espèce de chaos devint facile à prévoir.
31. Mounier et ses partisans parurent ne s'être point aperçus qu'il y eut une révolution, ils voulurent construire avec des matériaux qui venaient
d'être brisés, ils insistèrent sur un système qui n'était qu'une transaction entre une puissance qui était tout , et une puissance qui n'était plus.
Eux exceptés, tout ce qui formait le parti révolutionnaire admit la nécessité d'une reconstruction totale ; mais, dès lors, on pouvait s'apercevoir, et il est devenu évident depuis, qu'en s'accordant sur le fond, on différait beaucoup sur le mode et sur les moyens.
Les uns, dit-on, se proposaient de régénérer le pouvoir monarchique en renouvelant le monarque; d'autres paraissent avoir eu, dès lors, l'intention d'une forme de gouvernement absolument républicaine; le plus grand nombre se dëlermina à conserver, tout à la fois, le trône et le prince qui l'occupait, et à renouveler toutes les autres parties en les prenant, pour ainsi dire , en sousœuvre et les plaçant à l'abri de cette pièce principale.
Je m'attachai à ce dernier parti que la grande majorité adopta, et que les évènemens semblent avoir condamné ; je vais rendre compte des raisons qui m'y déterminèrent, et qui m'y ont fait persister, depuis, dans toutes les occasions.
J'ai déjà dit que je n'avais jamais varié sur la convenance, ou plutôt sur la nécessité de substituer une autre division territoriale à l'ancienne division de la France , le moment dont je parle
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ost le seul où j'aie sérieuseûieni mis cette nécessité en question; le lelàchement en toutes choses était tel, qu'il pouvait paraître douteux s'il serait possible de lattacher, au pouvoir du centre, ces parties qui semblaient s'en détacher.
Mais ces pensées ne m'occupèrent que quelques niomens ; si j'en parlais avec vivacité dans les conversations, j'y donnais, au fond , si peu de consistance que je n'ai jamais dit dans l'assemblée un seul mot qui lût le résultat de ce système, et, lorsqu'il fut condamné définitivement par le travail de la division du royaume, je fus un de ceux qui insistèrent avec le plus de force ix)ui' partager le royaume en un très grand nombre de départemens.
Quanta la république, une et indivisible, j'avoue franchement que je n'ai jamais eu la pensée qu'elle fût possible en France.
J'avais trouvé des raisonnemens en faveur du gouvernement fédératif, je n'en connus aucun en faveur d'un changement de rois. Quoiqu'on essaya, dès lors, d'ériger en principes de révolution l'exemple que l'Angleterre a donné , en 1088, quoiqu'on entendit dire qu'un roi, qui lient la couronne par droit héréditaire, ne consentirait jamais, de bonne grâce, à lu voir dépouillée d'une
partie de sa prérogative, et que, si l'on voulait lixer la liberté sans anéantir la monarchie, il fallait mettre sur le trône un homme qui, n'ayant pas droit à y monter, recevrait la couronne comme un grand bienfait, verrait son propre sort lié à celui de la révolution, et serait réduit à défendre la liberté publique en défendant son trône et sa sûreté. Ce raisonnement, excellent lorsque les Anglais l'ont adopté, me semblait absolument dépendant des hommes et des circonstances. Que les Anglais , opprimés par un tyran obstiné, dont les conseils avaient conduit son prédécesseur à violer leur constitution, et qu'il avait hii-mème presque anéantie, aient cru devoir le remplacer par un prince estimé, dont les secours venaient de leur faire recouvrer leurs droits, ce fut la marche des évène mens, et c'était le conseil de la justice, de la morale et de la raison ; mais quel rapport leur situation pouvait-elle avoir avec celle où nous étions placés? le prince sous lequel notre révolution s'était faite n'était-il pas celui qui paraissait le plus propre à la maintenir? la qualité la mieux coimue de son caractère n'é- (ait-elle pas une disposition générale à accéder à co qui lui paraissait être le vœu public? S'il est vrai que tous les rois portent, au fond du cœur, les principes du pouvoir absolu, ceux qui, pai* caractère, sont les plus disposés à faire céder leur
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opinion personnelle h l'opinion du peuple, ne sont-ils pas les plus faciles à contenii' dans les bornes d'une prérogative limitée? Existait-il un homme qui, à lexclusion de Louis XVI, pût prétendre au trône tout à-la-fois, par sa situation, par de grands services ou de grandes vertus? Était-il vrai qu'un changement si hardi fût propre à consolider l'état? et pouvait-on esi^érer qu'il serait vu tranquillement par une nation qui mit long-temps 1 amour de ses rois au nombre de ses vertus? Enfin, comment une telle révolution pourrait-elle être exi>liquée si ce n'est par les vues personnelles de ceux qui l'auraient faite?
Ces réflexions durent déterminer tous ceux qui étaient sans arrière -pensée. Quant à moi, qui les place ici pour répandre plus de clarté sur la marche des opérations de l'assemblée constituante, le parti des novateurs radicaux me paraissait alors si absurde, que je ne m'y appesantis même pas ; et je ne m'en suis occupé sérieusement que lorsqu'au mois de juillet 1792 j'ai pris la résolution de défendre , non seulement la monarchie, mais la personne de Louis XYI.
Telle était la situation des esprits, lorsque, après les orages du 14 juillet, l'assemblée nationale commença à s'occuper de la constitution.
Je rends compte des motifs généraux de ma
conduite , et non des molions et des discours que j'ai pu prononcer. Aussi long-temps que le rapprochement des ordres a pu donner quelque espoir, j'ai soutenu, contre la partie la plus ardente des communes, les démarches conciliatrices. Mais lorsque , convaincu, par moi-même, de leur inutilité dans les conférences où j'assistais comme un des commissaires des communes , j'ai cru à la nécessité d'aller en avant, et j'ai défendu la fameuse motion de l'abbé Sieyes. A la séance royale, placé à côté de M. Camus, je demandai la parole en même temps que lui. Je la lui cédai par déférence, et défendis la motion, qui, comme on sait, était de persister dans les précédens arrêtés. Le 14 juillet, je fus un des huit commissaires chargés de la rédaction des arrêtés de cette fameuse journée.
Mais il est une circonstance sur laquelle il ne m'est pas permis de passer aussi légèrement; c'est une opinion que j'ai prononcée après les assassinats de Foulon et de Berthier, et dans laquelle j'articulai ces mots : « Le sang qui vient de se répandre était-il donc si pur! »
Je pense qu'il est impossible de justifier cette expression considérée comme ayant été prononcée dans une assemblée publique, et que, si elle eût été réfléchie, elle serait absolument inexcusable.
Mais \oici, avec la même vérité, le mouvement qui se passa en moi, et comment elle me fut arrachée.
J'ai toujours regardé comme une des premières qualités d'un homme la faculté de conserver sa tête froide au moment du péril, et j'ai même une sorte de mépris pour ceux qui s'abandonnent aux larmes quand il faut agir ; mais ce mépris , je l'avoue, se change en une profonde indignation quand je crois m'apercevoir qu'un certain étalage de sensibilité n'est qu'un jeu de théâtre.
Voici maintenant le fait:
Avant qu'on parlât, dans l'assemblée, de cet événement, Desmeunier me montra une leltre qui le lui annonçait. J'en fus fortement ému , et je l'assurai que je sentais , comme lui , la nécessité de mettre un terme à de tels désordres.
Un moment après, M. de Lally fit sa dénonciation. On aurait cru qu'il parlerait de Foulon et de Berthier, de l'état de Paris, de la nécessité de réprimer les meurtres. Non ; il parla de lui , de sa sensibilité, de son père; il finit par proposer une proclamation.
Je me levai alors. J'avoue que mes muscles étaient crispés, et que le sentiment dont j'ai rendu compte m'entraîna peut-être trop loin dans le sens contraire. Je dis que je m'affligeais de ces évènemens, mais que je ne pensais pas
qu'il fallu l, pour cela, renoncer à la révolution; que toutes les révolutions entraînaient des malheurs, et qu'il fallait peut-être se féliciter que celle-ci n'eût à se reprocher qu'un petit nombre de victimes et le sang, etc.; qu'au surplus, il convenait mieux à des législateurs de chercher des moyens réels d'arrêter ces maux, que de s'abandonner au gémissement; qu'il était douteux que la partie du peuple qui commettait des assassinats fût capable de sentir toutes les beautés d'une proclamation, et fût efficacement contenue par de si faibles moyens; et que si l'on voulait prévenir les sanglantes calamités dont le royaume entier semblait menacé, il fallait se hâter d'armer les propriétaires contre les brigands, et donner, momentanément, une grande extension à la puissance des municipalités. Je rédigeai un projet de décret dans ce sens. Telle est , avec exactitude, cette circonstance dont la haine et l'esprit de parti se sont emparés avec tant de succès, que j'ai ait, depuis, beaucoup de gens qui, s' étant formé , sur ces deux mots , une idée complète de toute ma personne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la physionomie, ni le son de voix , ni les manières d'un homme féroce.