‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 46 sur 139 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Conduite de Tauteur au 20 juin» Il est nommé commissaire , pour ramener le roi à Paris.

Heureusement que quelques semaines ne sufiirent pas pour détruire entièiement mon intluence , et quelques soins qu'eussent pris mes ennemis , pour me priver de cette scandaleuse popularité, au 21 juin, il m'en restait encore assez pour sauver Lafayetle.

Combien elle s'annonçait terrible cette journée, et combien elle fut calme et imposante! Nulle autre dans les fastes de cette asseml)lée que les momens de crise ont toujours trouvée grande et majestueuse , nulle autre journée n'a présenté, au moment d'un péril plus réel , un si grand caractère d'assurance et de sécurité.

Le roi était parti, le voile le plus sombre était répandu sur l'avenir; tout annonçait des desseins hostiles et des moyens déjà préparés pour les accomplir : une multitude d'hommes que leurs opinions rendaient suspects de complicité , étaient restés au milieu de nous, et dans cette surprise, les esprits pouvaient être ou abattus par la crainte, ou conduits par le désespoir, à des*vengeances atroces ; il fallait prévenir le découragement , il fallait veiller h l'ordre , et dans toute l'étendue de la France , on n'a point su qu'un sentiment de faiblesse se fût manifesté, et qu'un seul meurtre se fût commis.

L'assemblée ne se livra point à cette précipitation, à cette affluence démesures désespérées qui n'annoncent que la faiblesse ; mais elle pourvut h tout, et aucune mesure importante ne fut omise, et lorsque, deux jours après son départ , on apprit que le roi était arrêté à Varennes, ah ! combien, dans ce moment, ce long travail de la calomnie fut promptement effacé, combien la con-

fiance revint rapidement à ceux dont chacun, au fond de son cœur, connaissait la sincérité, le dévouement et l'inflexible courage. Ces momens sont ceux, peut-être, où il a été le plus facile de distinguer l'esprit des différens partis qui divisaient la gauche de l'assemblée ; tandis que quelques-uns s'abandonnaient à leurs chimères favorites, méditaient, dans des comités obscurs, les moyens de profiter de ces évènemens pour parvenir à l'accomplissement de leurs funestes desseins, tandis que cet être odieux, dont l'anarchie est l'élément , travaillait aux Jacobins à soulever les esprits ardens contre l'assemblée nationale, tout le reste parut tourner les yeux vers ceux qui s'étaient rendus les plus dignes de leur estime, et ces hommes qui, quelques jours auparavant, étaient en butte aux attaques des factieux, se virent su- Ijitement environnés d'une confiance presque unanime, et investis d'une autorité qui approchait de la dictature.

Je fus l'un des trois commissaires nommés pour accompagner le roi , à son retour à Paris ; époque à jamais gravée dans ma mémoire, qui a fourni à l'infâme calomnie tant de prétextes, mais qui , en gravant dans mon imagination ce mémorable exemple de l'infortune , m'a servi sans doute à supporter facilement les miennes.

Pour juger si ce fameux voyage a changé quel-

que chose à mes dispositions personnelles, il suffit d'examiner dans ma conduite ce qui le précéda, et si (oui est d'accord avec ce qui l'a suivi. Avant le voyage de Varennes, comme depuis, je n'ai pas cru un moment que cet événement inattendu dût porter atteinte à la constitution. Les preuves, les voici: 1" Le jour même du départ du roi , je proposai et je lis adopter à la société des Jacobins une adresse à leurs sociétés affiliées, qui finissait par ces mots : L'assemblée nationale] voilà notre guide ^ la constitution l voilà notre cri de ralliement. 2° Le lendemain, l'assemblée ayant décrété que tous les militaires seraient tenus de lui prêter serment de fidélité , je concourus, dans les comités réunis, à la rédaction du serment qu'ils proposèrent à l'assemblée. La formule portait : Fidélité au roi constitutionnel ; car si nous eussions été réduits à faire la guerre, nous devions la faire contre un rebelle, au nom de tous les pouvoirs nationaux. L'assemblée retrancha cette partie de la formule. 3° J'ai rédigé , dans les mêmes comités , le décret qui réglait les pouvoirs des commissaires envoyés h Varennes , et qui leur enjoignait spécialement de veiller à ce que le respect dû à la dignité royale fût maintenu. 4" Lorsque nous eûmes joint la voiture du roi , sur la route de Dormans à Épernay, et avant d'y être montés, le roi répondit, à la lec-

lure qui lui fut faite du décret de l'assemblée nationale, qu'il n'avait jamais eu l'intention de sortir de la France. Je me retournai vers» M. Dumas, qui était derrière moi, et je lui dis : Voilà un mot qui sauvera le royaume ! Je pourrais ajouter mille autres preuves du même genre, si la mémoire pouvait retenir des circonstances alors si peu importantes. Telle était donc mon opinion avant d'avoir vu le roi ; comme toutes celles que j'ai professées depuis n'en ont été que la conséquence, il est évident que je n'ai pas eu besoin de nouveaux motifs pour les adopter.

D'ailleurs, il est constant que les obstacles physiques n'auraient permis aucune conférence particulière. Pendant la route , nous ne cessâmes point d'être huit dans la même voiture. Dans les maisons où nous nous arrêtâmes , les commissaires ne se quittaient point; h peine, pendant le voyage, pûmes-nous avoir quelques heures de sommeil , dans la nécessité continuelle de préparer des mesures et de donner des ordres. Les précautions que nous prenions pour la sûreté de notre dépôt étant très sévères, ne permettaient à personne d'arriver secrètement jusqu'à lui. Mais que pourrais-je ajouter, sur ce point, au témoignage de M. Pétion? Il ne l'a sans doute point oublié ; lorsque , après notre retour, nous nous trouvâmes à la société des Jacobins, je montai à la tribune pour

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donner quelques détails sur ce voyage, et surtout pour démentir le bruit, alors répandu, que nous avions fait garrotter les trois courriers placés sur le siège. M. Pétion était à côté de moi. Il me recommanda spécialement de dire que, pendant toute la route , nous ne nous étions point quittés, parce que , me dit-il , dans une commission aussi délicate, ce fait est important à faire connaître.

Aussi , toutes les fables que les libellistes ont répandues sur cet événement n'ont-elles été imaginées que long-temps après , et lorsque , dans le travail de la révision, je me suis montré opposé aux vues de désorganisation des deux partis intéressés à introduire dans la constitution les moyens de la détruire.

Il est ^Tai que , lorsque , après le retour du roi , on mit en question le parti à prendre sur cet événement, je soutins, soit dans les comités, soit dans l'assemblée, que la proposition de mettre le roi en cause était aussi impolitique qu'illégale ; mais je m'honore , à dire vrai , des motifs qui m'attachèrent «à cette opinion , et qui sont très clairement développés dans le discours que je prononçai. L'assemblée déclara Vinviolahilité, ou plutôt elle appliqua cette maxime déjà posée , déjà décrétée parmi les premières bases de la constitution.

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