CHAPITRE XII
État d(B choses au riedans et au dehors j lorsque l'ai lemblée nationale se sépara.
Examinons maintenant quel était l'état des choses au dedans et au dehors, lorsque l'assemblée constituante s'est séparée.
La nation n'avait point encore sensiblement perdu en hommes et en richesses ; quoique les agitations qu'entraîne une si grande et si rapide révolution eussent fait couler le sang dans plusieurs occasions trop fameuses, on avait encore le droit de s'étonner, et la France pouvait se glorifier qu'un si notable changement n'eût pas fait plus de victimes.
Un grand nombre d'individus avaient^ souffert dans leur fortune, mais la masse générale des richesses n'avait point déchu.
Le commerce maritime pouvait avoir essuyé quelques pertes, mais l'agriculture n'avait cessé de fleurir, et les manufactures avaient acquis un degré d'activité supérieur à tout ce qui avait existé dans d'autres temps.
Quoique la rentrée des contributions eut été très irrégulière pendant la révolution, et qu'une grande
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partie des dépenses se fût faite des fonds destinés à acquitter la dette, la fortune publique était loin d'avoir empiré puisque, d'une part, il restait, suivant tous les calculs , plusieurs millions à appliquer au paiement des dettes de l'état, et que la masse des biens imposables se fiit considérablement accrue par l'abolition des privilèges, des dîmes, de certains droits féodaux, etc.
La rentrée des nouveaux impôts était tellement favorisée par la circulation des assignats, que les moindres soins que la législature eût voulu donner à rétablir l'ordre, et à raffermir l'autorité des administrations , les eût mis en pleine perception en très peu de temps.
Mais tout le système de la prospérité publique tenait aux moyens qui seraient pris pour soutenir le crédit des assignats, pour ne pas en surcharger la circulation, et pour préparer le moment et le mode les plus favorables de les en retirer. Cette espèce d'ingrédient, dont l'immersion avait consommé la révolution, qui avait fourni au gouvernement public les moyens de se soutenir au milieu des boulevej'semens, soutenu le travail et Tindustrie, opéré une libération presque générale, tenait le corps social dans un état de crise qui, justement limité et terminé à propos, lui eût rendu une vigueur nouvelle, mais qui ne pouvait être étendu et prolongé au-delà de ses bornes sans
l'exposer aux secousses les plus dangereuses; el le précipiter dans le marasme.
Cette crise se fût opérée presque d'elle-même si l'on eût senti la nécessité de porter tous ses efforts vers le maintien de la paix au dehors, le raffermissement de l'ordre intérieur, la consolidation des autorités nouvelles, et leur mutuelle intelligence.
La situation des esprits et les dispositions des puissances de l'Europe paraissaient offrir de grands obstacles ; ils étaient cependant faciles à surmonter.
Les princes et quelques autres chefs du parti qui avait été effrayé par la révolution du 14 juillet 1789, menacés par l'indignation publique, étaient sorti s du royaume à cette époque ; la catastrophe des 5 et 6 octobre avait déterminé une seconde émigration ; entre ces deux époques et dans les temps qui suivirent , la crainte des troubles , l'esprit de parti, l'amour des aventures, l'espoir de détacher le peuple de la révolution , en lui faisantéprouver le besoin par l'absence des gros consommateurs , avaient déterminé une multitude de particuliers riches à sortir du royaume.
Dans le cours de 1790 , le parti opposé à la révolution devenant plus nombreux de jour en jour, par diverses causes, et surtout par le fameux décret du 21 juin, qui supprimait la noblesse, l'émigration augmenta ; elle cessa, pour ainsi dire ,
d'être individuelle et devint pour la noblesse une affaire de corps ; elle entraîna surtout les officiers de l'armée qui, blessés dans leur qualité de gentilshommes , l'étaient encore dans leur qualité de chefs, par l'indiscipline de leurs soldats. Les émigrés assez nombreux pour fonder quelques espérances sur leurs propres forces , furent surtout soutenus par la querelle naissante entre l'empire et la France , à l'occasion des possessions féodales qui avaient été supprimées par les décrets ; blessés dans leur orgueil et la plupart réduits à la pauvreté , par la perte de leurs biens ou de leurs emplois ils se nourrirent de l'espoir de voir une partie de l'Europe embrasser leur cause, en voulant soutenir celle de Louis XVI. Ils remplirent TEurope de leurs intrigues et de leurs clameurs ; pour réaliser leurs espérances , ils feignirent d'en avoir ; ils appelèrent à eux tout ce qui était resté en France attaché à leurs castes et à leurs opinions , au nom de l'honneur et sur le fondement des secours immenses et prochains qu'ils étaient près d'obtenir. Ces espérances n'étaient que des chimères, jusqu'à la tentative d'évasion de Louis XYI , et devaient encore s'évanouir lorsque la constitution fut acceptée , et que nos affaires intérieures se pacifièrent. Mais des hommes ruinés , furieux , désespérés , ne saisirent point le seul moment favorable qu'ils
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pouvaient avoir pour rentrer lionorablement dans leur patrie. Le frère aîné de Louis était resté au milieu d'eux. Ils continuèrent à fatiguer les puissances de leurs plaintes , et , soit pour se fortifier pour la guerre, soit pour se préparer une moins humiliante paix , ils voulurent attirer au dehors ce qui restait encore en France de leur parti. Ils inondèrent la France de leurs lettres et de leurs gazettes , où mille nouvelles fantastiques répandaient l'espoir, et décidaient l'incertitude de ceux qui balançaient encore à s'unir à eux; propageaient l'inquiétude dans le reste de la nation, et achevaient d'exalter sa fureur. La vanité, la mode, le caprice, travaillaient pour eux; quiconque était noble ou voulait le paraître croyait devoir prendre part a cette espèce de pèlerinage; et, au moment où l'assemblée constituante , voulant terminer la révolution, rendit les frontières libres et supprima jusqu'aux passeports, ils sortirent comme un essaim, et furent grossir ces espèces de colonies formées par l'orgueil et l'imitation, qui sont une des circonstances les plus singulières de notre révolution , et qui ont été lune des causes les plus actives de nos malheurs.
Cependant , si on en excepte cet aventurier couronné qui, Don Quichotte de la noblesse française, a été, depuis, assassiné par la sienne, et qui, n'ayant rien à perdre , ne voyait dans la guerre
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que des moissons de gloire et des moyens de subsister, les puissances de l'Europe étaient très éloignées d'entreprendre la guerre ; inquiètes et indécises sur le parti qu'elles devaient prendre à notre égard , elles n'avaient encore aucune résolution arrêtée.
L'ignorance et la mauvaise foi ont tellement interverti toutes les notions sur cet objet, qu'il est nécessaire d'entrer dans quelques développemens.
On a presque toujours la clé des dispositions réelles des cabinets , lorsqu'on a la connaissance de leurs intérêts politiques et surtout de leur manière habituelle de les envisager.
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