‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 53 sur 139 · CHAPITRE XÏIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏIÏ

Intérêts et dispositions âes cabinets étrangers.

Je ne prends des intérêts et de la situation de ces puissances que ce qui est nécessaire à mon sujet ; je ne parle point de celles qui , par leur éloignement de nous ou par la faiblesse de leurs moyens, ne peuvent avoir aucune influence sur notre sort.

Dans le système général des traités qui formaient le droit public de l'Europe, et qui en soutenaient, dit-on, la balance , je n'ai besoin d'examiner que le système coimu sous le nom de la triple alliance

En examinant la marche et les intérêts des principaux acteurs dans les affaires de l'Europe et dans les nôtres, j'aurai l'occasion de caractériser leur politique.

Quant à la puissance et à la prépondérance de l'empire français en Europe, il est facile de concevoir que les états qui sont ses rivaux naturels , devaient en désirer l'alxiissement, et que chacun

de ces états devait le désirer dans le sens suivant lequel il rivalisait avec nous ; ainsi la puissance qui eût été notre rivale naturelle sur le continent, aurait dû désirer ral)aissement de notre puissance territoriale , et celle qui eût été notre rivale naturelle sur la mer, aurait dû désirer l'abaissement de notre puissance maritime.

Les états secondaires qui, ne pouvant lutter contre les principales puissances, existent pour ainsi dire à leur abri , et deviennent l'accessoire de celle à laquelle elles sont alliées, ces puissances devaient désirer ou craindre notre abaissement, suivant que, par leur distribution dans les deux grandes ligues de l'Europe , elles étaient ou nos alliées ou les alliées de nos rivaux.

Quant à notre système d'alliance , il est facile de concevoir que les puissances qui y étaient liées, qui en retiraient des avantages, ou qui existaient à l'abri de sa protection , devaient en désirer le maintien avec une force proportionnée à l'avantage ou à la nécessité dont cette alliance était pour elles; que celles au contraire dont notre système arrêtait les progrès ou menaçait la sûreté, devaient désirer qu il changeât.

L'Espagne ayant été réduite par diverses causes au rang d'une puissance secondaire, et les deux masses de l'Orient ne pouvant , à raison de leur éloiguenient , avoir de rapport avec nous.

la France ne connaît en Europe que deux puissances rivales : l'Angleterre est sa rivale en puissance maritime , la maison d'Autriche est sa rivale en pouvoir militaire et continental.

Mais outre que ces deux genres de rivalité ont des conséquences très différentes , ainsi que je le prouverai bientôt, une autre cause devait en mettre dans les intérêts et la conduite de ces deux puissances à notre égard.

Parmi cette multitude de pactes et de traités qui sont censés former le droit public de l'Europe, on remarque ordinairement deux principales ligues qui , par l'équilibre de leur puissance, sont censées maintenir l'indépendance et les limites resl^ectives de tous les états de l'Europe.

I^'Angletorre était à la tête de celle de ces ligues qui nous était opposée, et qui est connue sous le nom de la iriple alliance.

Dans l'autre ligue . où nous aurions dû jouer le principal rôle, placés par nos traités, comme par notre situation géographique, entre l'Espagne et la maison d'Autriche, nous donnions, pour ainsi dire , une main à celle-là , comme h notre alliée maritime , une main à celle-ci , comme à notre alliée continentale.

Les inlérêtset les moyens de l'Angleterre étaient

lo d'arrêter les progrès, de faire rétrograder et d'anéantir, s'il était possible , notre puissance maritime , notre commerce ; 2o de nous détacher de nos alliés, et ici le détail démontre l'évidence du principe général.

C'est par l'alliance de la France et de l'Espagne , que leurs forces navales réunies balançaient avec avantage celles de l'Angleterre, lui disputaient l'empire de la mer, assuraient, non seulement à ces deux puissances , mais à toutes les autres, la liberté de la navigation, la conservation de leur commerce et de leurs possessions d'outremer.

Pour le gouvernement anglais , séparer l'Espagne de nous , c'était se préparer les moyens ou de l'assujettir comme le Portugal , sous le prétexte d'une alliance , ou de détruire sa puissance navale, et d'envahir ses possessions au premier prétexte de guerre , et de s'assuier dans les deux cas la domination absolue des mers.

Quoique l'alliance de T Autriche, fut loin d'être pour nous d'une utilité absolue et évidente comme celle de l'Espagne , il n'était pas moins avantageux à l'Angleterre de nous en séparer.

L'Autriche étant la rivale de notre puissance territoriale , c'est en elle que l'Angleterre trouve les moyens de nous susciter des querelles sur le continent, et par là, d'attirer nos forces, nos

hommes , notre or, notre génie national , vers une carrière clans laquelle nous ne pouvons lui nuire, et de nous distraire de celle où seuls nous pouvons la balancer.

En poussant plus loin cei examen, il serait facile de prouver que des intérêts non moins réels portent T Angleterre à nous séparer d'alliés, ou plus éloignés , ou moins puissans, à nous aliéner les états du Nord , à nous remplacer dans le commerce du Levant . à mettre h découvert quelque partie importante de nos frontières.

Mais ce que j'en ai dit suffît pour faire connaître son système général à notre égard , et pour faire juger sa marche.

Il n'est pas douteux quelle n'ait voulu nous retenir dans un état d'impuissance et de paralysie , pour nous dépouiller successivement de tout ce qui pouvait alimenter et soutenir notre force.

Qu'elle ait secrètement fomenté et entretenu toutes les opinions populaires, qui tendaient à nous séparer de nos alliances et toutes celles qui pouvaient enlever au pouvoir royal les moyens de les maintenir, c'est ce qui n'est pas douteux.

Son troisième intérêt était de ne jamais permettre qu'il s'établît, en France, une constitution libre et régulière.

L'effet le plus certain d'une constitution libre dans un pays auquel sa situation permet le com-

merce et la navigation, est de porter ses forces et son génie vers ce genre de puissance.

Les rois ont assez ordinairement la passion des conquêtes; si elle appauvrit leurs sujets, elle agrandit leur pouvoir, leur domination et leur gloire; une armée conquérante, ou seulement exercée et aguerrie, est incontestablement le premier appui du despotisme, de sorte que, là où les rois voient le chemin de la gloire et de la considération extérieure, là est également, pour eux, le premier gage de leur autorité intérieure et de leur sûreté ; ils seiont donc assez disposés à tourner une grande partie de leurs forces à l'enlietien d'une grande armée , et à diriger leur ambition du côté de la terre.

Non seulement la direction vers la guerre est plus active sous le despotisme ; mais, à certaines époques, les moyens sont même plus grands.

Lorsque la constitution est libre, que son gouvernement soit, ou monarchique, ou républicain, l'intérêt des représentans et des représentés a l'influence dominante sur la direction imprimée aux affaires; la nation n'aperçoit, dans l'entretien d'une armée nombreuse, dans l'entreprise des conquêtes, qu'une dépense ruineuse et sans retour, et un grand moyen de l'opprimer dans les mains de ceux qui la gouvernent; dans le commerce, au contraire , elle aperçoit les moyens de

vivifiei' tous'; les genres de prospérité, d'accroître la richesse et les jouissances de chaque individu; dans la marine^ un moyen de soutenir son commerce, et d'étendre la considération nationale sans compromettre la liberté ; là, les dépenses sont fructueuses et reproductives ; là , le chemin de la gloire est aussi celui du bonheur individuel, de la prospérité générale et de la liberté publique. Une nation libre sera donc presque toujours disposée à admettre un système défensif et conservateur sur le continent, et à pousser ses progrès avec la plus grande activité sur les mers.

En vain opposerait-on à ces raisonnemens évidens ce que la république française a fait , par la réunion des circonstances les plus extraordinaires, et ce que fit autrefois la république romaine par la singularité et, pour ainsi dire, par la force artificielle de ses institutions. Ces exemples isolés ne peuvent détruire ce que prouve l'histoire entière du monde , toujours enrichi par des républiques ou des états libres, toujours ravagé ou soumis par des despotes, depuis la Chine, sans cesse conquise par les Kans tartares, jusqu'à l'Amérique, que le despotisme espagnol a assenie et dépeuplée : depuis le siècle de Sémiramis jusqu à celui de Thamas-Koulikan.

La France, que sii position appelait au commerce et à la mer autant qu'à la domination conlinen-

taie, ne pouvait acquérir une constitution libre et stable sans s'élancer avec une nouvelle énergie vers la première carrière, et, comme ses moyens en hommes et en richesses naturelles sont infiniment supérieurs à ceux de l'Angleterre, elle devait, en peu de temps , l'atteindre et la surpasser.

Malgré tout ce qu'ont dit les auteurs de belles et généreuses théories sur les avantages que les nations retirent de la prospérité des autres peuples, malgré tout ce qu'on entend de nos jours sur la fraternité des peuples libres, il est certain que l'histoire dément ces maximes, et, soit que la prospérité politique soit comme le pouvoir qu'il faut s'arracher, soit que les hommes ne sachent pas apprécier leur sort, il est certain que les nations sont réciproquement jalouses de la gloire et de la domination comme les individus, et que, nulle part , cette passion n'est aussi active que chez les peuples commerçans.

Se voir surpasser par nous en force maritime , en commerce , recevoir la loi sur ce même élément où, depuis si long-temps, ils l'ont donnée, c'eût été certainement, aux yeux du gouvernement , et très probablement aux yeux de la nation anglaise, une grande calamité politique.

Ce gouvernement a donc dû considérer l'établissement d'une véritable constitution libre et

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reprëseniative en France comme rëvènemenl le plus funeste à la splendeur et aux intérêts de sa nation.

Ce que nous jugeons des intérêts du gouvernement anglais nous est confirmé par la conduite qu'il a paru tenir.

Fomenter, entretenir, prolonger les troubles dans notre sein avec une apparente amitié; faire la guerre la plus cruelle, et cependant s'enrichir des pertes de notre commerce , de lémigration de nos capitaux; faire circuler au milieu de nous toutes les idées propres à nous détacher de nos alliés ; exciter, irriter, par ses écrivains et ses agens seciets , les méliances et les haines qui pouvaient enflammer l'esprit public contre les nations avec lesquelles il pouvait nous convenir de rester alliés ou en état de paix , et ôler aux chefs des alTaires , soit dans le conseil , soit parmi les représentans , le pouvoir nécessaire pour les maintenir; et, durant ces manœuvres, travailler ouvertement, au dehors, contre nous; en 1790, enfin, complani sur notre impuissance ou sur notre aveuglement, vouloir détruire TEspagne par une guerre injuste ou la forcer à des traités qui eussent été la cause de son assujettissement : telle a été la conduite du gouvernement anglais à notre égard.

Les intérêts des alliés de 1 Angleterre étaient, à

plusieurs égards , les mêmes , et , à d'autres égards, différens ; s'ils étaient engagés dans une ligue opposée à la nôtre , ils n'étaient point nos rivaux naturels et, pour ainsi dire, nos ennemis nécessaires.

En Hollande, les intérêts étaient encore plus compliqués. Cette puissance, qui n'a d'existence que par sa marine , sa richesse mobilière et son industrie , a surtout intérêt à conserver la liberté des mers et du commerce; et comme l'Angleterre est, au moins pendant long-temps, la seule puissance qui puisse les menacer, c'est à ne pas laisser cette puissance sans contre-poids que sa politique devrait tendre ; mais les diverses factions qui y existent , et la nécessité où elles sont de se soutenir les unes contre les autres , font que les intérêts du pays sont totalement sacrifiés à ceux des puissances alliées dont elles s'étayent. De ces divers partis un nous était totalement dévoué; soupirant pour une révolution , et ne pouvant la faire que par nous, il voulait nos succès, notre liberté solide et organisée , notre puissance , nos alliances. Un autre, attaché à la Prusse, était contre nous, mais pouvait changer avec nos alliances; un troisième, esclave de l'Angleterre, n'avait de mobile que ses intérêts, et de système (jue'sa volonté.

La Prusse, ennemie naturelle de la maison

d'Autriche, notre rivale sur le continent, alliée actuelle de l'Angleterre , notre rivale sur la mer, mais n'ayant pas eu toujours à s'en louer, la Prusse pouvait apercevoir la possibilité d'un changement dans ses liaisons et , par conséquent, dans ses intérêts : elle avait plus d'intérêt à attaquer notre système d'alliance continentale que notre existence intrinsèque ; h nous traverser temporairement qu'à nous détruire ; et , dans la terminaison de nos affaires , elle devait bien moins redouter l'établissement d'une constitution libre. Là, à l'incertitude des intérêts se joignaient le caractère faible du prince et la variété des conseils, pour rendre la politique vacillante.

Cependant ces puissances obéissant, soit à leur intérêt momentané, soit à l'ascendant de l'Angleterre leur alliée , ont suivi à peu près la même marche à notre égard et n'ont cessé d'agiter notre intérieur et de chercher à influencer chez nous l'opinion populaire dans le sens conforme à leurs intérêts, jusqu'au moment où la Prusse , cédant à des considérations qui lui ont paru encore plus pressantes , a formé ses alliances avec la maison d'Autriche.

Les intérêts des puissances alliées de la France, étaient fort différens et leur conduite a dû l'être aussi ; mais il y a une grande distinction à faire entre la maison d'Autriche et les autres états, qui, étant nos alliés nécessaires et subordonnés.

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n'existaient, pour ainsi dire , que par notre appui.

L'Espagne et les autres puissances alliées de la maison de Bourbon , voyaient avec horreur une révolution en France ; tout ce qui pouvait paralyser nos forces , même momentanément , les exposait à toute l'agression de leurs ennemis ; tout ce qui devait alFail^lir en définitive notre prépondérance , diminuait par là même leur sûreté, sans satisfaire une jalousie qui ne pouvait pas exister entre elles et nous ; tout ce qui pouvait arracher le pouvoir des mains du roi , pour le remettre à une autre branche , ou pour le concentrer presque en totalité dans une assemblée de représentans , pouvait devenir l'origine d'un changement de système dans nos alliances , faire dominer dans les conseils l'influence de leurs ennemis, et leur enlever une base de sûreté que , pour la plupart d'entre elles, il était impossible de remplacer avec les mêmes avantages.

La maison d'Autriche, notre rivale naturelle sur le continent, notre alliée actuelle , et par la seule influence du prince qui régnait , existant encore à ce degré de puissance où Ton songe moins à se conserver qu'à envahir les autres, voyait dans notre alliance , non nos secours , mais un gage de notre inertie , non un moyen de se soutenir avec nos forces, mais un moyen de disposer de toutes

les siennes pour s'agrandir; elle était celle de toutes les puissances de l'Europe, dont les intérêts, h notre égard, étaient les plus compliqués. Mais ils étaient cependant susceptibles d'être assez nettement démêlés : on peut se reposer sur les hommes politiques de cette cour , de les avoir très bien aperçus, et il me semble que leur conduite l'a assez constamment prouvé.

Tant que nos débats intérieurs ont été assez modérés pour ne pas menacer de changer la dynastie , de renverser ou de paralyser totalement le pouvoir du roi auquel tenait le maintien de notre alliance, ils ne devaient point contrarier la politique de la cour de Vienne , puisqu'ils étaient momentanément le gage le plus sûr de notre inertie, et il est assez probable que c'est ainsi que Joseph II a considéré les premiers mouvemens qui ont précédé et accompagné le rassemblement des états-généraux. Mais tout ce qui tendait d'une manière quelconque à arracher le pouvoir des mains de Louis XYI , de façon à rompre ses liaisons de famille, devait effrayer une cour qui ne voyait que dans le crédit de ce roi le moyen de maintenir une alliance qui lui était extrêmement avantageuse.

Elle redoutait cependant aussi le retour du despotisme en France ; voilà ce qu'on croira peutêtre beaucoup moins facilement, mais ce qui n'est

ni moins évident dans le raisonnement, ni moins démontré par les faits.

J'ai cherché à étabhr, en parlant de l'Angleterre qu'une constitution libre est la plus puissante de toutes les causes qui peuvent agrandir rapidement le commerce et la puissance maritime d'un peuple ; il n'est pas moins vrai que, de toutes les formes de gouvernement , le despotisme royal est celui qui rend un état le plus dangereux pour ses voisins et ses rivaux de terre , le plus disposé à conquérir et à usurper, et celui qui , avec une certaine force dans la nation , lui donne le plus de moyens de le faire.

L'histoire de tous les peuples prouve que le despotisme avec le temps abat , dissout , avilit le caractère national , appauvrit et dépeuple l'état , et parla diminue graduellement, mais avec lenteur , ses moyens de puissance dans tous les sens ; mais lorsque le peuple et l'état sont encore vigoureux , ou lorsqu'un peuple avili a repris quelque courage et quelque énergie par ses troubles intérieurs, le despotisme plein est certainement de tous les gouvernemens celui qui lui donne l'impulsion militaire la plus foi'te , la plus soutenue et la plus redoutable. Dans cette situation, vous ne trouverez point cette extrême activité d'industrie, mais comme toute la vertu s'y change en zèle pour le prince , et toute l'énergie de l'ame en

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courage guerrier, comme l'obéissance y est entière, et tous les moyens de la nation dans les mains de son roi ; comme les conseils peuvent facilement y avoir du secret , de la constance et de l'unité ; comme le prince, s'il a l'ambition de la gloire, voudra conquérir, et, s'il a seulement celle de dominer, voudra, du moins, s'assurer d'une armée nombreuse et toujours en haleine , il inquiétera, menacera sans cesse ses voisins. C'est l'élat où la France commençait à se trouver sous François P"", et qui, interrompu dans ses progrès par les troubles civils, s'est trouvé dans sa plénitude sous Louis XI Y.

Tandis que, comme je l'ai dit plus haut, là où le gouvernement est libre , où l'influence du peuple le domine dans les affaires, toute l'émulation, toute la gloire est à trouver de nouveaux moyens de richesses et de prospérité, et la nation jalouse, travaille, sans cesse, à assurer sa liberté en restreignant la force armée et en subordonnant l'esprit militaire à l'esprit civil ; là , toute l'ambition se portera sur la mer, et le système territorial sera défensif et conservateur, système que les législateurs français avaient hautement déjà proclamé par le décret qui renonçait à entreprendre la guerre pour faire des conquêtes.

Ceux de nos voisins de terre, auxquels notre puissance était moins nécessaire que redoutable.

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avaient donc intérêt à voir une consiiiulion limitée s'établir en France. Mais cet intérêt paraissait être immense pour la maison d'Autriche, puisque, si une fois notre force et notre génie se portaient décidément à la mer et au système défensif sur le continent, non par une alliance précaire et momentanée , mais par notre constitution même, elle s'attendait à devenir, pour toujours, la puissance dominante sur le continent européen.

Le véritable intérêt de la cour de Vienne était donc que la France essuyât, pour ainsi dire, une demi-révolution ; comme rivale naturelle de la France, elle devait désirer qu'il s'opérât , dans l'ordre intérieur de ce royaume , un assez grand changement pour que l'ambition monarchique y fût limitée, pour que l'esprit national, de noljle et de militaire qu il était, y devînt marchand ; mais, comme notre alliée naturelle, et lelirant, de cette alliance, un avantage que le temps seul pouvait faire résulter de notre constitution même, elle devait désirer que le pouvoir exécutif, dans notre gouvernement, ne changeât pas de main et conservât assez d'influence dans les affaires pour assurer le maintien de notre système de politique extérieure.

Il n'est pas douteux, pour les observateurs, que la cour de Vienne ait, jusqu'au moment de la déclaration de guerre, agi dans ces vues, et que sou

système politique ait été, non d'anéantir, mais de modérer notre révolution ; c'est une chose trivialement connue, que les guides les plus expérimentés de ce cabinet avaient adopté le système politique qu'on a appelé mouarchien, ou des deux chambres, et ceux d'entre les chefs des émigrés qui ont passé pour avoir embrassé les mêmes idées sont très connus pour avoir formé, autrefois, en France, le parti autrichien; tous les indices relatifs à l'évasion du roi, en 1791, et au camp de Montmédy, prouvent, tout à la fois, qu'il était concerté avec Léopold, et qu'il avait pour but l'établissement d'un système mixte; enfin, les longues tergiversations de la cour de Vienne, depuis les premières séances de la législature, tergiversations qui ont si cruellement influé sur les catastrophes subséquentes, en donnant à ceux qui voulaient abolir la monarchie les moyens d'effectuer les projets de guerre, ces tergiversations sont ellesmêmes la preuve que les vues de ce cabinet ont toujom'S été favorables h l'établissement d'un gouvernement modéré en France.

Tels étaient, à notre égard, les dispositions des principales puissances de l'Europe jusqu'au moment où quelques-unes d'entre elles, croyant apercevoir un danger pressant dans la propagation de nos doctrines, ont commencé à faire entrer celle considération dans le svstème de leur conduite.

C'est en 1791 que la politique intérieure et extérieure de plusieurs cabinets a paru modifiée par cette considération.

La cour de Vienne qui, depuis plusieurs années, suivait avec activité le système d'abattre l'aristocra[ie dans ses étals , et d'y saper l'autorité sacerdotale et l'influence de la cour de Rome, a totalement cliangé de marche; le péril lui paraissait alors plus pressant du côté des principes démocratiques; elle a cessé, quoiqu'avec mesure, d'aliéner les autorités intermédiaires.

Cette espèce de rapprochement du trône et de l'aristocratie, auparavant rivaux dans leur ambition, et, aujourd hui, alliés dans leur terreur, n'a pas paru aussi visiblement dans les autres états de l'Europe ; mais elle a presque partout existé.

Le même changement a eu lieu entre divers états ennemis ; ils ont alors moins songé à se nuire réciproquement qu'à se conserver respectivement; la triple alliance d'une part , et de l'autre la maison d'Autriche, ont cessé de fomenter l'insurrection de la Belgique et de la Hollande , et se sont, au contraire, prêté la main pour y raffermir l'autorité, et les cabinets de Vienne , de Berlin, de la Haye, ont commencé à former entre eux des conventions pour se garantir leurs possessions réciproques, et leur tranquillité intérieure.

J'ignore à quelle époque le cabinet de Berlin a

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changé de système sur la révolution de Pologne , qu'il avait certainement favorisée dans les commencemens; mais si des projets ambitieux se sont ensuite mêlés à ses vues conciliatrices sur ce pays, il est très probable que la première cause de ce (Changement a été cette terreur générale des révolutions qui. depuis l'année 1791, est devem\o \c mobih' dominant de la plupart des puissances de terre-lcrme.

Il y avait très loin cependant de cette terreur i^énérale de notre révolution et de cette haine violente pour nos principes , à l'intention de nous faire la guerre.

Le danger de la propagation, qui en eût été le motif, loin de disparaître, s'accroissait par ce remède beaucoup plus dangereux que sûr. Le rapprochement des armées qui pouvait aisément porter la contagion dans les instrumens mêmes du pouvoir; la ruine des finances qui suit une guerre , et qui est toujours le principe le plus probable d'une révolution: le mécontentement des peuples , effet naturel d une guerre entreprise sur des motifs difticiles à justifier, et qui se fût nourri de toutes les idées qui auraient servi de principe à celle-ci ; toutes ces raisons, et d'autres encore, rendaient le danger qu'on voulait éviter bien plus menaçant dans l'état de guérie que dans l'état de paix ; il acquérait surfout le plus haut degré d'in-

tensité, ])ar une guerre malheureuse. Et où élail l'espoir de réussir dans une entreprise où il s agissait, non seulement de gagner dès batailles, mais de subjuguer une grande nation, délendant son territoire et sa liberté avec tout rcntboiisiasme des opinions nouvelles, et où, après lui avoir donné des fers, il fallait encore trouver les moyens de l'y retenir? dans une guerre où c'était tout perdre que de ne pas remporter une victoire prompte, entière et durable?

Il est vrai que les alliés subordonnés de la France , tels que l'Espagne et la maison de Savoie, n'ayant à désirer chez nous qu'une contre-révolution pleine et complète, propre, tout à la fois, à faire cesser des craintes de propagation , à rendre à la France son existence politique , et à rétablir le pouvoir dans les mains soit du roi, soit de ses frères, ce qui pouvait leur être assez indifférent, ces alliés eussent été très disposés à étouffer la liberté française , les armes à la main , si le succès de cette entrei)rise leur eût paru certain, et silseussenl eu (jiielque moyen d'y contribuer efficacemenl.

Mais, lo toute cntrepriL^e échouée entraînait la ruine de ces étals, qu'elle eût privés d'un allié nécessaire , et livrés à la merci de leurs ennemis.

2o Ces puissances n'avaient aucun moyen efficace d'y contribuer; pouvant à peine exister sur

198 IXTRODLCTION

elles-mêmes , et hors d'étal de résister, sans secours , à une agression , elles étaient totalement dépourvues de forces disponibles h porter au dehors ; et on les a vues , lors même que la guerre a été engagée entre la France et les deux grandes puissances d'Allemagne, demeurer spectatrices du débat.

Quant à l'impératrice de Russie , dont l'ascendant a soumis le Nord et l'Orient , insatiable de gloire et de puissance , mais grande et non pas chimérique dans ses spéculations , ce n'était pas si loin d'elle qu'elle voulait porter ses efforts; elle s'exprimait, il est vrai, sur nos affaires avec une passion d'autant plus chevaleresque , qu'elle avait moins de risques à courir et plus de motifs de se dispenser d'y prendre part ; peut-être entrait-il dans ses vœux , de voir quelque puissance de l'Occident s'engager dans cette guerre ; mais pour elle, écrire à nos émigrés, les plaindre, s'indigner d'être placée trop loin de nos fronlières pour les secourir, finir par en peupler ses étals, c'était là toute sa politique.

Dans toute l'Europe, il n'y avait peut-être de vraiment disposés à la guerre contre nous , que quelques évêques d'Allemagne et le roi de Suède, aventurier par caractère et par situation.

Aussi en laissant de côté les nouvelles imaginées I3ar nos journaux aristocratiques et que quel-

ques feuilles , soi - disant patriotes , ont répétées par ignorance ou par perfidie, aucune disposition sérieusement hostile n'a-t-elle éclaté de la part des puissances jusqu'au moment où l'arrestation du roi à Varennes donna occasion h la fameuse circulaire de Pavie.

Cette espèce d'appel aux rois , en faveur d'un prince emprisonné , et pour l'honneur des couronnes, peut avoir été de la part du prince qui le fit , et de ceux qui l'adoptèrent, moins un prétexte de guerre avidement saisi , pour se livrer à des projets formés depuis long-temps, qu'un effort pénible, tenté pour arrêter des excès, par lesquels ils croyaient leur dignité et leur siirelé nième compromises.

L'inviolabilité du roi prononcée le 15 juillet, et plus encore l'acceptation de la constitution par le roi , et les réjouissances qui la suivirent , les désarmèrent totalement. Quiconque , aux considérations générales, joint quelques connaissances des affaires dans ce temps , et parliculièrement ceux qui ont vu les dépêches diplomatiques, ne peuvent avoir aucun doute sur ce point. Lorsque les affaires intérieures parurent pacifiées, les puissances se regardèrciU comme déchargées d'un poids immense , n'ayant plus à soutenir à leur péril la cause d'un roî arrêté , emprisonné ou détrôné ; les conventions qui parurent subsister en-

200 INTRODUCTIOS!

tre elles . el pariiculièrement ce qui nous conceriiail dans le fauieirx liai lé de Piluilz, n'avaient pour objet que le retour éventuel des mêmes évènemens : à la vérité la situation des choses et l'ordje nouveau ne leur paraissaient pas assez bien établis pour qu'elles se prononçassent à cet égard, mais toutes leurs vues hostiles étaient arrêtées , et elles attendaient de connaître la marche que prendraient nos affaires intérieures, pour fixer définitivement leurs résolutions à notre égard.

Quoique les émigrés déiigurassent étrangement et la situation du royaume quant à l'ordie public, el ses moyens de défense, leurs cris ne produisaient quun effet médiocre sur les cabinets qui, tout-à-fait indifférens aux intérêts de ces proscrits, ne mesuraient leur conduite que sur leur propre politique.

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