CHAPITRE VI
De l'Établissement d'une république en France*
(Écrit sons la Convention,)
L'assemblée qui a prononcé l'unilé de la république prononcera probablement aussi lunité de chambre dans la législature.
Le pouvoir exécutif ne pourra exercer de veto ; car comment ce droit, qui doit être indépendant, serait -il exercé par des hommes responsables?
Ainsi, une assemblée unique fera les lois et formera seule et sans obstacles toutes les grandes résolutions d'état.
Deux partis qui se combattront en présence du peuple permettront - ils , même pendant longtemps, que les questions auxquelles la multitude prendra quelque intérêt soient sérieusement discutées?
La république subsiste par les passions du cœur, et les Français ne connaissent que les passions de la tête.
Un peuple qui a perdu sa simplicité ne la recouvre plus.
La république ne s'est pas fondée par vertu ; elle s'est fondée par enthousiasme et par espiit de faction ; elle s'est fondée par cet espril qui en tout temps a détruit les républiques.
Brissot, qui vient de faire sa révolution, est déjà rayé des jacobins. Ces partis, qui, sous un gouvernement monarchique , se battent sans danger et forment futile opposition des whigs et des torys, dans une république, déchirent tout et ne permettent au gouvernement de prendre aucune consistance.
La royauté est un point fixe et immuable qui subsiste et maintient l'miion de toutes les parties, tandis que les autres pièces du gouvernement s'agitent et lui impriment une salutaire activité par le mouvement de leurs passions.
Notre constitution républicaine est un édifice bâti sur la surface , dans un climat où les vents soufflent avec la plus violente impétuosité.
Le gouvernement monarchique est un rocher où les flots viennent se briser; celte barrière n'existant plus, ils entraîneront tout.
Une constitution libre, mais composée de parlies fermes , est un cercle tracé dans lequel les passions politiques se meuvent , mais qu'elles ne peuvent franchir. Leur mouvement, ainsi réglé, fait la prosjKrilé de l'état; mais sil n'a des limites inél)ranlables , il n'est propre qu'à le troubler.
Qui fait que tout n'est pas déjà renversé, si ce n'est la vilité des personnages populaires? Mettez h la place de Danton un homme un peu considérable , et vous verrez ce que deviendra la répuljlique.
A moins que l'assemblée représentative ne consente à tout culbuter de ses propres mains , il est impossible qu'elle devienne aussi populaire que le seront les chefs de factions.
Dans un pays libre où le peuple s'intéresse à ses affaires , il faut qu'il ait un point d'opposition ; ne pouvant porter sur le pouvoir royal ses efforts et sa méfiance , il les dirigera sur ses représentans. L'opposition était entre le roi et l'assemblée ; elle sera entre l'assemblée et le peuple.
Dans un pays où la liberté règne, il s'établit naturellement un pouvoir qui tend à l'ordre et un qui tend à la liberté. C'était, à Rome, le sénat et le peuple. C'était, chez nous, le roi et l'assemblée; ce sera, chez nous, l'assemblée et le peuple ; mais ce dernier n'ayant aucun moyen légal d'agir, ne pourra le faire que par insurrection.
Dès qu'on cessera de craindre les rois, les tribuns commenceront à diriger leurs forces contre l'assemblée.
Chez nous , l'assemblée et le pouvoir exécutif ne seront qu'une même chose , h peu près comme étaient , h Rome , le sénat et les consuls , de sorte
que le peuple ne sera pas pour l'un de ces pou voirs contre l'autre, mais s'établira lui-même comme une puissance contre tous les deux.
Or si la démocratie pure est par elle-mcme un détestable gouvernement, lors même qu'elle est régulière et organisée, combien n'est-elle pas plus redoutable lorsque existant par le fait, elle n'a aucun moyen légal d'agir.
Une partie fixe et stable comme un roi ou un sénat à vie, a des avantages qui dans un grand état sont de véritables besoins.
Il a une permanence de maximes et une politique suivie qui, tendant à sa propre conservation , conserve l'état en même temps.
Formant un point d'opposition pour la partie démocratique du gouvernement, il lui donne par là-même de la consistance et empêche qu'elle se divise d'une manière aussi prononcée. Ou plutôt il en résulte que divisée pour le gouvernement elle est unie pour la constitution.
Combien de fois la république romaine ne se serait-elle pas brisée sans le secours de la dictature.
La paix rendait-elle les tribuns despotes, on envoyait le peuple à la guerre; mais dès qu'il y eut des armées réglées, la guerre devint un moyen d'usurpation pour les généraux.
La convention, après avoir aboli lamonarcliie,
a décrété l'unité et T indivisibilité du gouvernement; ainsi, après avoir aboli la monarchie elle a rendu la république impossible.
L'unité ne peut exister dans un grand état que par l'immense énergie qui résulte de la monarchie, ou par une grande supériorité de forces de la ville gouvernante sur le reste de l'état.
Là où par la nature des choses le nerf du pouvoir est l'armée , lunité ne peut exister que par la monarchie , et s'il y a unité sans monarchie , le moment n'est pas loin où un général deviendra roi.
Là où le nerf du pouvou^ est dans la richesse , l'unité peut se conserver plus long-temps par l'influence d'une ville. Ainsi, pour qu'un état étendu conserve l'unité sans monarchie, il faut que la puissance publique soit moins dans l'armée que dans la fîolte, que l'armée soit purement mercenaire; Tesprit de l'état marchand, est que la mer enrichisse, et, pour ainsi dire, nourrisse la terre.
Après la mort de Charles h^, la république anglaise fut établie; mais cela vint moins de la nature des choses que des circonstances qui faisaient qu'il y avait une puissante armée sur pied. L'Angleterre, commerçante, puissante sur la mer, et n'étant obligée à entretenir aucune armée de
terre, aurait peut-être pu conserver son unité sous une forme républicaine , mais la France ne le peut pas.
La force armée ne saurait se rallier beaucoup à un sénat, à une agrégation ; si elle n'est ralliée à un roi, ce sera à son général, ou à son pays, à sa famille, au lieu où sont ses habitudes et ses intérêts ; or, dans ce dernier cas, le lien, dans un grand pays, n'est pas au centre, mais à la portion dont on dépend.
L'esprit fédératif est conservateur, l'esprit de l'unité est à acquérir. De là, si la force est dans l'armée, elle est moins dangereuse à la liberté , là où l'esprit du gouvernement n'exige pas un grand entretien de forces, que là où il y conduit.
La fédération et l'aristocratie vont fort naturellement ensemble, parce que l'une et l'autre ont l'esprit conservateur et territorial ; parce que dans de petits cantons l'iafluence des familles est plus considérable et conduit à Taristocratie ; parce que des cantons aristocratiques ont un double intérêt de se liguer, savoir : l'un, du pays, contre létranger; l'autre, du gouvernement, contre le peuple. Do sorte que l'aristocratie conduit à la ligue, et la ligue à l'aristocratie.
Dans un }»ays monarchique, le militaire est le premier état, et, par là, l'armée s'attache au prince ; mais, dans un paysré]»ublicain, le séna-
48 RÉPtBXïOft'â P0LltlQt3ÈS
teui* doit être supérieur au militaire, et si le militaire dispose du pouvoir, il culbute le sénat.
Dans un gouvernement fédératif, les sénats des provinces et les officiers de l'armée sont des mêmes familles ; mais , dans un grand état où il y a unité, ces liens individuels sont peu nombreux et tout-à-fait insuffisans pour mouvoir la masse de l'armée.
Dans un pays où le gouvernement n'est pas divisé, ceux qui le composent sont trop peu nombreux pour rattacher h eux une armée ; ils n'ont, ni la force de l'individu qui n'appartient qu'à la monarchie, ni celle du faisceau qui n'appartient qu'à la fédération. L'armée, ne voyant dans le pouvoir qui gouverne, ni son général, ni elle^ même , s'attache faiblement à ce pouvoir, et retombe dans l'un de ses deux penchans naturels.
Tout comme les grandes monarchies territoriales tournent facilement à la féodalité, les grandes républiques territoriales doivent tourner à la fédération; car la fédération est la féodalité républicaine ; la féodalité est la fédération monarchique.
Mais le prince a , pour ramener l'élat féodal à l'unité, une énergie que le congrès n'a point.
Si lAméiique sachemine vers l'unité; c'est qu'elle s'achemine vers la monarchie, c'est que le président du congrès est plus réellement roi que ne l'était notre roi constitutionnel.
sur. LA r.Kvoi.M'ioiv 4!)
De l'unilé «le la république et «lo l'influence de la capitale.
L'unité d'un empire ne se maintient que par certaines choses qui appartiennent à la masse, et à aucune partie séparément, et qui , exerçant sur cette masse une grande influence, en tiennent les parties liées. Ainsi, un roi, une armée, une grande capitale, des colonies, etc., etc.
On ne peut donc établir l'unité et repousser liniluence de la capitale; mais cette inlluence est une source continuelle de révolutions.
Le roi qui s'en sert, s'en garantit parl'inlluence de i'armée, par celle d'une assemblée.
L'armée s'attache à ses généraux , et le peuple à ses tii])uns.
Il faut s'attendre que les idées de dictateurs, de triumvirs, circuleront sans cesse dans Paris , comme les idées de royauté circuleront sans cesse dans l'armée. Et quand elles viendront à se réunir sur le même homme, qu'en arrivera-t-il ?
Dans la monaiciiie, la première place étant occupée, l'ambition s'exerce sur les secondes et tend à renouveler le gouvernement , non à changer la constitution. Mais ce fauteuil vide
attirera toujours les regards des hommes audacieux.
Dans la fédération, les parties luttent entre elles et usent ainsi leurs forces et leur activité, mais quand la république est une , quand elle a une grande surabondance de force et de pouvoir, elle tend à la porter au-dehors ; tontes ses rivalités sont contre les étrangers, elle est nécessairement ambitieuse. C'est l'opposition des pouvoirs intérieurs qui borne et tempère l'ardeur des entreprises extérieures.
Alors il n'existe de moyen de tempérer les factions intérieures que d'entreprendre au-dehors ; mais ces entreprises au-dehors rapportent dans le sein de l'État ou de nouvelles richesses ou des armées victorieuses, c'est-à-dire de nouveaux fermens de révolution.
Si rétablissement d'un gonverneraent républicain est favorable à l'égalité.
Dans un pays où il y a un grand principe d'inégalité dans les fortunes, l'aristocratie ne peut être contenue que par la monarchie.
Exemple : l'Allemagne est le pays le plus aris-
tocralique de l'Europe h cause de l'affaiblissement de la monarchie.
Toutes les républiques riches de l'Europe sont tombées sous le joug de l'aristocratie.
Les gouvernemens tendent à leur assiette, comme les fluides à leur niveau, leurs oscillations ne s'arrêtent qu'après l'avoir trouvé. Or dans un grand pays où la monarchie n'existe pas, cette assiette ne pourrait exister quelques momens que par une forte aristocratie.
L'égalité ne peut se maintenir dans un pays où il y a un grand principe d'inégalité dans les richesses, qu'en opposant sans cesse la masse aux individus, le tout à chaque partie. Il faut que chaque individu ne soit qu'un atome à côté du colosse de la puissance publique , et que le faible se sente toujours appuyé de toute la masse contre l'oppression ou l'insulte du puissant.
Or cela ne peut avoir lieu que par l'unité de l'État; et s'il est prouvé qu en France cette unité ne peut exister que par la monarchie , il en est de même de l'égalité.
Le principe que la noblesse est inséparable de la monarchie est né do la monarchie féodale; mais bien que l'exemple de ce qui existe l'établisse d'une manière générale , il est à remarquer que nulle part le principe monarchique n a autant diniensilé que là où il n'existe point
de noblesse. En Angleterre où ce principe est combiné intimement avec la liberté, la noblesse n'existe pas réellement, car quant à cette magistrature qui forme la chambre haute, elle remplit dans le gouvernement une fonction qui lui donne une place à part, et la rend entièrement distincte de la caste à laquelle elle appartient par ses litres.
La république française ne peut exister que par la fédération, et la fédération ne peut exister que par l'aristocratie. C'est encore un de ces points de \ue sous lesquels la monarchie et l'égalité se rapprochent.
Dans la monarchie, les honneurs et les avantages dont le prince est dispensateur rallient fortement au centre; mais dans une république où tout se confère par élection , le pouvoir va aux sections parce que ce sont elles qui choisissent.
Que si Ton donne beaucoup de places à nommer aux pouvoirs centraux, qu'en résultera-t-il ?
Si le pouvoir cenlial est permanent et à vie, il devient oligarchique ; il est bientôt odieux au peuple, il se divise dans son propre sein, il insulte aux citoyens, et conmie dans un grand état le nombre de ceux qui y participent n'est rien à côté du nombre de ceux qui en sont blessés ; plus odieux que la monarchie et moins fort qu'elle, il se voit enlever son crédit par les
sections, etl'état se divise ou tombe en fédération, ou bien il est opprimé par un général, et le despotisme lui succède.
Que si le pouvoir central est temporaire et se renouvelle, il est moins odieux , mais il perd en proportion de son énergie; ses bienfaits n'ont aucune durée, sa vengeance n'a qu'un moment. Chacun appelle sans cesse de celui d'aujourd'hui à celui de demain ; le parti de l'opposition ayant une espérance prochaine est toujours le plus nombreux. Le gouvernement n'ayant ni une autorité puissante ni un plan fixe, se dégrade de jour en jour. Le peuple qui fait les magistrats, les domine, et leurs adversaires ne cessant de les accuser devant le peuple, les complaisances pour le peuple vont toujours croissant : chaque jour on abrège les magistratures, chaque jour elles sont conférées à des hommes plus vils.
Vainement le pouvoir central nomme-t-il aux places; puisqu'il ne peut pas garantir ce qu'il a donné, puisqu'un bienfait de lui n'est qu'un moyen de tomber avec lui , puisqu'à chaque renouvellement le système du gouvernement s'écroule par le faîte, puisque la constitution ellemême éprouve de continuelles variations, on ne tai'de pas à l'abandonner.
Dans un tel état il n'y a que le pouvoir suprême (jui (latte. Personne, excepté les âmes les
plus serviles , ne vise à obtenir quelque chose du gouvernement, mais tout le monde vise à le remplacer. Aussi appellc-t-on sans cesse au peuple de ceux qui gouvernent, et Tanarchie vat-elle toujours croissant.
L'obéissance républicaine est une obéissance raisonnée. Comment supposer que Marseille, Bordeaux, Rouen, etc., consentiront h se subordonner à Paris ! Comment supposer que l'intérêt local toujours présent, toujours senti, toujours prêché avec chaleur par les pouvoirs locaux , ne finira pas par prévaloir sur des hommes qui croiront n'avoir à suivre que leur intérêt et leur propre jugement !
Il ne suffit pas au peuple que ses affaires se fassent par ses représentans , il faut qu'elles se fassent près de lui.
On parlera sans cesse de la corruption de Paris, de la prodigalité des linances , du malheur des départemens sacrifiés aux intérêts de la capitale.
On finira par demander de toute part que les affaires générales se traitent en commun, mais que quant aux affaires particulières chacun les traite chez soi.
La crainte de la monarchie sera un moyen puissant pour faire valoir ces réclamations, car l'assemblée nationale sera prête à tous les sacrifices, plutôt qu'à laisser les départemens se rapprocher de lidée d'un roi.
De l'effet d'un gouvernement fédératif en France.
J'ai dit que la division d'un état en cantons donne une plus grande force à l'influence locale des familles et conduit h l'aristocratie.
Cela est vrai surtout d'un pays où il y a de glandes sources d'enrichissement et où l'aristocratie germe d'elle-même par l'agrandissement indéfini des fortunes particulières.
Existe-t-il un assez grand besoin d'union entre toutes les parties de la France pour qu'elles ne tendissent pas à se diviser, et n'est-il pas probable que la partie du midi et celle du nord recommenceraient à faire deux nations?
Sous un gouvernement un , la liaison se maintient par la force du tout sur chaque partie. Sous un gouvernement fédératif, l'alliance ne se maintient que par la volonté , c'est-à-dire par le l)esoin de chaque partie.