CHAPITRE XXI
De la puissance dominante dans les corps politiques. §ler.
Un léger degré de supériorité de force suffit pour diriger toute la masse comme si elle n'avait qu'une seule volonté. Tout obéit à la puissance dominante jusqu'à ce qu'une petite portion de sa force, passant du côté opposé, fasse pencher la balance en sens contraire , et alors tout l'abandonne ; elle est anéantie , ou , après avoir donné rimpulsion, elle la reçoit, et obéit.
La force dominante entraîne la force obéissante par des moyens qui varient selon les circonstances , à savoir : la terreur par laquelle ses adversaires travaillent et combattent pour elle dans la crainte de ses châtimens; la raison qui décide les dissidans à se réunir pour ne faire qu'un , agir dans le même sens, et conserver la paix. La puissance dominante ne tient souvent sa supériorité que de l'un de ces deux derniers moyens sans lesquels elle serait inférieure. Je ne dis pas le respect , l'affection , la crédu-
lité ; œux qui suivent la puissance dominante par ces motifs ne lui cèdent pas , mais ils en sont, en quelque sorte, partie.
L'énergie et la plénitude avec laquelle la puissance dominante entraîne la puissance obéissante varient suivant plusieurs circonstances, indépendantes de son degré de supériorité réelle.
Si elle entraîne par la crainte, l'obéissance et l'uniformité d'action qui en résultent seront peutêtre moins durables , mais presque toujours plus entières que par la raison.
La perfection de l'organisation du gouvernement, l'énergie de ses ressorts y contribuent plus que toute autre cause. Plus le gouvernement est despotique et bien organisé dans son despotisme, j)lus l'obéissance est prompte et entière.
Si le gouvernement est libre, il garantit à chaque citoyen le libre exercice d'une partie de sa propre volonté, et la plénitude de l'ol^éissance en est diminuée. L'Angleterre est obligée de manquer aux principes de son gouvernement dans la presse des matelots pour soutenir sa puissance ])olitique.
Plus le corps social tend à l'anarchie, moins le gouvernement sert la supériorité de puissance de ceux qui sont en possession des pouvoirs publics. La chose peut aller si loin, qu'une autre puissance, forte par le nombre, par la violence, l'em-
porte sur celle qui oeccupe encore les pouvoirs publics , et la subjugue en attendant qu'elle l'en ait dépouillée.
Les pouvoirs publics, qui forment le gouvernemens , peuvent aussi être partagés enlrc des puissances contraires, et mues par des volontés opposées. Comme la loi , qui donne ordinairement toute sa force au commandement, la donne ici à la résistance , c'est l'un des cas où l'obéissance est la moins parfaite. La constitution anglaise, très libre, mais où, en ce moment, le même principe de volonté domine dans toutes les branches du gouvernement, opère une obéissance plus parfaite que l'ancienne constitution de France, presque despotique, mais où les corps judiciaires étaient dirigés par un principe de volonté opposé à celui du pouvoir royal.
En Angleterre , en ce moment , la puissance dominante entraîne tout, pourvu qu'elle n'attente pas aux droits constitutionnels de la nation et des individus ; mais il semble qu'à ce point elle serait arrêtée.
Un certain degré de résistance dans la délibération force d'examiner, et prévient jusqu'au projet et à la tentative d'un évident abus du pouvoir ; mais, s'il n'y a une puissance dominante qui toujours finisse par décider, il n'y a point de système, et le gouvernement est vacillant. Quant
à l'exécution, il doit y avoir surveillance et plainte ; mais s'il y a résistance , il n'y a plus du tout de gouvernement.
L'extrême énergie de la puissance dominante, dans un empire vigoureux , produit le plus grand effet d'impulsion extérieure qui puisse exister. Mais si cette énergie va jusqu'au despotisme , elle dégrade l'état, et, ne commandant plus qu'à un peuple faible et avili , son obéissance extrême ne produit qu'un effet d'impulsion médiocre.
Le moment où un peuple libre vient d'être accoutumé au joug par un grand prince, est un d3e ceux où une nation est capable des plus étonnans efforts.
L'Espagne ne peut rien, malgré la supérioi'ité absolue de la puissance dominante, et les Romains pouvaient beaucoup , malgré leurs balancemens ; mais ce peuple vigoureux donnait un pouvoir absolu à ses généraux d'armée ; de sorte qu'à la guerre il se trouvait dans la position dont j'ai parlé plus haut, il ne commença que sous Auguste à exceller dans les arts de la paix. Jusque là, il n'eut jamais de sûreté.
Conserver, avec l'unité et l'énergie de l'impulsion, la générosité des maximes et la liberté du citoyen, c'est le problème d'une grande puissance durable. Aucune nation n'a présenté ce modèle au même degré que la nation anglaise depuis un siècle.
Le citoyen y jouit de la liberté et de l'émulation , qui nourrissent sa fierté et exaltent ses talens; la tranquillité et la sûreté, protectrices des arts de la paix , y sont soutenues par la constitution contre le pouvoir, et par le gouvernement contre l'anarchie ; les efforts nationaux y ont une régularité et une énergie admiral)les. Une grande partie de ces avantages cesserait et préparerait la chute des autres, si la puissance dominante y perdait sa supériorité, cessait d'y être une et constante ; si, en respectant la constitution, elle ne donnait pas une direction uniforme aux trois branches du pouvoir; et, en beaucoup moins de mots, si la majorité cessait d'être constante , dans la chambre basse, sur les questions de gouvernement. Jusqu'à quel point la réforme de la représentation attaquerait-elle cette régularité? C'est ce qu'il faudrait savoir pour décider si elle ne sacrifierait point un avantage certain et réel à l'expérience douteuse d'un mieux bien plus spéculatif qu'effectif.
La puissance politique d'une nation tient à ces
deux causes: Tla force effective du peuple, de quelques causes qu'elle résulte, territoire, richesse, générosité, courage, perfection d'industrie militaire, maritime, et population; 2° l'énergie de la puissance dominante assez grande pour décider les résolutions, les exécuter sans obstacle , et porter toutes les forces de la nation h les soutenir. Examinez d'où vient la puissance d'un homme, l"* Elle vient de l'étendue de ses moyens ; 2° de l'énergie et de la suite de sa volonté.
De tous les gouvernemens connus, le gouvernement anglais est, jusqu'à ce jour, le seul qui ne tende pas à altérer l'une de ces deux causes. Ailleurs , l'autorité altère les sources de la force des états, ou bien la liberté attaque l'unité ou la suite de la volonté publique.
En France , depuis la révolution , la puissance a toujours été dans l'assemblée nationale , exce[> té dans quelques momens de crise où l'effervescence populaire la subjuguait; mais, dans l'assemblée , la puissance changeait souvent de main : de là les continuelles vacillations. En outre, les moyens réguliers d'exécution étant presque nuls, et l'exécution réelle étant toujours l'effet de limpulsion du peuple à l'appui des décrets , il n'y a eu de prompte et complète oljéissance que sur les résolutions conformes aux passions populaires;
car, dans celles-là , il y a eu quelquefois une énergie, une rapidité et une force d'impulsion extraordinaires.
CHAPITRÉ XXll.
[Des Ministres dans les Monarchies.
Il y a des ministres qui cherchent h faire les affaires du public et du prince, et d'autres qui cherchent h faire les leurs ; quoique plusieurs, et même la plupart, s'appliquent à concilier ces deux intérêts , on peut dire qu'il y en a toujours un qui domine.
Les intérêts du public et ceux du prince ne sont pas toujours la même chose, surtout dans les monarchies limitées. Cependant sous le point de vue de la conduite des ministres , ils sont de fait et sans déclamation beaucoup plus rapprochés qu'on ne pense. Les conjurations contre les droits du peuple dans un gouvernement dont la forme est fixe et arrêtée , et les extorsions de subsides
90 RÉFLEXIOiVS POLITIQUES
mal employés sont presque loujours déterminées plutôt par les intérêts particuliers du ministre, tels que vengeances particulières, désir de s'enrichir, de se maintenir en place ou d'accaparer personnellement Taulorité, que par une sincère opinion de servir les intérêts du prince ; et quant aux ministres populaires ils ne sont pas plus amis de la nation que les ministres conjurés ou déprédateurs ne le sont du roi. Celui-là est au contraire l'ami de tous deux, qui soutient l'autorité royale avec énergie dans toute l'étendue que la constitution peut lui donner, et qui du reste n'est occupé que de la prospérité publique.
Les ministres qui servent sincèrement les intérêts du prince, lui sont, et par conséquent au pouvoir, d'une très grande utilité. Pour peu que le prince ait quelques qualités estimaîjles, le public sera fort disposé à lui tenir conqite de tout le bien qui se fera, et ne s'en prendra qu'aux minisires de ce que le gouvernement peut avoir de dur. Il aura pour lui les clioses gracieuses, le reflet des choses utiles, et nulle ou presque nulle participation dans les choses désagréables.
Le mauvais succès d'une entreprise bien conçue, les grands sacrifices qui peuvent être faits à une utilité plus grande encore , n'aflectent point dans cette hypothèse l'autorité royale; le ministre reste quelque temps sous le reproche ou même il s'é-
SUR LA RÉVOLUTION. -gl
loigne absolument, et il emporte seul tout le venin attaché à des opérations dont l'utilité subsiste.
Je laisse de côté parmi les ministres bien intentionnés ceux qu'on pourrait appeler manœuvres, qui ne sont en quelque sorte que des premiers commis sous la direction de quelqu'homme principal ; leur utilité très réelle est d'un autre genre que celle dont je parle ici. Je ne m'arrêterai pas non plus sur cette classe de ministres égoïstes qu'on pourrait appeler complaisans, dont tout le rôle est de faire ce qu'on veut pour rester en place. Je ne parle ici que des ministres autocrates.
Les ministres qui s'occupent essentiellement de leurs propres affaires sont, lorsque la nature les a doués de quelque énergie et de quelque talent, les hommes qui dissolvent Tautorité, renversent les trônes et bouleversent les états. De même que de tous ceux qui forment léquipagc d'un vaisseau, le pilote est le mieux placé pour le faire échouer, de même un ministre inquiet, avide, factieux, intrigant, peut plus contre l'autorité royale que tous ses ennemis ensemble.
Ce qui caractérise le mieux cette classe de ministres ( qui au demeurant se divise en différentes espèces ) , c'est la manifestation d'un grand zèle pour l'intérêt du roi ou pour celui du peuple; comme leurs vues avides ou ambitieuses ou seu-
lement leur soif de célébrité les obligent à faire (les choses et à prendre des partis extraordinaires , ils ne peuvent guère les soutenir qu'en persuadant au prince qu'ils travaillent pour raffermissement de son autorité ou au peuple pour son bonheur, et ils doivent chercher à obtenir la confiance par de grandes démonstrations , afin d'avoir im appui proportionné à la singularité des choses qu'ils se proposent.
Ces dangereux charlatans peuvent se distinguer en général en flatteurs du peuple et flatteurs du prince, et sur ces mots on aperçoit d'abord Necker et Galonné.
Ceux qui prennent le masque du royalisme ( tels furent, sous Louis XV, Déguillon, Terrey, Maupou; sous celui-ci, Galonné, etc.), sont certainement très dangereux ; ils oppriment le peuple , ils arrêtent la prospérité publique , ils ruinent les bases régulières et solides de l'autorité pour en substituer de fausses et éphémères; ils tendent les ressorts jusqu'à les faire rompre ou les user. Mais tout bien considéré, ils sont moins dangereux encore que les charlatans de patriotisme; le mal qu'ils font est moins rapide, il est bien plus réparable.
Ce sont les ministres prétendus patriotes qui bouleversent tout : ainsi l'Angleterre a eu ses Bukingham , la France a eu Necker, Brienne dans
certain moment , Narbonne, Dumourier, Servan, Roland, Clavière, etc.
Les autres usent le pouvoir, ceux-ci le frappent en traîtres, le livrent sans ressources et sans défense à ses ennemis ; les autres oppriment le peuple, ceux-ci l'abusent, le pervertissent, le conduisent à se détruire de ses propres mains. Un ministre qui trahit le gouvernement, n'est guère moins lâche , et il est bien plus dangereux à l'intérêt public, qu'un représentant qui trahit le peuple.