CHAPITRE XXIII
Des Magistrats.
Un peuple, pour donner moins d'entraves à sa liberté, abrège la durée et restreint l'autorité des magistratures , mais si elles deviennent trop faibles pour le contenir, l'anarchie l'emporte sur les lois, et bientôt elle amène l'établissement d'un pouvoir tyrannique qui impose des chaînes pesantes et arbitraires à la place des liens doux qu'on n'aura pas voulu supporter.
Si un peuple refuse à ses magistrats des émolumens proportionnés h l'importante et à la difficulté de leurs fonctions, il tombe entre les mains des fripons, qui s'en dédommagent avec usure en pillant les revenus de l'état. Un peuple veut que la vertu tienne lieu de tout ; à ceux qui le servent, il refuse toute récompense utile , il étale une extraordinaire sévérité sur les profits les plus légitimes ; l)ientôt l'or de l'étranger coule h grands ilôts parmi les agens publics, et les idoles de ce peuple ne sont plus que les ministres stipendiés de ses ennemis.
Négligez de profiter des faiblesses et des passions des hommes pour les épurer et les tourner au bien général; exigez l'abnégation de tous les penchans qui leur impriment seuls le mouvement et la vie ; commandez-leur des vertus dont ils n'ont pas même le sentiment, vous en ferez tout ce qu'il y a de pire sur la terre, des hypocrites.
Au-delà du vrai, du naturel, du possible, ceux qui exigent, ou qui acceptent, sont toujours des dupes, et ceux qui offrent, des charlatans.