CHAPITRE XXVII
De la probité en politique.
La probité de la politique est fort décriée, et cette opinion est trop bien justifiée.
En général, il en est de la probilé comme des autres systèmes de conduite ; l'homme ne l'adopte guère que parce que son intérêt s'y trouve. Or, cet intérêt à être probe, qui est évident pour les individus, est, généralement parlant, fort incertain pour les états.
Comme les contestations des états entre eux se décident, non par aucun tribunal, mais par la force, ce premier intérêt qu'il y a pour les individus à être probes, et qui résulte de l'autorité répressive de la loi, n'existe point pour eux; le deuxième est celui de l'opinion, de la considéralion, de la confiance et des avantages qu'elles peuvent procurer dans le traitement des affaires.
Mais ces avantages ne peuvent exister à un certain point qu'autant que le système qui les attire pourra promettre quelque durée. La loyauté d'un négociant peut servira lui faire faire de très bonnes affaires, parce que ceux qui lui accorde-
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ront des crédits, qui lui donneront des commissions, qui établiront leurs relations avec lui, seront persuadés que les mêmes principes d'honnêteté dirigeront sa maison, au moins pendant le temps qu'il vivra.
Mais, dans un état, l'autorité change si souvent de main, elle est si souvent forcée dans ses démarches, qu'il n'arrive presque jamais qu'on puisse fonder quelque coniiance sur la durée des principes qu'elle paraît suivre.
Les nations sont toujours mineures, et les différens curateurs que leur donnent, dans les états despotiques, les changemens de ministres , dans les états libres, le triomphe successif des diverses factions, ne sont point enchaînées par les engagemens précédons et sont presque toujouis fort disposés à changer le système politique.
Ainsi, la probité dun ministre ne garantit point la probité de celui qui le suivra, et celui-ci, fût-il lidèle à ses propres engagemens, ne se regardera jamais comme lié par ceux qui ont été pris avant lui ; son inconstance produira pour les étrangers presque le même effet que la mauvaise foi.
Indépendamment de la minorité des nations, et do la brièveté ordinaire du règne de ceux qui les dirigent, les changemens continuels dans le système politique général et lesévènemens intérieurs, qui peuvent quelquetois forcer la marche d€ Tau-
torité, fournissent fréquemment des motifs puissans d'altérer les engagemens que le gouvernement le plus honnête, fondé sur le motif de l'intérêt du peuple, acceptera sans rougir.
Il est certain que, entre un gouvernement per* fîde, qui abuse sans cesse de toutes ces choses, cl un gouvernement loyal qui leur saciilie le moins qu'il peut ses principes et sa foi , il y a encore une très grande différence ; mais, cependant, les causes naturelles ou légitimes qui arrêtent la fidélité politique dans sa marche, suffisent pour diminuer beaucoup de son importance aux yeux de ceux qui traitent avec elle, et, par conséquent, pour diminuer aussi de son utilité à légard de ceux qui l'ont adopté pour système.
Comme les gouvernemens aristocratiques sont ceux où il y a le plus de constance dans les maximes, et où le principe d'impulsion change le moins souvent, il semble qu'ils pourraient inspirer plus de confiance que d'autres, et que la probité politique leur serait plus utile, et, par conséquent, plus habituelle; mais, 1° cette constance de maximes est dans les principes généraux plus que dans les applications particulières ; 2" ces gouvernemens ne sont pas exempts de factions qui dominent tour-htour et ont chacune leur système de politique extérieure: 3" ces gouvernemens ont i>eut-êtrc moins de générosité qu'il y en a dans la démocratie €^t
dans la monarchie : l'intérêt du corps y justifie facilement tout; ils n'ont, ni la publicité qui conserve quelque générosité dans les démocraties, ni la responsabilité individuelle d'opinion qui garantit la foi dans les monarchies.
Dans les démocraties, l'inconstance est extrême : les factions se succèdent avec rapidité à la lête des affaires ; le salut du peuple est le principe ou le prétexte qui justifie tout. Chacun place sa renommée dans l'affection du peuple, bien plus que dans l'estime des étrangers.