CHAPITRE V
De l'observation.
Science de l'observation et du raisonnement.
Le raisonnement fait savoir les choses qu'on ignore, en les découvrant dans celles qu'on sait. Il fait croire à celles dont on doute, en les montrant dans celles qu'on croit.
C'est le raisonnement par identité.
L'induction conduit des phénomènes à la métaphysique ; la métaphysique est liée à l'abstraction, parce que des modifications classiques sont nécessairement partielles.
L'évidence de raison résulte de l'identité. Celle de fait, et celle de sentiment, résultent des êtres extérieurs ou inliérens à notre être.
L'art d'observer, de raisonner, de découvrir la vérité par rinspeciion des êtres, et par la méditation sur les perceptions, doit précéder les lectures scientifiques; car celui qui se bornerait a apprendre les opinions des autres pourrait devenir un savant , mais jamais un philosophe ;
non seulement il n'aurait point de notions épurées, mais peut-être n'en aurait-il pas de conçues, car, faute de connaître et de savoir étudier le type, il n'aurait point aperçu les objets des idées qu'on lui aurait transmises , et s'égarant sur les expressions, il aurait embrassé des chimères fantastiques, aussi dépourvues de la sanction des philosophes que de la confirmation de la nature.
Les expressions et les idées vagues sont celles dont la signification est indéterminée et inexactement connue. On parvient à les fixer et à les connaître nettement, en analysant avec soin la modification commune à tous les êtres auxquels elles s'appliquent.
Nous établissons des divisions avec différences caractéristiques, puis nous observons les règles, les attributs liés à chaque partie.
L'imitation de la marche qui a précédé le succès, nous apprend la méthode ; celle de la marche qui a précédé l'écart, apprend la fausse route qu'il faut éviter; et la connaissance des bonnes et fausses routes s'applique, par analogie, à d'autres sujets.
On s'assure de l'erreur par Texploration des causes qui , sans le secours de la vérité, ont pu produire l'opinion.
L'analyse fait connaître avec distinction les par-
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lies d'un tout, qu'on voyait mal et confusément par l'aperçu simultané; la recomposition fait apercevoir les rapports de place, de distance, de grandeur, de ressemblance, etc., de ces parties entre elles.
Celui qui étudie par curiosité, poursuit l'intégrité des connaissances; celui qui étudie pour la gloire de savoir, en poursuit la portion qui s'étale. Quel doit être, à la fin, celui qui sait le plus? Quelle passion faut-il inspirer à celui quon veut rendre savant et philosophe ?
Juger de ce qu'une chose a de commun avec une autre chose, qu'elle a aussi un autre caractère connnun, ou une ressemblance absolue, c'est ce qu'on nomme raisonner par analogie, méthode qui ne promet une certaine vérité qu'autant que l'observation nous a appris que la chose présumée est toujours, ou du moins ordinairement , la chose connue.
Cette ambulante méditation qui, appliquant passagèrement l'attention sur mille objets divers, ne prend jamais le temps de les scruter avec exactitude, et vole avec légèreté de l'un à l'autre, sans en découvrir que l'extérieur, peut, par sa présence habituelle, accorder à l'esprit quelques avantages, mais elle lui en enlève plus encore. Elle donne de l'aisance à divaguer, à traiter superficiellement des sujets variés; mais elle désapprend à fixer
fortement l'attention et à compléter l'examen. L'esprit perd sa sagacité, fante de l'exercer suffisamment.
Celui qui médite avec profondeur, qui , même dans le désordre des agitations d'extrà-labeur, s'attache à pénétrer, à analyser, à développer les sujets qui s'oifrentà lui, rétrécit pour le moment sa matière, mais il élargit ses facultés, et pour s'êlre contenté de peu, bientôt il pourra prétendre à tout, parce que, par l'habitude de la découverte, de la vérification, il possédera toute la philosophie qui lui est nécessaire. D'ailleurs, les notions qui s'attacheront à sa mémoire, non seulement y seront plus fortement liées, mais seront justes et distinctes.
En raisonnant, on passe du connu à l'inconnu, dans la recherche de la vérité; d'un jugement donné, de plusieurs jugemens donnés, on passe par identité à tous ceux qu ils contiennent, et, par analogie, à tous ceux qu'ils indiquent avec plus ou moins de vraisemblance : voilà tout le fond du raisonnement qui, joint à l'observation, compose toutes les opérations essentielles de la recherche de la vérité.
La mémoire de la science ne peut se charger que des données fécondes, réelles, que le raisonnement et les opérations intellectuelles ne suppléent pas.
On aura d'aulant moins besoin de mémoire, qu'on aura rendu l'esprit plus capable d"y suppléei-.
La rigidité ànadinettre que les notions exactes, c'est-à-dire certaines et intègres, qui se puisent ass( z ordinairement dans 1 élude, borne presque les connaissances à des vérités identiques, et en retranche la plupart des notions applicables à la pratique.
ÎI faut donc, en tendant à l'exactitude là où elle est possible et d'une utilité dominante, savoir cherchei", admettre et employer les notions inexactes , tout en se rendant compte de ce qui manque à leur exactitude, et y ayant égard dans les résultats pratiques.
Sur des données partielles, le raisonnement se construit et l'entendement s'exerce, mais les décisions positives portent sur toute la somme du connu.
La durée des souvenirs dépend de la vivacité de la durée, de la répétition, des impiessions qui les ont créés ; de la multitude, de la fréquence des sensations qui les rappellent ; de la multitude, du retour, de l'intime association des souvenirs qui leur sont liés et les rappellent aussi.
Les souvenirs s'affaiblissent et s"al)règent pai' les contraires, par la multitude des idées, par leur défaut de liaison et de suite dans leur conception.
Le but dominant de la science est Fart. La satisfaction de la curiosité, quand l'utilité définitive n'en est pas le motif, n'est qu'un avantage accessoire^ très subordonné ; il en est de même de la gloire vaine qui peut résulter d'une science inutile et de tout autre objet étranger au premier dont j'ai parlé.
L'art résulte immédiatement de la science des vérités positives et concrètes; l'utilité de la science métaphysique consiste donc en ce que, conduisant à la science positive, elle mène par cette route à l'art.
L'utilité de la théorie, c'est de conduire h la pratique.
Les conséquences d'une théorie élevée sont souvent douteuses, abstraites, et manquent de complément pour mener aune exécution possible; souvent elles sont aussi étendues qu'applicables à une multitude de cas, et les théories, enfin, créées par une saine dialectique, et appliquées avec sagesse, offrent de grandes facilités pour l'avancement de la science immédiatement utile et de l'art qu'elle prépare.
Mais en égarant les hommes, en les absorbant sans utilité, en s'appropriant les plus grands génies qui eussent pu porter dans les arts et les sciences poshives une lumière avantageuse, en détournant l'étude de son but, et l'esprit des
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bonnes routes, toutes les opinions métaphysiques qu'on a honorées du nom de théories élevées, ont, peut-être jusqu'à présent, fait aux hommes beaucoup plus de mal que de bien.
Il arrive souvent qu'après que l'esprit a été saisi d'une grande analogie de faits importans, propres à devenir la matière d'un principe , l'inquiétude , la méfiance lui présentent une multitude de faits contraires h la règle, obscurcissent toute lumière, détruisent toute simplicité, et le ramènent, s'il n'insiste avec patience, h l'ignorance par la perplexité.
Ici , comme dans tous les cas qui prescrivent un juste emploi de la sagesse et de la méfiance, le calme de l'esprit, sapaliente sagacité, sont indispensables.
Des observations propres ou transmises.
Les observations sont owpropres, ou transmises. Les dernières sont souvent fausses, et souvent aussi nous les faussons en les recevant par l'intelligence imparfaite des signes.
Les observations transmises et les réilexions sur elles, aussi transmises, ont pendant long-temps
composé la masse principale des données employées par les hommes. Ces données, outre leurs faussetés primitives, s'étaient prodigieusement altérées par les transmissions successives ; quelques hommes s'en sont aperçus par le retour aux observations propres ; ils ont dénoncé leur découverte , et les données admises ont souffert un discrédit qui s'est même étendu, jusqu'à un certain point, sur les données transmises quelconques.
§ni.
Comment l'observation rend habile.
Loin du monde, enseveli dans des réilexions paisibles, dévoué à un travail continuel, on acquiert des talens sans nombre; on les perfectionne, on les multiplie avec un esprit juste et une éducation heureuse : ce régime de vie conduit à une philosophie vaste et profonde.
Mais il est une aisance aux choses du monde que l'habitude et le frottement de la société peuvent seuls donner. Il est une assurance hardie que l'on ne doit qu'à cette extrême certitude de soi-même que donnent l'habitude et l'épreuve, rt tout cela ne s'acquiert pas dans la retraite solitaire du cabinet.
Pénétrer tout, se mêler dans un vaste cercle
(le connaissances; observer tous les ordres, saisir leurs caractères et leurs tons, se former à tous les personnages et s'initier dans tous les mystères, c'est à la fois faire un vaste recueil d'observations pour la théorie, et se rendre pour la pratique d'une admirable habileté.
§iv.
De l'observation trop minutieuse.
Mais, vouloir tirer h mesure de chaque observation des conséquences précises , des règles, des produits nets, c'est aller à la subtilité frivole, au chaos, à l'embaî-ras des détails, des contradictions, des incertitudes.
Amassez le savoir, pénétrez- vous-en , formez en même temps, paresseusement et sans inquiétude, des conjectures, des vues, des rapprochemens, etc., laissez le temps mûrir, et vous verrez se former sans peine les théories les plus simples, les plus riches, les plus solides.
La fai])lesse de l'esprit rend minutieux, l'audace rend systématique.
La hardiesse sage et instruite mène au juste point; — mais l'instruction décuple les forces, les ressources, la hardiesse, et la sagesse d'un bon esprit.
Des préyentions.
Les premières impressions font porter des jugemens; de là, l'opinion fortifiée par l'attache de l'amour-propre, au jugement qu'on a porté.
Ces premières impressions sont d'ailleurs vives comme ce qui est primitif, et cette opinion, chère à l'amour-propre , est ultérieurement forte et bien assise, c'est la prévention.
La prévention admise, on recherche ce qui, en s'y accordant, flatte notre sagacité, et réjouit les penchans ou les aversions qui sont éclos d'après elle; ce qui les contrarie, on le tourne, on l'interprète, on l'affaiblit.
Tout ce qui est ambigu s'explique conformément aux systèmes adoptés.
Ce sont quelques raisons de l'importance des débuts, du premier coup-d'œil, en galanterie comme en réputation.
§vi.
Suite.
Les premières vues enfantent les préventions.
Faire naître une prévention, c'est facile et prompt; effacer une prévention, c'est lent et difficile.
Des préjagés.
Les préjugés s'effacent lentement aussi : il en est qui passent plus difficilement encore , selon la puissance et l'intérêt de ceux qui les soutiennent ; tels sont les préjugés de rhétorique, de poétique, de grammaire.
Quand j'entends Marmontel, qui péniblement brise un chaînon de toute cette chaîne de superstitions, il me semble voir Locke qui combat longuement les idées innées.... C'était bien la peine de dire cela !
§ vm.
De l'erreur.
L'erreur est la non conformité des idées aux êtres qu'elles représentent.
§ IX
De la rérilé.
La vérité sans restriction s'obtient difficilement
ÉTUDES SUR l'homme. 133
et rarement; et souvent, dans le cours de la vie, il est avantageux d'user de Va peu près et des probabiiite's.
De la réalité.
Dans les bornes du naturel et du possible, la réalité a une ricbesse, des singularités, des variétés, des excès, Ijien au-delà de ce que la spéculation timide et stérile n'en ose et n'en saurait composer. La nature est plus riche que la fiction.