S XI
De la moralité des choses.
Il n'est presque aucune chose dont la moralité ne soit relative.
La juste appréciation de la moralité en bien ou mal, grandeur ou petitesse, est une des premières dispositions à la sagesse, à la vertu. Mais combien de science et de philosophie pour la produire, et combien, avec cela, de tact, d'exercice, pour en donner l'aperçu rapide !
Enfans de Thabitude, et dépourvus d'étendue
tS4 ÉTUDES SLR L' HOMME.
d'esprit, la plupart des hommes ont des penchans étroits et bornés, et, faute de connaissance des autres hommes et des objets qui les touchent, faute de notions des grands objets et de leurs rapports avec le bonheur de l'humanité, ils ne jugent la moralité que par ce qui convient ou répugne à leurs petites passions, bornées, aveugles et individuelles.
§xn.
Du bien et da mal.
Il y a dans les personnes et dans les choses un mélange de I)ien et de mal, et dans ce bien et dans ce mal, une variété relative à laquelle nous avons rarement assez d'égard dans nos jugemens. Avonsnous aperçu du bien ou du mal, nous sommes disposés à croire que tout est bien , ou que tout est mal;etce cpii est bien ou mal, par rapporta nous, nous le jugeons bien ou mal absolument.
§ XIII
De rcxtraordioairc.
Beaucoup de gens aiment à croire à Tcxiraordinaire, au suinalurel, au forcé.
ÉTUDES SUR l'homme. 135
Beaucoup d'autres mettent de la prétention à s'en méfier.
Il est rare qu'on se prononce sur les raisons saines, sans passion el sans prévention.
En général, sur ces choses, il y a presque toujours à rabattre des rapports, des démonstralions, des apparences; il y a peu à compter sur la durée.
§ XIV
De la curiosité.
La curiosité est l'hal^itude du désir de connaître.
Si cette définition paraît pédantesque au frondeur qui argumente toujours du défaut de forme, lorsqu'il ne peut dénigrer le fond, elle est juste et brève; c'est à mes yeux le point important.
§xv.
Des jugemenâ selon le degré d'instraction.
L'homme instruit et connaisseur, ne prise, n'admire, ne goûte qu'à concurrence du mérite des choses; son sentiment marqué avec plus ou moins dassurancc et de certitude, est relatif au jugement que réellement il porte. La démonstra-
136 ÉTUDES SUR l'homme.
tion des sols, au contraire, n'appuie nullement sur cela ; souvent ils craignent en approuvant de ne pas paraître assez fins juges ; souvent, d'après un sourire du connaisseur qu'ils observent, ils font éclater l'enthousiasme, toujours inquiets de leur contenance, guidés incessamment par le désir de paraître ce qu'ils ne sont pas, ou de cacher au moins ce qu'ils sont.
La conduite des gens demi-instruits est autre encore, ils sont décisifs, hardis en leurs jugemens.
Le premier écoute l'avis des autres pour y avoir tel égard que de raison ; le deuxième l'épie pour le voler ou le contredire, selon les réputations ; le troisième n'en fait nul cas.
Il est inutile d'ajouter que tout cela est soumis aux restrictions.
La saine dialectique enseigne le doute, et éloigne les décisions tranchantes ; aussi la grandeur des vues enseigne-t-elle la modestie ; ces qualités aimables de la société, présentées comme elles doivent l'être, loin de rabaisser le mérite ultérieur, le montreront dans toute son étendue.
§xvi.
De l'imitation.
L'homme est imitateur, borné, coutumier, li-
mide, envieux, attaché h son petit bien , animal d'habitude.
Et Yoilà ce qui, dans la carrière des beaux-arts, a mis les lois tyranniques, les exclusions, les imitations, les limites étroites h la place des vues du génie, des appréciations du tact, des conseils de l'expérience et de la raison !
§ xvn.
Suite.
Nous sommes comme l'enfant qui , au retour du spectacle, déclame des vers qu'il n'entend pas ; le ton chantant, l'attitude extraordinaire, le geste agité de l'acteur, l'ont frappé ; il les imite, et il croit que tout l'art est là.
Aussi nous faisons, nous disons sans cesse, par imitation, par l'habitude des choses que nous ne sentons, que nous n'entendons, que nous ne raisonnons pas, et que nous altérons, comme l'enfant altère les sons imitatifs d'un sentiment qu'il ne peut, ni éprouver, ni connaître.
§ xvni,
Da monde.
Le monde rétrécit les idées, et tue le génie en même temps qu'il donne le goût.
138 ÉTODES SUR l'homme.
Le monde et l'univers sont deux républiques : on ne peut être bon citoyen de l'une et de lautre, à moins d'être à-la-fois deux hommes.
Un grand \ice pour le mérite personnel en France, c'est que l'amour-propre n'y considère la plupart du temps que le rang que chacun occupe dans la société du monde.
Un autre vice, c'est que les récompenses y sont confoiidues par la main qui les dispense, et les tributs de l'opinion s'égarent sans cesse, parce que la nation est inconséquente, ignorante, irréfléchie, enthousiaste, systématique.
§ XIX
Des gens du monde.
Les gens du monde mettent ordinairement une grave importance, un grand sérieux à leurs petits intérêts, à leurs querelles, à leurs ligues, à leurs cailletages de société. Ils les traitent avec beaucoup d'art et d'attention.
La plupart des hommes, à cet égard, y sont femmes.
Ces gens ne voient rien d'aussi beau que les puérilités de leurs mœurs et de leurs lois.
Le monde a un gcûtqui, à bien des égards, ne
ÉTUDES SUR l'homme. 139
conviendrait qu'à lui, et il veut assujettir h son goût jusqu'aux choses que le goût ne doit pas juger.
§xx.
Différences d'être entre les peuples et les personnes.
Notre existence française est toute extérieure, dissipée.
Tel autre peuple se livre à une existence spéculative, contemplative, intérieure, mélancolique.
De là, notre imagination ne se compose que d'objets réels , ordinaires, intéressans à la pratique de la vie.
Cette différence entre les peuples s'établit entre les personnes par les mêmes causes de naturel, d'habitude et de situations.
Les mêmes circonstances qui vous donnent les dispositions à traiter un genre, vous donnent aussi celles à le goûter, à le sentir, à l'apprécier, à l'aimer.
Mais, poursuivies par la mélancolie, les personnes du deuxième genre, par un sentiment de mal aise et d'inquiétude, se porteront parfois systématiquement au premier; ce qui ne sera pas réciproque, car les personnes de celui-ci sont, pour le plus grand nombre, incapables d'entendre et
liO ÉTUDES SUR L'homme.
de sentir l'autre, et. généralement, de le savourer et de le soutenir long-temps.
Le traitement des affaires est la cause qui nous prive le pluspromptementde la deuxième faculté et détruit bientôt avec elle toute supériorité de génie.
La dissipation et l'effort d'un travail forcé détruisent tout ce qu'il y a d'intérieur, de naturel, de spontanément conçu ; notre esprit devient une machine active et cesse d'être une matrice de fermentation ; nous acquérons la capacité, nous perdons le génie.
§ XXI
Empire et progrès de la raison en France.
Aujourd'hui, celui qui brille le plus dans le monde est celui qui a raison ; il s'agi t moins d'entortiller avec grâce des phrases qui ne renferment rien, de répondre subtilement à de bonnes raisons, il faut être lumineux. La philosophie et l'utilité réelle ont pris un tel crédit dans les opinions actuelles, que celui-là est le plus honoré, qui nous mène plus directement à la raison.
Je ne prétends point dire que cette gloire ait
ÉTUDES SUR l'homme. 141
fait disparaître toutes les autres, mais elle a grandement partagé leurs avantages. Je dis encore moins que le grand nombre ait pour ces qualités une véritable estime, mais il les loue et les recherche par imitation, par mode, par vanité.
Autrefois, dans le monde, il fallait être frivole, le paraître, s'en honorer; aujourd'hui, on y apprécie plus les biens nécessaires, les objets importans ; on ose le laisser voir, en parler sans ironie, effacer par leur comparaison l'éclatant oripeau qu'on leur préférait. Le discernement, la philosophie, les connaissances utiles font beaucoup même à la réputation de société. On peîzt briller en parlant agriculture, mécanique, sciences, philosophie; on ose préférer la liberté, l'aisance, la commodité, au savoir-vivre maîentendur et aux raffmemens inutiles; on distingue la valeur des choses, et jusqu'aux frivolités qu'on aime. On se rend compte de leur prix.
La politesse réduite à ce qu'elle a de liant et d'agréable, l'indignation rendue h la méchanceté reconnue, la franchise et l'égalité substituées à l'art de mentir sans tromper, et d'autres grands avantages suivent le regard philosophicpie que la société semble avoir porté de concert sur les moyens de se rendre heureux.
Mais tout cela ne porte guère que sur ce qui est apparent; c'est une réforme de l'étiquette, un
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détournement de l'affectation ; une direction nouvelle aux prétentions, un aliment plus fin et plus savoureux à des passions semblables dont le goût, devenu, ou blasé ou plus difficile, a besoin qu'on change ses mets. On n'en est pas moins frivole dans ses goûts, ni moins faux dans ses protestations, ni moins rempli de prétentions puériles et de cette vanité, le passe-temps nécessaire des gens du monde émoussés ou trop oisifs. Si ces passions se mitigent, si, comme je viens de le dire, elles sont mêlées d'autres passions, telles que la curiosité qui suit quelquefois les prétentions h la philosophie, telle quune plus grande justice de sentiment et de penchant, née du plus exact discernement des objets ; ces variations du caractère ne modifient que le moins grand nombre et demeurent chez tous bien en arrière des progrès qu'ils auraient pu faire.
Ainsi la direction de la gloire et la tendance de la vanité ; ainsi le ton, le dehors, et le costume se sont amendés ou du moins changés. Mais le caractère, c'est-à-dire les passions qui se dénaturent moins aisément, n'ont point avancé du même pas dans la réforme.