S VU
Suite.
Mais pour l'énergie, la chaleur et la fécondité de l'imagination, j'ai presque toujours yu les hommes auxquels la nature l'a donnée, manger par habitude et par besoin assez copieusement. Et il est, en effet, peu de disposition à l'exercice de nos organes qui opère une plus grande déperditioîi.
§ vm.
Du genre de nourriture.
Le genre de nourriture qui convient à l'esprit varie avec les individus, l'âge, les climats, les saisons; les observations dont ce sujet serait susceptible rempliraient un livre entier. En général, la belle fécondité de l'imagination est comme celle de la terie, elle veut des élémens chauds, gras et nerveux, mis en mouvement par une suffisante quantité d'eau.
Un principe de force active et de chaleur, tra-
vaillant sur un fonds riche, suffisamment gras et humide, produit en général cette belle fécondité.
§ IX
Préjugé eu amour contre les gens d'esprit.
Il y a un fort préjugé en amour contre les gens d'esprit, et les connaisseurs ne croient pas au tempérament des femmes qui ont la tête si vive, ( principe qui serait bien plus généralement vrai des manières que de la tête ) ; il y a, à l'un et à l'autre, beaucoup d'exceptions. Témoin pour les hommes, Gentil-Bernard, J.-J. Rousseau ; en général, l'esprit tient à souplesse, à nerf mobile , à liberté d'action ; le reste, à raideur et à plénitude.
De la modération dans les habitudes.
L'habitude en toutes choses demande certainement de la modéialion. La nature humaine ne s'accommode point du concours de deux forts exercices habituels ; les hommes qui font uû vi-
goureux travail d'esprit sont à cet égard comme les danseurs^ les gladiateurs; le moins est le mieux.
§xi.
Usage modéré da plaisir.
Mais pour un travail d'esprit qui n'est ni violent, ni forcé, qui est plutôt l'effet d'une grande instruction et d'une grande perfection dans l'intelligence, que de la tension continuelle d'un esprit actif et créateur, non seulement l'usage modéré du plaisir n'y saura nuire, mais il servira à sa perfection et y apportera vérité, sagesse, clarté, calme, souplesse, maturité.
§xn.
Utilité des jouissances.
A Homère, à Raphaël, à Corneille, à Voltaire, à Shakespeare, etc., il faut en ce gelire un ordinaire presque nul, mais il leur faut aussi des jouissances qui entretiennent la chaleur des idées et qui font connaître toutes les situations de l'âme
372 ÉTUDES SUR l'homme.
et des sens. Socrate, Théophrasle, la Fontaine , Molière lui-même et Montaigne, auraient pu s'y livrer bien davantage, ou, du moins, plus habi-^. tuellement.
S xni.
l)e la pléthore.
La pléthore raide et immobile, produit le plus haut degré de sottise.
La pléthore fermentante donne une certaine chaleur, une certaine énergie d'imagination.
S XIV
Fluides et solides.
Les facultés de l'entendement tiennent surtout aux solides, qui rendent les nerfs mobiles et les idées nettes el promptes.
Celles de l'imagination tiennent aux fluides.
Celles du sentiment à tous les deux.
ÉTUDES SUR l/HOMME. 373
S XV
De la plénitude.
Plus le genre de travail demande de promptitude, d'action et de liberté dans l'esprit, moins il souffre la plénitude ; la lecture en comporte plus que le parler, et le parler plus que l'écriture. Pourvu que l'organe vocal soit libre, je trouve que le parler en public est une opération lente , qui supporte et même exige beaucoup de lest et d'aplomb , surtout si il est combiné avec un germe progressivement développé de mouvement et de chaleur. L'obstacle le plus commun dans un homme d'esprit à parler en public, c'est l'impatience, la précipitation et la faiblesse.
S XVI
Repas trop copieux.
Un souper trop copieux rend le travail difficile le matin, et un dîner trop copieux le rend impossible le soir. La qualité n'influe pas moins que la quantité, mais ce n'est pas ici le lieu de développer cela.
374< iËTUDES SUR L|HOMME.
§xvn.
Force, calme et liberté.
La nullité des idées résulte 1** de la liberté des organes, ainsi point de digestion pénible, point de douleur, d'inquiétude ; 2" d'un suffisant degré de force et de ton ; 3" de la fraîcheur cpii donne du ton, du calme, loi de la libre transpiration.
Tout peut se réduire à ces trois choses, force , calme, liberté.
§ xvm.
Netteté d'idées.
Celte grande et constante netteté des idées, est comme la facilité, qui n'existe presque jamais qu'aux dépens du génie.
§xix.
Variété des dispositions.
L'inégalité, Tengourdissement fréquent, l'in-
ÉTUDES SUR l'homme. 375
quiétude, la brûlante énergie, l'impatience, l'irritabilité, la variété des dispositions, sont les éléments d'un génie ou d'un talent sublime.
S XX
Abus des facQltcs.
Voyez un excellent cheval usé par une consommation de forces qui lui a ôlé jusqu'au moyen de les réparer, son ardeur lui reste, mais sans vigueur; l'impatience qu'il ne peut satisfaire , achève de le consumer.
Tel est le génie qui a abusé de ses facultés sans les ménager et les nourrir. Fraîcheur, repos, nourriture, voilà, s'il est temps encore, le remède à son mal.
§xxi.
De Faction forte et soutenue.
Dans un corps vigoureux, une action forte et soutenue, accompagnée de bonnes réparations , peut durer sans relâchement un certain nombre
376 ETUDES SUR l'homme.
d'années ; elle abrège seulement la durée de la vigueur et de la vie, c'est une sorte d'éréthisme qui accumule sur un certain espace de temps des forces que la nature avait destinées à s'écouler avec moins d'abondance et plus de lenteur.