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CHAPITRE IL

Dialectique.

Logique) art de raisonner* De la logique.

La logique est l'art ou la science de la méthode propre à découvrir la vérité , à la discerner avec justesse , à exposer aux hommes ses idées , et à leur démontrer ses opinions.

Ceux qui disent que la fin unique de la logique est d'apprendre à juger juste , me paraissent ne pas comprendre toute l'étendue que depuis longtemps on est convenu de donner à ce mot.

Que s'ils disent que le talent de juger juste enfante, entraîne avec lui les autres dont j'ai parlé, je leur répondrai que, sans discuter cette opinion, il n'est pas moins sûr que ce but n'est point le seul que se proposent la logique ou le logicien ; qu'ils donnent une maxime qui peut être juste ou fausse, mais qu'en affirmant que l'exécution d'une cer-

taine opération annonce la capacité de quelques autres, on ne prouve point qu'elle est elle-même ces autres opérations, et que, puisqu'elle ne les esl pas, elle ne comprend point toutes les fins de la logique, qui les admel dans ce nombre.

Marche de l'esprit humain.

L'attention de l'homme aperçoit d'abord les individus, ensuite les genres, enfin les espèces. De la base de la pyramide il s'élève au faîte , pour après redescendre, parcourir et étudier l'intervalle.

Il en est des propositions comme des substances ; nous apercevons d'abord les phénomènes de la nature isolée, ensuite nous en formons des règles générales, puis nous distinguons, subdivisons, modifions ces principes généraux ; ainsi se compose un corps de science.

Abus de la dialectique.

Une des choses les plus sèches, les plus embar-'

rassantes, les plus tlestruclives de l'intérêt, de la netteté , de la simplification , c'est l'abus de la méthode dialectique.

L'imagination rend les choses sensibles, attache et soulage l'attention , crée le clair-obscur et les masses; elle augmente ainsi la force de la pensée en appelant les sens à son secours.

Le sentiment aiguillonne l'attention , donne le caractère à l'orateur et au personnage, crée l'intérêt et les préventions favorables.

Le naturel et l'instinct de la marche rendent l'imagination plus sensible, le sentiment plus efficace, et réunissent encore d'autres avantages.

Mais, quoique ces facultés aient leur logique, celleci ne suffit ni à tous les genres auxquels elles peuvent travailler, ni à tous les esprits auxquels elles s'adressent , et souvent il est bon que la dialectique de l'entendement, c'est-à-dire l'organe de la pensée métaphysique, lui prête son secours et ajoute à ce qu'elles ont de séduisant, de persuasif, ce qu'elle a d'utile, de net et de convaincant.

§iv.

Des théories et des généralisations.

Les généralisations dégrossissent la science, la simplifient, la systématisent.

22 ÉTUDES LITLÉRAIRES.

Dans l'application, il faut convenir que les généralisations sont souvent très avantageuses, qu'elles pressent et facilitent ; il faut y tendre.

Mais qu'on se garde de leurs séductions et qu'on sache qu'en général l'art des petites choses , les nuances, les précisions, les modifications sont indispensables à l'application des principes.

Les deux études se secourent ; la théorie enseigne à tirer un grand parti delà pratique ; la pratique apprend à modifier, à approprier, à appliquer la théorie ; Tune donnant ce qui est propre à la spéculation, l'audace et l'étude ; l'autre, ce qui est propre à l'expérience , la sagesse et la plénitude.

Quelques théories très abstraites s'appuient sur un petit nombre de faits. Hors de là, moins il y a d'observations, plus la théorie est imaginaire.

L'observation donne en général les théories vastes ; l'expérience et l'épreuve, les théories importantes.

Plus l'homme aura expérimenté , sans devenir étroit , caractérisé et personnel , plus sa théorie sera juste, pesée, riche, applicable.

La métaphysique doit suivre la science des faits pour les arranger, les classer, les raisonner ; inspectée par le caractère et le sentiment de l'utile , si elle parvient h dominer, elle noie tout, évapore tout, détruit la science des faits en dissolvant sa

matière, émancipe la spéculation et la rend en même temps puérile, légère et inconsistante.

La théorie est simple et systématique dans la spéculation ; l'étude des faits commence par la rendre extrêmement complexe ; mais à mesure qu'elle avance, elle la ramène à une simplicité qui n'est pas vaste comme la première, mais beaucoup plus juste et plus applicable.

Quoique ce principe leur soit commun , la théorie de l'art peut se réduire à une simplicité plus grande que celle de la science , car elle a toute celle-ci et montre toute celle qu'il est possible de lui donner en sacrifiant de moindres avantages ; tellement que beaucoup de choses qui , dans la théorie de la science sont appréciées comme petites , sont négligées comme nulles dans celle de l'art.

De l'analyse.

Les têtes analytiques semblent par l'expérience plus liées à l'enthousiasme qu'au sentiment. L'amour de la gloire paraît être une des passions auxquelles elles sont le plus sujettes.

L'analyste se livre plus à ses pensées qu'à ses sensations ; il est plus animé par elles que par les objets extérieurs ; il est spéculatif.

Le spéculatif a , dans sa tête, dans son imagi-

nation, le germe de ses émotions et de ses mouvemens ; son existence est plus intérieure ; il est distrait; de grandes illusions peuvent l'occuper surtout s'il est analyste et si l'enthousiasme les suit. Il perd l'habitude de la dissipation extérieure ; il en perd aussi la faculté.

§ VI

De Tanalyse et de la synthèse.

L'analyse et la synthèse sont les deux manières de procéder, usitées pour découvrir la vérité et pour la transmettre et la prouver : la première, appliquée ordinairement au premier but, se nomme encore méthode de résolution ; la seconde, employée communément au second, reçoit le nom de méthode de composition.

Il serait assez difficile de donner une idée exacte et parfaite de ce que les philosophes ont entendu par analyse et synthèse. Je viens de dire les emplois qu'ils leur ont assignés, mais je ne pourrais déduire avec la même facilité les idées qu'ils ont eu de leur composition et de leur marche. Peutêtre ne serait-il pas injuste de les accuser d'en avoir pensé diversement. Je me contenterai d'énoncer les idées nettes des parties qui me paraissent entrer dans leur constitution, en attendant

que muni de nouvelles notions, je puisse, ajoutant celles que j'aurai de'couvertes à celles qui me sont déjà connues, en former des tous parfaits et harmoniques.

L'analyste considère les individus, et de l'aperçu de leurs analogies il forme les classes et les idées généralisées ; il réunit les êtres particuliers, pour en faire des êtres collectifs et généraux, et considérant ensuite ceux-ci comme individus euxmêmes, il en crée de nouvelles classes.

L'analyste qui veut connaître, observe séparément les parties, les rassemble dans leur ordre respectif, et se forme ainsi une connaissance détaillée et générale des êtres, tels que les présente la nature.

L'analyste et le synthétisle prouvent également, en concluant l'inconnu du connu avec lequel il est lié ; mais le synthétiste reconnaît pour connu les notions générales, produites par l'induction, tandis que l'analyste n'adopte pour tel que les vérités particulières que l'observation du sujet présente.

L'analyse consiste, dit l'abbé de Condillac, à décomposer les êtres, pour observer leurs parties et à les recomposer pour observer leur masse, et l'ordre relatif de ces parties.

Ainsi, après avoir observé en détail les effets et la génération des mou ve mens, on reconnaît par

la recomposition, le premier être quia imprimé le mouvement, c'est-à-dire la première cause.

Le synthétiste possédant les idées généralisées, formées préalablement par l'induction, en conclut la vérité des hypothèses particulières.

Dans l'exposition des notions il ne forme point le corps de la science en développant les individus, mais il pose premièrement le corps sommaire qui a été formé par la marche de l'analyse ; il le décompose , il le divise par gradation jusqu'à ce qu'il arrive aux individus ou aux êtres particuliers.

Les synlhétistes disent qu'ils marchent du simple au composé ; appelant simples les idées abstraites qui représentent les analogies des individus concrets auxquels ils donnent le nom de composés.

Les premiers défenseurs de la synthèse croyaient que les idées abstraites et généralisées étaient innées en nous; ils disaient qu'elles nous étaient données par la divinité, et qu'elles étaient essentiellement justes; c'est pourquoi ils les considéraient comme un connu qui pouvait servir de base à leurs découvertes et à leurs preuves; mais les philosophes modernes, contestant l'origine de ces idées, d'où les autres concluaient leur infaillibilité, ont nié aussi celle-ci et n'ont pas senti que ces idées et ces opinions générales, étant pour l'ordinaire le produit d'une

observation très étendue et nullement contredite par des exceptions, n'étaient pas moins certaines pour la plupart qu'elles ne l'avaient paru aux synthétistes ; ils n'ont pas senti non plus que ces idées pouvaient, par conséquent, conduire à des découvertes et favoriser des démonstrations, si surtout elles étaient employées par des esprits assez philosophiques pour discerner celles qui étaient l'ouvrage du préjugé et des inductions vicieuses, de celles qu'avait produite une observation exacte et multipliée , ou l'aperçu sain des idées abstraites ou métaphysiques.

Une observation multipliée à l'infini a toujours présenté deux modifications, unies de manière, que partout où la première a existé, la seconde s'y est aussi trouvée. Le synthétiste conclut que dans un être donné où la première est évidemment, la seconde doit se trouver aussi.

Ainsi l'observation de nos sentimens et de nos actions présente sans cesse les actions spontanées précédées d'un désir. L'analyste rassemble ces observations, et par l'induction il en forme cette idée, cette assertion générale : « Le désir précède toute action spontanée » : le synthétiste s'empare de cette maxime et dit : « Vous avez agi, donc » vous avez désiré!!!» Je suppose la maxime prouvée parce qu'on ne la nie pas.

§ VII

Des diverses classes d'êtres dans la nature.

Aurions-nous tort de dire, que soutenir avec un ton sentencieux qu'il n'est point de classes dans la nature, c'est proférer une absurdité ?

Non , il n'est pas de groupes d'individus liés comme par faisceaux ; s'ils existaient ainsi, où ils ne seraient par absolument unis et pourraient être considérés comme distincts, ou ils le seraient et ne formeraient par leur identité qu'un individu ; mais il est sans doute des êtres qui offrent entre eux de grandes analogies, dont les causes, les effets et la modification se ressemblent ; il existe des sommes de ces êtres ; il existe donc des classes ?

Les classes ne sont donc pas purement des idées, encore moins des dénominations ; elles sont des idées qui représentent des êtres réels.

Le prototype de la classe est un être abstrait , et qui, par conséquent, n'a d'existence isolée que dans les idées. Je ne dis pas réelle, car il a cette existence dans tous les individus de sa classe.

Les classes ou les groupes d'êtres que nous considérons à la fois , sont déterminés par la langue. Le sens des mots est la mesure de l'éten-

due des classes , parce que ce sens est l'idée ^de la classe , et parce que tous les groupes d'êtres que l'analogie nous a fait considérer ensemble, ont reçu des noms dans des langues formées depuis tant de siècles ; mais de ce que nous avons autant de dénominations que nous considérons de classes, et de ce que, pour la facilité de l'expression et de la pensée, une nouvelle classe considérée, entraîne l'invention d'un nouveau mot, en résulte-t-il que les classes ne soient que des dénominations?

S vni.

Ayantage des ouyrages spéciaux et généraux.

L'avantage des ouvrages particuliers ou spéciaux, c'est qu'on y dit des choses intéressantes, dont l'importance n'est pas assez grande pour les faire entrer dans un ouvrage général.

L'avantage d'un ouvrage général, c'est qu'on y rassemble beaucoup de choses importantes dont aucun ouvrage particulier n'aurait pu supportei' la réunion.

Dans le premier , on détaille davantage la matière qu'on emploie, dans le deuxième, on en rassemble une plus grande masse.

§ix.

De rindépendance des règles.

L'instinct seul, le sentiment, peuvent-ils suffire sans le secours de la dialectique pour produire de bons ouvrages? Sans doute, dans certains cas, dans certains genres , et de la part de certains esprits.

Un homme doué d'un goût délicat, d'une sensibilité fine, d'un jugement exquis, écrit une harangue, un poëme, développe un raisonnement ; cet homme ne connaît aucun précepte, mais en travaillant il essaie sur lui-même l'effet de son ouvrage ; il écrit ce qui est capable de le persuader, de lui plaire, de le convaincre ; il élague, il change ce qui ne produit pas ces impressions sur son esprit et sur son cœur. Comme cet homme juge et sent avec une justesse fine, sa production affectera les bons juges de la même manière qu'il l'aura été lui-même. Mais sans connaître les méthodes, les routes qui conduisent à l'objet de l'ouvrage qu'il aura composé, il y am^a été conduit par une sorte de boussole infaillible ; il ressemble au voyageur ignorant les chemins, qui suit les traces légères des pas des hommes imprimées sur le sable.

Mais si l'ouvrage est étendu et que l'auteur ne se forme point un plan , tout en travaillant les parties sous l'inspection d'une épreuve sure, il ne leur verra point produire un effet très heureux, l'accord leur manquera, elles ne frapperont point ensemble ; elles ne se prêteront pas mutuellement du secours ; enfin, le succès brillant qui résulte de l'harmonie parfaite des membres , lui sera refusé.

Si l'auteur se forme un plan , c'est déjà l'observation d'une règle, c'est une théorie, c'est une spéculation qui précède l'exécution, mais qui, ne consistant qu'à juger le plan préférable, d'après l'heureux effet que produiront sur l'esprit les idées qui lui seront présentées par la réflexion, ne suppose point encore l'étude des traités théoriques, la connaissance des critiques , les notions didactiques, dérivées de la connaissance du cœur humain.

Cette opération préliminaire est elle-même exécutée par le sentiment, et si son succès est favorable , il protège la thèse que le sentiment et l'instinct peuvent produire de très bons ouvrages sans l'aide de la didactique.

Mais il faut une fécondité d'imagination infinie pour se figurer tous les plans heureux que par une longue suite de méditations les gens de l'art sont parvenus à fixer par leurs règles, par leurs

maximes; il faudrait être doué d'une finesse de discernement inouïe , pour être toujours affecté le plus favorablement par les choses que l'expérience , l'observation et le raisonnement ont apprises aux maîtres de l'art devoir produire les effets les plus favorables ; tout cela est extrêmement difficile. Le mauvais et le médiocre se présentent, on fait choix de celui-ci; mais l'imagination n'offre pas toujours l'excellent ; mais l'attention, la sensibilité distraites , éparses , pour ainsi dire , sur mille objets qui les frappent à la fois , ne seront pas facilement choquées d'un défaut que le critique froid, sévère, dépouillé de l'amour-propre d'auteur, de l'espèce d'ivresse et de trouble qui naît de la composition apercevra, sentira même fortement.

Il suit de là que le sentiment peut créer sans aide des productions heureuses , mais que cela doit être rare et que ce droit n'appartient presque qu'à des hommes doués d'un goût exquis.

Les ouvrages qui n'exigent pas de plan, soit par leur brièveté , soit par leur nature , sont surtout dans ce cas, et mille autres conséquences qu'il serait trop long de déduire.

Mais dans combien de circonstances l'ignorance ou l'oubli des règles n'ont-ils pas de grands avantages ! Yeut-on peindre la passion, on se passe aisément de règles, et celte marche sera presque toujours celle que suivra l'orateui* qui n'a point

réfléchi sur la didactique. Combien l'absence absolue de cette distraction que produit toujours plus ou moins dans l'orateur artificiel, l'idée présente des méthodes qu'il doit suivre n'augmentera-t-elle pas la force, la finesse, la plénitude de ses sentimens, et, par conséquent, l'énergie, la justesse et l'exactitude de ses expressions.

Dans les productions où le naturel et la facilité sont de grands mérites, l'écrivain libre aura aussi de grands avantages, car l'observation des méthodes gêne plus ou moins pour l'ordinaire, l'expression simple des idées et des sentimens qu'on éprouve, soit par la distraction, soit en nous éloignant de leur direction pour nous guider.

Ces considérations brèves sur un sujet qui demanderait un long traité pour être développé parfaitement, suffisent cependant pour découvrir l'eireur, et le défaut de profondeur de ces deux partis de frondeurs ineptes, dont l'un considère la didactique comme un pédantisme inutile , et l'autre , dont tout le mérite consiste à l'avoir enrichi de quelques observations, s'efforce de présenter son secours comme nécessaire, et nécessaire dans tous les cas, fermant obstinément l'oreille aux négatives que lui oppose l'expérience.

De l'ordre dans la composition.

Avant d'ordonner, de résumer sa matière, de la réduire en principes, il faut ordinairement la rassembler avec plus ou moins de cahos et de tâtonnement.

Il est des esprits, tels que la plupart des philosophes modernes, qui, du premier coup de main, donnent à leur matière la forme achevée , parce qu'ils en embrassent fort peu.

D autres, font le contraire, ils ne donnent que des matériaux quelquefois riches, mais informes, brouillés, mêlés de sable et de boue ; tels furent souvent les anciens dans les matières didactiques.

Cette rapidité d'esprit qui, de l'invention et de l'ordonnance ne fait qu'une même opération, pour peu que la matière soit difficile, variée, abondante , nouvelle, est un talent très rare.

§ XI

Poétique. — Marche d'ane bonne composition.

1" Conception;

2' Esquisse ou plutôt croquis en gros avec quel-

ques aperçus d'ombres et de couleurs qui peuvent commencer à marquer les grands effets ;

3° Préparation générale : former le tissu, jeter la matière qui doit former toutes les ombres et toutes les couleurs o

¥ Rectifier le dessin et le rendre net et précis ; par conséquent, rectifier les masses trop colorées, ce qui peut s'appeler remanier le travail ;

5" Finir.

Il est bon d'avoir toujours à côté de son travail une toile où l'on trace toutes les idées qui surviennent et qui, paraissant propres à y entrer, ne peuvent trouver leur place dans la partie du travail dont on est actuellement occupé.

Cette toile sert de même à des essais, à dessiner des fragmens de l'ouvrage.

Perspective : Les choses grandissent de Aolume, de détails, à mesure qu'elles sont plus essentielles au sujet, d'un intérêt plus grand et plus général.

Logique : Ordre et entraînement ; mais le plus qu'il se peut dans l'arrangement des choses et des idées, sans avoir besoin d'indiquer cet ordre et cet enchaînement , par les plirases auxiliaires et les formes méthodiques, et sans en faire abus ni surcharge ; mais se les interdire rigoureusement , c'est souvent s'ôter un grand moyen de clarté et même de brièveté.

Les choses doivent être mises dans leur ordre

naturel de récit, d'exposition , de doctrine et de preuve. Cet ordre, de même qu il n'exige pas une surcharge de l'ormules , quoique très propres à l'indiquer et à l'inculquer, ne proscrit pas non plus une richesse et une abondance de choses qui, quoique tenant au sujet et rendant l'ouvrage plus instructif, plus substantiel , plus intéressant et plus agréable, ne tiennent pas rigoureusement à l'exposition, ni à la preuve des vérités qu'on y veut établir ; elles ne sont ni nécessaires, ni étrangères au but ; elles sont accessoires.

Mais ces sortes d'idées,

1° Ne doivent pas déranger l'ordre ;

2° Ne doivent jamais trop s'étendre de manière à étouffer et masquer les choses nécessaires, et à en obtenir la marche et le dessin.

11 faut qu'elles soient comme lesxjrnemens d'architecture qui ne doivent point voiler ni appesantir l'édifice, mais qui en lui donnant de nouvelles beautés, doivent, non seulement en laisser paraître toutes les formes et les proportions, mais en respecter le caractère , et ne l'embellir que dans la manière et lexpression , suivant lesquelles il est conçu :

Phis ces ornemens se fondent, s'enracinent et entrent dans la continuation et les matériaux de rédifice, et moins ils sont à la surfoce, plus ils ont de mérite.

Une brièveté qui tient à la pauvreté, à l'exclusion de toule idée accessoire est assez facilement claire , mais sans goût , sans nourriture et sans agrément.

Elle repousse le lecteur et n'en obtient que peu d'estime et aucune aiïeclion.

Une brièveté trop nourrie est facilement obscure, indigeste.

C'est là que l'art du style est bien important. La métaphore abrège et éclaircit ; toutes les expressions concrètes ou figurées, qui sont de courtes métaphores, ont le même effet, et fixent en même temps l'attention par leur saveur.

Certains mouvemens de l'âme marqués par les figures, ou seulement par la tournure des phrases, associent les lecteurs à toutes vos idées, leur en donnent le fil et les rendent claires pour eux. Ce n'est pas seulement h cause de la gêne de la versification qu'on voit quelquefois chez nos poètes tant de belles choses en si peu d'espace , c'est que la poésie, ce langage concret de l'imagination et du sentiment ^ est celui qui a le plus de moyens de réuAir brièveté, richesse et clarté.

Il faut une connaissance positive et intellectuelle de son sujet , pour concevoir et créer un bon ouvrage, une grande logique pour l'ordonner, un grand esprit poétique pour en former le tissu.

Quoique le tissu doive être très différent, suivant les parties de l'ouvrage où l'on narre, où l'on discute, où l'on prouve , où l'on émeut ; quoique dans certains endroits, pour rallier les fds, marquer le dessin , distribuer les parties avec plus de clarté, il soit bon de laisser les contours à nu ; en général, l'esprit poétique, qui est bon à tout, se plie aux différens tons et sent lui-même d'où il doit se bannir. Mais" il faut qu'il vienne de la nature , sans cela il n'est que l'emphase de l'ambition, de l'affectation.

Tant qu'on est sûr par son jugement et son sentiment qu'on est dans le vrai et dans le bon , il ne faut point craindre la hardiesse, il faut même la vouloir un peu ; mais si elle sort de la ligne tracée par ces régulateurs, elle n'est plus que singularité, et devient d'autant plus mauvaise et plus ridicule que l'ouvrage est plus mesquin et plus pauvre; mais si elle est dirigée par eux, elle ajoute à l'originalité et au caractère de l'ouvrage ; elle en est la première beauté.

§xn.

Du travail.

Si pour l'avantage du travail littéraire, je dois

ÉTUDES LlTTÉPiAIRES. 39

avoir en vue de procurer k divers degrés la chaleur, raciivitë, je ne dois pas moins perdre de vue que l'excès d'impatience et d'inquiétude où me jette si souvent la poursuite de ces avantages est, outre ses autres inconvéaiens, un des obstacles les plus grands et les plus ordinaires que je rencontre, à l'aisance, à la profondeur, à la coulante rapidité de mon travail.

Pour le travail comme pour beaucoup d'autres choses, je dois me faire des ressources pour les momens de calme et d'engourdissement, que je ne puis ni ne dois exclure, et quïl faut au contraire apprendre à rendre uiiies et agréables.

il faut, pour l'œuvre définitif, suivre son iîl et aller droit; maison mûrit et on nourrit sa matière en l'étudiant, la tournant, la reprenant, dans des situations et des momens divers.

Pour connaître un livre, il est bon d'en saisir l'esprit et, si l'on peut, le système, dans une première lecture ; on y revient ensuite avec une intelligence parfaite pour l'approfondir.

La connaissance des élémens d'une science, fait profiter de toutes les notions relatives qui viennent s'offrir par la suite.

îl n'y a que le génie, le goût, l'imagination, l'étude originale qui donne la superficie des choses ; mais quand la connaissance des principes et de ce que les hommes savent de la matière, ne

détruit pas ces facuhës, elle leur aide grandement et leur sert de complément, presque indispensable pour la pratique.

Sans doute que la maturité du travail produit les ouvrages les plus profonds, les plus sûrs , les plus entiers ; mais on éprouve sans cesse dans le cours de la vie la nécessité de se rendre capable d'un travail rapide, soit dans la délibération, soit dans le langage, etc.

L'organisation met beaucoup à cela, mais l'art l'aide, et lui supplée à un certain point.

Un grand fond de science, l'habitude de traiter, celle de l'impromptu, l'esprit formé h la vigueur, à la hardiesse, à l'animation, parles moyens moraux et physiques, sont les grands et même les seuls moyens de succès.

§ xiu.

De la grammaire.

Pourquoi nos grammaires ne sont-elles presque toutes que l'énoncé obscur de quelques singularités de l'usage et de quelques petites observations propres à éviter les défauts choquans du langage, le tout semé sans ordre, sans divisions commodes, sans gradation instructive?

Pourquoi nos grammairiens, au lieu de s'en tenir à leur art qui consiste dans l'expression de la manière adoptée d'exprimer les idées par les mots, par les lettres, vont-ils laisser ce grand ouvrage imparfait, s'immiscer de donner des leçons d'élégance, lorsqu'on ne leur demande que des règles de pureté?

Pourquoi négligent-ils à un tel point d'interpréter le rapport des idées aux mots et l'influence des règles, des modifications, au point que les écoliers très savans peuvent croire que tout ce système qu'on leur a fait retenir est le simple ouvrage de la convention et n'est en rien la copie du système des idées, si bien qu'ils l'ont appris sans zèle pour en avoir ignoré le but, et qu'ils l'oublient bientôt pour en ignorer l'importance, importance, qui à la vérité, vu la manière dont ils le savent, et très légère?

Pourquoi toutes les définitions soit étymologiques, soit interprêtées, sont-elles prises dans la partie mécanique de l'art, si bien que les modifications caractéristiques qu'elles désignent, ne sont point un rapport aux idées, comme la faculté d'exprimer une certaine classe de celles-ci, mais un rapport aux autres mots ou plutôt à des espèces de mots, comme l'obligation d'être placé devant, auprès, ou entre eux? tandis qu'en suivant la méthode opposée; 1" on enseignerait d'une manière

42 ÉTtlDES LITTÉRAIRES.

simple et facile la morale avec la grammaire ; 2° la granmiaire serait mieux connue et mieux retenue, chacune de ces parties se trouvant liée h l'un des systèmes des idées, dont, par son union à notre existence, la connaissance est plus parfaite et plus permanente que celle d'un système embrouillé, conventionnel et sans intérêt, qui n'a de prise que sur la mémoire et qui soublie parce quil n'intéresse pas.

îl n"est pas difiicile de répondre à toutes ces demandes. Les imperfections ont toutes leurs sources dans la singulière absurdité de nos opinions, qui nous fait accorder très peu de gloire et d'estime aux auteurs qui traitent certaines sciences dont la difficulté et l'utilité sont également très considérables. C'est pour cela que depuis qu'on écrit sur la grannuaire française, labbé de Condillac et M. de Marsais, sont peut-être parmi les auteurs innombrables qui l'ont traitée, , les seuls hommes d'une sphère au-dessus de la commune. Or, qui se refuserait à concevoir que pour réussir à écrire sur cesujet, il faut beaucoup de sagacité, de philosophie, délude et même dérudilion?

§xn.

l)es mots.

'd4s- mois qui résonnent semblaWement, les

uns ont une origine commune dont, par l'analogie réelle ou apparente, ils sont arrivés à une multitude d'acceptions diverses. Ces mots ne sont en quelque sorte que les branches divergentes d'un même arbre, cependant, on peut distinguer en eux des divisions qui, d'une partie de ces branches font un nouvel arbre, qui a son tronc particulier etqui ne tient à la masse que par l'extrémité d'une de ses ramifications ; on ne fait de lui qu'un seul mot et il n'a qu'un article dans les dictionnaires. Les autres n'ont point une origine commune et se trouvent écrits et prononcés de même , par l'effet du hasard de la corruption des étymologies, (jui rapprochent deux mots en les altérant l'un et l'autre,

S XV

Suite.

Les mots ont leurs caractères variés comme les motifs, les hommes, les situations qui les créent : le sentiment nomme ce qui l'émeut; l'esprit, ce qu'il conçoit.

Le philosophe donnera à ces mots un sens déterminé ; le poète, un sens intéressant.

Si l'un et l'autre emploient le même mot, le

philosophe fera comprendre au sien toute l'étendue du mode exprimé ; le poète lui donnera toute l'étendue propre à émouvoir.

Les mots reçoivent donc une expression du caractère et de la situation de celui qui les emploie.

Qu'on classifie, qu'on coordonne les notions de la manière la plus convenable, sans s'assujétir à ce que l'erreur, l'ignorance ou d'autres causes ont introduit ; qu'on fasse représenter les nouveaux systèmes par de nouvelles applications d'expressions, par des créations nouvelles , c'est très bon ; mais dans l'une et l'autre opération, l'analogie des sens usuels doit guider, soit pour se rendre intelligible aux autres, soit pour aider sa mémoire et sa propre intelligence, soit pour mieux apprendre les langues usitées. 11 faut des expressions nouvelles pour de nouvelles notions.

§ xvn.

Des mots à plasiears sens.

Il est bon que les mots aient plusieurs sens , cela est utile pour simplifier, pour soulager la mémoire, pour indiquer des analogies, etc.; mais il en résulte de grands abus.

La multitude, ne connaissant qu'un sens, argumente souvent de l'un par l'autre, hors la mo-

dification commune : « Antoine est im lion, donc » il a une crinière. »

On dispute sur les mots en variant les sens, quand sur les choses on serait d'accord.

Les mots ont le sens générique et le sens primitif. Le premier est nécessairement abstrait, le deuxième doit être ordinairement concret.

Des idées et des mots.

Les idées sont des signes ou des copies des êtres qu'elles nous montrent ou nous rappellent. Elles sont dans un arrangement analogue à celui de ces êtres : elles sont multipliées, variées, modifiées comme eux.

Or, les mots doivent être aux idées ce que les idées sont aux êtres; leurs modifications, leurs variétés, leurs compositions, leur assemblage, doivent, pour peindre exactement les idées, être analogues aux modifications, aux variétés, aux compositions, aux assemblages des idées.

Le système des mots étant calqué sur celui des idées, c'est en vain qu'avant d'avoir conçu celuici, on voudrait s'instruire de celui-là : ignorant sa source, on ne le comprendrait jamais bien;

et comme il passerait dans l'esprit pour l'ouvrage de la convention, il n'intéresserait pas la curiosité. L'étude du système des idées doit donc précéder celle du système des mots ; de la première on passera à la seconde, et l'interprétation de cette dérivation produira le tableau le plus complet, le plus juste et le plus intelligible.

§ xvui.

De l'exposition.

On appelle ainsi la partie d'un discours quelconque destinée à faire connaître le sujet qu'on va traiter.

L'exposition est une opération didactique, elle exige les qualités qui constituent la perfection de ce genre.

Comme sur les faits que nous posons, s'établit pour l'ordinaire, dans les débats judiciaires, la solidité de nos droits, il est important de leur donner le plus de certitude possible : loul ce qui tendra à cet effet sera donc une vertu dans 1 exposition judiciaire.

§ XIX

De la narration.

La narration est une représentation de certains objets, dans un ordre successif de temps.

§xx.

De la gradation.

Voulez- VOUS faire durer les sensations? employez la gradation. Voulez- vous produire une sensation vive? employez plutôt la surprise.

Voulez-vous affaiblir l'impression d'un objet? faites-la précéder d'une gradation.

§ XXI

De la période.

On donne ce nom hune suite de mots qui représentent un sens entier ; divisé en plusieurs parties, les suites de mots qui représentent ces parties du

sens, et qui conservent la période, se nomment, selon les cas, phrases, membres ou incises.

La construction de la période est une partie intéressante du grand art qui exprime la pensée ; sa division symétrique, inégale, nombreuse, variée, sert à l'harmonie, à la clarté, et favorise la prononciation.

§ xxn.

De la déûnitioa des mots.

La définition du mot est l'indication précise de la chose qu'il représente ; celle de la chose est la description, l'analyse, la qualification de cette chose ; en un mot, ce qui la distingue, la classe, la fait connaître ; d'où l'on voitcomljien cette espèce de définition peut s'étendre ou se restreindre, ou plutôt combien d'êtres difîérens embrasse le mot définition, pris dans cette dernière acception.

§ xxni.

De la définition des mots et des choses.

Les logiciens distinguent deux espèces de définitions : les définitions des mots et celles descho-

ÉTUDES LITTÉRAmES. 49

ses. Les secondes seraient mieux nommées, descriptions ou analyses.

Les définitions des mots sont une énonciation des sens d'un mot, moins sujette à être mal ou difficilement entendue. Leur objet est d'assigner lldée précise à laquelle un certain mot est attaché.

Ces définitions de choses sont une description de leur nature, de leurs rapports, propre à les faire connaître et à les distinguer de toute autre.

En quoi différent ces deux définitions? du plus au moins, voilà tout. L'une décrit le sens du mot, l'autre l'idée ; or le sens des mots et l'idée ne sont qu'un.

Si l'on considère que pour que le sens d'un mot soit bien distingué, il faut énoncer toutes ses différences avec les autres idées, et analyser sa nature, on sentira qu'à la rigueur les définitions des mots doivent être les analyses des choses, et que ceux qui arguent d'absurdité les philosophes qui ont donné à ces définitions une place distinguée dans la science, établissent une distinction imaginaire, et ne prouvent rien, sinon, qu'il vaut mieux employer le mot d'analyse que celui de définition.

Dans une langue riche, il n'est point d'idée qui n'ait son terme, et si l'immense étendue de notre pensée paraît n'être point représentée par le nom-

T. IV, i.

âO ÉTUDES LITTÉRAIRES.

bre borné des mots d'une langue, c'est que chacun de ceux-ci renferme en quelque sorte un grand nombre de signes, puisqu'il s'emploie à un grand nombre de significations. Quoi qu'il en soit, le besoin de s'exprimer a fait affecter des signes à toutes les idées qui ont été conçues ; il en résulte évidemment que le recueil des définitions exactes des mots d'une langue, ou, si l'on veut, des analyses des sens de ces mots, embrasse la connaissance de toutes les idées du peuple qui la parle.

Le mot d'idée n'est pas pris ici dans sa signification la plus étendue ; je n'entends par ce mot que les combinaisons d'êtres que notre esprit est accoutumé à embrasser par une seule perception, à exprimer par un seul signe, à considérer comme l'expression d'un être seul, soit particulier, soit collectif.

Mais en étendant le mot de définition à celles de toutes les combinaisons de mots reçus dans une langue, celui d'idée pourrait s'entendre dans l'acception la plus vaste.

Mais celui qui définira les mots dans toutes leurs acceptions, définira toutes les combinaisons de mots. Pour connaître toutes les idées du peuple, il ne lui faudra qu'entendre toutes ses phrases; instruit du sens de chaque signe, il saisira le sens total de la combinaison, comme ngus percevons

l'idée de l'objet le plus simple qui s'offre à nous.

Connaître tous les sens des mots d'une langue, c'est donc posséder tous les matériaux qui entrent dans la composition des idées d'un peuple ; ce sera aussi connaître une grande partie de ses opinions, ou, du moins, être sur la route de cette connaissance, car lorsque les idées sont connues, les jugemens de leurs rapports se font aisément, et s'opèrent de la même manière presque chez tous les hommes.

La connaissance de la vérité, ou, si l'on veut, la science de ce qui est, se divise en deux portions: l'une embrasse la connaissance des êtres, l'autre celle des rapports qui existent entre eux : l'une analyse, l'autre unit et définit.

Dans la connaissance des êtres, est comprise celle des rapports de leurs parties.

Nous appelons êtres, toutes les substances qui, lorsqu'elles nous ont frappé, reçoivent un nom de nous. Nous pourrons dire que la connaissance de la somme des êtres connus, se borne à la somme de significations des mots, que l'analyse de ces significations renferme la connaissance des êtres connus, et que si l'on divise la science possédée en deux parties, dont l'une sera la connaissance des êtres connus, et l'autre celle des rapports connus entre ces êtres, l'analyse des sens des mots, c'est-à-dire un recueil complet de dé-

finitions exactes, comprendra toute la première partie de la science possédée.

Concluons que, comme on ne pense rien qu'on napprenne bientôt à l'exprimer, toutes les combinaisons usitées des mots dune langue renferment toutes les combinaisons des idées d'un peuple, du moins à peu près.

Que si l'on considère les définitions comme l'analyse des idées, elles forment une partie considérable de la science, et on peut, en effet, les considérer comme telles.

§ xxv.

De ia déCnition des idées.

La définition est une expression plus longue et plus claire dos idées qui représentent les mots. Le but de celui qui définit est de faire connaître son idée exactement, avec son étendue et ses bornes, c'est-à-dire de la peindre juste, entière, et de la distinguer de toute autre.

Comme dans les langues riches des peuples instruits, toutes les idées à peu près ont des mots qui les représentent, celui qui connaîtrait tousles

mots d'une langue et leurs détinitions bien faites, aurait la notion de toutes les idées d'un peuple, et, par conséquent de tous les êtres qui ont frappé son esprit... Cette science est une grande partie de la science totale, mais elle ne la comprend pas toute, car elle n'embrasse que les êtres isolés et leurs rapports ; leurs situations relatives ne lui appartiennent pas. Il est vrai que ces rapports lui sont connus, mais en eux-mêmes, mais comme êtres, et non comme placés entre certains objets étrangers à certains autres.

C'est-à-dire que le recueil des définitions d'une langue donne celui des conceptions d'un peuple, mais non celui de ses jugemens.

Définir, c'est toujours faire connaître le sens du mot, et, par conséquent, la chose qu'il exprime; on ne peut définir le mot sans la chose, et la chose sans le mot en usant du langage. Mais la définilion diff'ère selon le but. Celui qui définit un mot abstrait, saisit et exprime dans une autre forme le mode commun à tous les êtres auxquels s'applique le mot qu'il veut définir.

Les définitions sont des propositions identiques. Tout jugement par identité est une définition totale ou partielle.

Les étymologies elles origines du sens des mots conduisent aux définitions, mais il ne faut pas les confondre avec celles-ci, qui ne sont que l'explica-

tion et la détermination du sens qu'on attribue au mol.

§ XXVI

Des définitions dans les sciences.

Toute science peut se diviser en deux parties : L'une renferme les notions des êtres en eux-mêmes; Taulre, les rapports qui existent entre eux, leurs différences, leur situation respective, leur union, en un mol, leur relation dans Tordre total.

Gomme dans les langues riches , le plus grand nombre des êtres dont la connaissance renferme une cei'taine importance a reçu des noms, la no-, lion juste, entière et précise de la signification de ces mots, c'est-à-dire des êtres qu'ils représentent, comprend la portion la plus intéressante de la première partie de la science.

Il est impossible de parvenir au développement de la seconde partie sans posséder la première, d'où dérive la nécessité de la science des définilions.

Cette nécessité résulte encore de ce que les hom-

mes s'éclaiiant mutuellement et accroissant sans cesse la masse de leurs connaissances en se communiquant leurs découvertes, leurs opinions et leurs idées ; cet effet utile ne peut avoir lieu si cette communication ne s'opère d'une manière claire, juste, et qui ne l'expose pas à l'erreur et aux dissensions. Mais c'est par les signes de la langue qu'elle s'opère ; il faut donc, pour que les idées transmises soient justes, soient les mêmes dans l'esprit qui les reçoit et dans celui qui les exprime, que l'un et l'autre attachent aux mêmes signes exactement les mêmes idées. Sans cela, ou celui qui écoute, doué d'une confiance aveugle, ajouterait foi à des opinions qui ne seraient point celles du professeur dont le jugement le subjugue, ou, moins docile, les idées que lui transmettrait l'expression lui paraîtraient fausses, et il disputerait contre le maître , faute de connaître ses véritables opinions. Il ne comprendrait point les leçons qui lui seraient données; il n'apercevrait que des idées incohérentes qui, dans le cerveau du créateur, lui sembleraient dépourvues de liaison ; et certain, d'après cela, que les affections de «et être intelligent, n'ont pu porter sur les êtres que lui représentent les signes dont il s'est servi, ou il cessera d'écouter les leçons de ce parleur inintelligible dont les découvertes seront ainsi perdues pour lui, ou, doué de plus de présoHjp-

lion et d'ardeur, il tentera de saisir le vrai sens de ses paroles, en s'éloignant de celui qu'il leur avait assigné d'après ses connaissances de la langue, et il scxposera h des travaux inutiles, à des erreurs, à mille obstacles, à de grands inconvéniens.

C'est surtout pour les mots qui représentent des êtres moraux, abstraits ou métaphysiques, que les définitions sont nécessaires, parce qu'il arrive beaucoup plus souvent qu'on y attache des significations différentes.

Le plus grand nombre des disputes qui ont partagé et souvent divisé les hommes, naissaient du défaut de définitions. Doués de la même organisation, sentant à peu près de même, nous aperce- Arions entre les mêmes êtres à peu près les mêmes rapports : mais lorsqu'un de nous affirme un certain rapport entre deux êtres, et qu'un autre pense qu'il l'affirme entre des êtres qui ne sont point ceux-là, ou prend un autre rapport pour ce rapport-là, il n'est point étonnant que l'assertion lui paraisse infidèle.

Sans des définitions exactes, le langage, dont un des buts les plus importans est que les hommes se communiquent leurs découvertes dans le champ de la vérité, sert, au contraire, à entraîner les crédules dans l'erreur, à diviser les esprits forts qui ne croient point sur parole et pensent

ÉTDDES LÏTTÈRAIRES. 57

différer d'opinions, à établir des préjugés absurdes et dangereux , à produire des dissensions funestes.

Presque tous les mots, destinés à exprimer des idées, rendent, selon les cas, plusieurs significations : mal nécessaire ! parce que le nombre infini de modifications de cette espèce que le cerveau de l'homme peut concevoir, surchargerait la mémoire, s'il fallait que chacune d'elles portât un nom approprié, au point que peut-être la durée de la vie ne suffirait pas pour les y loger. Ainsi, certaines analogies entre une idée innommée et une idée pourvue d'un nom, engagent celui qui la forme à la revêtir de ce nom, soit parce que son intelligence, trompée, croit que l'idée attachée à ce nom par les autres est précisément celle-là ; soi t parce que, ne trouvant aucun terme pour l'exprimer, il emploie celui dont le sens se rapproche le plus de sa pensée, laissant au reste du discours la fonction de marquer la différence de cette pensée, à la signification primitive du terme, et de fixer exactement celle qu'il y attache.

De cette pluralité naît l'obscurité et même l'amphibologie des phrases. Le lecteur est forcé de scruter, d'après la situation des idées, et leur arrangement, quelle est la modification précise de chacune d'elles dans le cerveau du parleur. Cette

opération obtuse et longue ralentit la conception et l'interdit absolument à certaines personnes; même, comme il est possible que les expressions du parleur, prises dans un autre sens que celui qu'il leur a donné, présentent encore une filiation d'idées naturelles et conséquentes à un système ordonné, elles peuvent, aux yeux mêmes d'un judicieux auditem*, être adoptées sous cette signification infidèle ; et la possibilité de l'erreur s'unit ainsi à la lenteur de la conception, dans la masse des inconvéniens qui naissent de la signification multiple des termes mêmes pour ceux qui lont le plus approfondie. Mais ce mal est inguérissable dans les livres déjà faits ; il est même impossible de le prévenir pour l'avenir.

Il n'est pas moins certain que l'homme instruit qui connaît les diverses acceptions des termes, est bien moins exposé à rencontrer l'obscurité et l'amphibologie, que celui qui, ne leur en attachant qu'une seule, laquelle même n'est quelquefcMS adoptée par personne, voit toujours nécessairement dans tout ce qu'il lit et ce qu'il entend, toute autre chose que ce qu'on a prétendu y mettre ; cette différence d'un mal léger et rare, à un mal continuel, est assez grande, sans doute, pour rendre très utile, à ceux surtout qui se proposent de méditer sur les matières abstraites, l'étude profonde des diverses significations de mots.

§ XXVII

De l'exactitade de l'expression.

Les vérités écrites et parlées ne sont point, pour l'ordinaire, exactement exprimées ; souvent elles n'ont point la forme la plus favorable; souvent elles sont énoncées sans les restrictions accessoires ; mais le lecteur est instruit : s'il trouve une découverte importante, il peut la modifier pour son usage.

Des vues spéculatives, comme des choses écrites, il faut le plus souvent que celui qui les applique en juge le sens, en discerne les exceptions, en pèse l'ensemble, en arbitre les contrariétés. Il faut au lecteur de propres lumières pour profiter de celles des autres ; il faut aux lois, aux maximes, un bon interprète pour les appliquer.

Mettre sur la voie, faire penser, donner des principes, c'est souvent tout ce que font les recueils d'idées les plus riches.

Comment Montesquieu eût-il pu développer ses vastes aperçus, si le génie de la. fécondité n'eût destiné son œuvre au génie de l'intelligence?

§ XXVUI.

Des assertions.

Nos assertions sont, pour l'ordinaire, le résultat de quelques raisonnemens ou d'expériences que nous n'annonçons pas, que nous n'indiquons pas, et que la plupart des hommes seraient hors d'état de rendre avec netteté. Ces raisonnemens sont assez ordinairement appuyés sur d'autres résultats, fondés à leur tour sur l'opinion des autres, sur le préjugé, etc. Ainsi, l'on sent que, pour former une assertion, il est bon de revenir, au moins mentalement, sur le raisonnement qui l'a produite, et d'en vérifier les bases, c'est-à-dire, toutefois, lorsque cette assertion est plus importante que cette recherche n'est pénible.

S XXIX

Des preuves.

Prouver, c'est faire juger, c'est présenter aux hommes des idées telles, qu'elles produisent certains jugemens.

On appelle persuader, faire croire aux hommes, non en leur donnant lieu de porter un jugement clair et certain, mais en disposant leurs sentimens de manière à produire en eux une certaine opinion : cette opinion est bien toujours un jugement, mais ce jugement s'opère sous les auspices de la passion, qui grossit, diminue, change les objets, qui cherche elle-même les preuves ou les écarte; et cette passion est reffet du discours que nous appelons persuasif.

On prouve, en procédant du connu à l'inconnu, c'est-à-dire en développant qu'une proposition contestée, est renfermée dans une proposition reconnue ; que celle-ci étant vraie , l'autre l'est aussi, et que le jugement de celle-ci, renferme implicitement celui de la première.

Les signes sont des êtres connus, dont l'existence suppose celle d'autres êtres : ainsi, l'existence de l'effet connu, suppose celle de la cause inconnue. Elle suppose aussi celle des autres effets de cette cause, et Texistence de la cause connue, suppose celle de ses effets nécessaires.

Les propositions générales, émanées d'une induction parfaite, les propositions généralement adoptées, supposent la vérité de toutes les propositions particulières qu'elles renferment.

Les axiomes et les proverbes sont de cet ordre de preuves.

L'énumération des parties toutes connues, produit la preuve du tout, et cette espèce de preuve du partage de l'analyse, est opposée à la précédente.

Si la proposition reçue ne renferme ou ne suppose pas évidenunent la contestée, une autre ou plusieurs autres propositions développent cette union.

§ XXX

Suite.

Si l'on veut prouver, il ne faut pas paraître y avoir intérêt, ni paraître désirer qu'on vous croie, ni enfui paraître vouloir prouver ; car si vous paraissez cela, on croira que vous avez cherché et réuni les preuves avec soin, qu'il en existe d'autres, mais que vous avez caché attentivement ce qui les combattait, ce qui les infirmait ; que même vous avez menti en les alléguant, ou que vous leur avez donné une forme qui les rend trompeuses; que vous feignez seulement d'y croire vousmême.

§ XXXI

Des syllogismes.

Si un jugement n'est pas assez évident pour être saisi à l'instant par l'esprit, ou si l'union de deux êtres ne se présente pas à lui sans effort, on amène un troisième être qui , par son union aux deux premiers, prouve, c'est-à-dire fait apercevoir, fait juger l'union de ces deux premiers; voilà le syllogisme.

Les deux premiers êtres portent , l'un le nom de sujet ou petit terme ; l'autre, celui d'attribut ou grand terme ; le troisième , celui de moyen.

Sous un autre point de vue , le syllogisme offre un jugement évident, qui en renferme implicitement un autre contesté.

Composé de trois propositions, l'une offre le jugement contenant , l'autre le contenu , le troisième montre que le contenant renferme, en effet, le contenu.

Ces trois propositions comprennent la comparaison du moyen aux deux premiers termes, et la conclusion, c'est-à-dire l'exposition du jugement auparavant contesté , et devenu clair.

6k ÉTUDES LITTÉRAIRES.

On appelle majeure, la proposition qui renferme le moyen et l'attribut comparé ; mineure , celle qui renferme le moyen et le sujet comparé ; et ces deux propositions , lorsqu'on veut les distinguer de la conclusion , se nomment prémisses.

Quelquefois le syllogisme n'est composé que de deux propositions, c'est lorsque l'union des moyens à l'un des premiers termes est assez évidente pour n'avoir pas besoin d'être affirmée , et qu'il suffit de le montrer joint à l'autre terme, pour que les deux termes paraissent unis ensemble.

Beaucoup plus souvent , le syllogisme renferme plus de trois propositions.

La première sorte de cette classe de syllogismes se nomme gradations ; c'est l'emploi de plusieurs moyens, dont l'un est uni au grand terme , l'autre au petit, et qui, étant tous unis ensemble, démontrent l'union de ces deux termes. On peut la diviser en plusieurs syllogismes de trois termes.

La seconde , nommé épichérème , est très commune ; elle ajoute leurs preuves aux deux prémisses.

La troisième est le dilemme , qui arrive lorsqu'on divise l'un des termes en plusieurs parties, pour les unir à autant de moyens qui se trouvent tous unis à l'autre terme.

Les logiciens donnent deux règles fondamentales dans lesquelles le syllogisme ne conclut point , c'est-à-dire deux modifications nécessaires pour que le jugement contenant, renferme ne'cessairement le jugement contenu , et pour que , par l'union du moyen aux deux autres termes , celle de ceux-ci soit démontrée :

r Nul des termes ne doit être plus général dans les conclusions que dans les prémisses.

2° Le moyen doit être pris au moins une fois universellement.

La comparaison du moyen aux deux termes ne démontre que l'union de ces deux termes, tels qu'ils sont comparés, et non plus grands; s'ils l'étaient, cette union pourrait nêtre que de la partie qui a été comparée au moyen.

Si l'on comparait à l'un des premiers termes une partie du moyen, et à l'autre, une autre partie, cette comparaison ne démontrerait pas l'union des deux premiers termes; ces deux parties n'étant pas essentiellement les mêmes, il faut que l'union du moyen h l'un des termes soit de tout ce moyen, pour que l'union d'une de ces parties à l'autre terme, démontre l'union des deux termes.

Les logiciens ne s'en tiennent pas à ces deux règles ; comme ils divisent les syllogismes en plusieurs modes qui sont les simples, les simples

66 ÉTCDES LITTÉRAIRES.

complexes, les simples incomplexes , et les conjonclifs qui sont conditionnels disjonctifs ou copulatifs; et comme chacun de ces modes est susceptible d'être exposé et présenté sous un certain nombre de figures , ils ont établi pour ces divers modes et figures, des règles, c'est-à-dire des modifications nécessaires , hors desquelles le syllogisme ne conclut pas.

Les propositions ont été divisées en quatre espèces, savoir : 1° universelles affirmatives ; 2° universelles négatives ; 3° particulières affirmatives ; 4° particulières négatives.

De la combinaison de ces propositions, se sont formées les différentes figures de syllogismes dont une partie seulement , se trouvant conforme aux règles , comprend les syllogismes concluans.

La marche du syllogisme est conforme à celte énonciation générale de la méthode de découvrir et démontrer la vérité, qui est de procéder du connu à l'inconnu, car c'est de l'union du moyen aux deux premiers termes, qui est connue, que l'on conclut l'union de ces termes, qui était inconnue.

§ XXXII

De la périphrase.

La périphrase est une expression qui substitue

au nom propre d'une chose, une description plus ou moins exacte.

La périphrase doit s'employer lorsqu'elle est plus apte que le mot propre à produire l'effet désiré ; lors , par exemple , qu'elle présente le sujet sous une face propre à affecter le lecteur comme nous voulons qu'il le soit.

Si je veux que le sujet lui paraisse noble , hideux, gracieux, important, au lieu de prononcer son nom, qui, en offrant l'idée de toutes ces modifications à la fois, ne laisserait apercevoir qu'imparfaitement celle sur qui je veux portei- l'attention, j'userai d'une périphrase qui , suffisante pour faire distinguer l'objet, ne présentera cependant que le moins possible de ces qualités étrangères , propres h éloigner l'esprit de celles que je veux faire considérer.

Lorsque la périphrase n'a pas des effets utiles, elle doit presque toujours être proscrite , car elle allonge, elle nuit à la clarté, elle partage l'attention, et fait présumer souvent le travail et l'affectation.

§ XXXIII

De la citation, ou de Tart de citer.

Je ne considère la citation que dans la conver-

68 ÉTL'DES LITTÉRAIRES.

sation et dans ces légères productions dont le langage se rapproche le plus de celle-ci. J'examinerai sans ordre les effets et les modifications auxquelles elle sallie; quelle est l'utilité de l'art de citer, et quelles formes il faut que la civilisation adopte j)0ur être couronnée des divers succès qui lui sont propres?

La citation ressemble à la métaphore , ou plutôt n'étant dans certain cas quune métaphore, elle est susceptible de remplir les mêmes indications. Comme elle , elle ennoblit , dégrade , modifie les objets par le retlet , par le contraste , et les colore de ses propres teintes. Ces propriétés la rendent habile à verser la louange et le ridicule; pouvoir précieux, qui fait dans la société la plus grande force de celui qui sait s'en servir avec adresse !

La citation annonce dans celui qui l'emploie l'instruction unie à un esprit vif, qui aperçoit promptement les analogies des choses et les lie, les rassemble, les rapproche avec sagacité.

Elle prouve encore une mémoire heureuse et l'intelligence dun esprit qui lit avec fruit, avec ardeur, pour la jouissance et non pour la gloire.

Elle prouve ainsi à la fois, lorsqu'elle est ingénieuse et bien appliquée, l'esprit, le goût, linsiruciion et la mémoire.

Il est des citations presque triviales; celles-là

sont devenues iieiix (onmiuns. nannoncent nulle instruclion, et ne prouvent Icsprit que par la finesse (le lappli cation et rà-[)ropos.

Celles de phrases peu connues peuvent souvent nètre pas saisies; mais si le choix en est délicat et juste , elles donneront aux yeux des gens qui apprécient, la preuve d'un goût moins équivoque et qui appartient à soi.

Une citation noble et grande, appliquée à un sujet petit ou ridicule , le rabaisse beaucoup ordinairement par la comparaison; mais la citation basse et commune , appliquée à un sujet élevé , l'attire à elle au lieu de faire ressortir son éclat ; au moins, pour l'ordinaire, la citation est-elle très propre à distiller le ridicule.

Des choses qui ne seraient que fades ou grossières, dites simplement, deviennent admissibles, exprimées par une citation, parce que celle-ci leur donne de lesprit, et que, pour accueillir l'éloge et la satire , je veux dire son propre éloge et la satire des autres, le monde a besoin d'un prétexte qui paraisse servir de motif à son approbation.

La citation latine est pédante, cependant elle commence à lètre moins. Au reste , l'air de prétention levé, elle ne saurait le paraître, mais elle pourra passer pour mauvais goût, si elle est longue, devant des gens qui ne l'entendent pas.

La citalion italienne est souvent admise. Elle annonce un talent commun , mais à la mode.

.T'observe qu'elle sera d'autant plus approuvée qu'elle sera plus intelligible , cette qualité ne laissant pas soupçonner le dessein de prouver sa supériorité.

La citation grecque prouve le savoir, mais il faut de l'art pour la garantir d'être pédante. Celles en hébreu, en arabe, sont dans un cas semblable.

Les citations anglaises , allemandes , espagnoles, ne sont pas à couveit de ce reproche, lorsqu'il n'y a personne là qui les entende; mais il est plus facile de les en sauver.

On sent que les citations doivent se puiser dans les livres dont on veut paraître posséder les connaissances.

Lorsque l'ouvrage ou la phrase citée est peu connue, il est utile de l'indiquer.

§ XXXIV

De l'analogie.

L'analogie est l'existence de quelque chose de pareil dans plusieurs êtres.

Elle est pour beaucoup dans nos sciences et

ÉTDDE* LITTÉRAIRES. H

dans nos arts; elle a été la source de la plus grande partie de nos découvertes et de nos erreurs, comme l'instrument d'une grande part de nos plus précieux ouvrages.

Les signes analogiques ont été , dès l'enfance de l'humanité, linstrument le plus ordinaire de la transmission des idées. Après avoir commencé les langues , l'analogie a continué de les enrichir : elle les interprète et elle les embellit par le coloris dont elle peint les idées quelle exprime.

Je comprendrai parmi ses ouvrages, ces fictions ingénieuses qui donnent aux pensées les plus abstraites, du corps, un coloris gracieux, des accessoires intéressans, l'allégorie, la fable, les personnifications, productions de l'imagination guidée par l'aperçu de l'analogie, et dont celle-ci fait le caractère et la principale beauté.

L'analogie, attentive à nos plaisirs, donne une expression aux objets les plus indifférens; elle nous fait apercevoir autour de nous, sous mille formes , l'image d'un bien absent ou éloigné ; présidant avec les autres rapports aux liaisons de nos idées, elle les entraîne et les ramifie à l'infini.

C'est encore elle qui , sous le nom de l'imitation, embellit les productions de l'art et leur communique ce pouvoir enchanteur de propager l'illusion.

§ XXXV

Des sophismes.

La logique de Port-Royal compte neuf sortes principales de sophismes :

1" Prouver autre chose que ce qui est en question ;

2° Supposer pour vrai ce qui est en question ;

3° Prendre pour cause ce qui n'est point cause ;

/f" Dénombrement imparfait ;

5° Juger d'une chose par ce qui ne lui convient que par accident;

6" Passer du sens divisé au sens composé, ou du sens composé au sens divisé ;

T Passer de ce qui est vrai à quelque égard , à ce qui est vrai simplement ;

8° Abuser de l'ambiguité des mots ;

9" Tirer une conclusion générale d'une induction défectueuse.

§ XXXVI

De la métaphore.

La métaphore est une figure de rhétorique qui i

consiste à énoncer une idée en en exprimant une autre qui a avec elle certaines analogies.

La métaphore s'emploie lorsque l'expression précise est trop faible , trop obscure, trop prolixe, et ne se présente pas aisément.

La passion qui cherche la rapidité et la force, ne pouvant trouver les expressions propres, s'indigne de leur froideur et emploie la métaphore. La philosophie, qui cherche la justesse et la clarté, s'en sert aussi, lorsqu'elle trouve les signes ordinaires obscurs et diffus.

L'enfant , le sauvage , qui ne possèdent qu'une langue imparfaite, qui forment les idées avec rapidité, qui sont impatiens de se faire entendre , et dont le cerveau sensible est sans cesse tapissé d'images, substituent les métaphores aux expressions qu'ils ne connaissent pas.

L'orateur qui prétend à la beauté de l'imagination, qui veut persuader, émouvoir, entraîner par des expressions fortes, abuse souvent d'une malheureuse facilité : c'est la sécheresse avec l'abondance; il remplit son discours de métaphores; il les envoie h la file, en croupe les unes derrière les autres, se chassant, se poussant, se pressant; et l'auditeur, qui admire d'abord, se lasse bientôt.

Voulez-vous faire une impression vive? Ne fatiguez pas celui qui vous écoute ; résenez pour le

moment où vous ferez parler le sentiment, la force des expressions, la vivacité des images : l'exposition didactique ne doit point émouvoir le cœur, mais instruire 1 esprit ; il faut qu'elle soit juste, simple, netle, et non pas fastueuse. Les figures sont un luxe inutile, qui nuit à la beauté réelle en dérobant à Tœil la vraie proportion des formes et les Q races naturelles du fond.

Les figures entassées, nuisent nécessairement à la clarté ; d'ailleurs, elles ne laissent point à l'esprit qui écoute ce caractère de sang-froid sans lequel on ne saurait ni saisir, ni suivre parfaitement la suite des idées qu'on nous oiTre: on est étourdi, troublé, bientôt lassé ; des sensations trop multipliées sélëvent d'abord pour qu'on les sente avec netteté, pour qu'elles laissent des traces fixes ; ensuite, l'imagination, fatiguée, n'est plus susceptible d'en éprouver ; le vide succède à un état fatigant, et il nest résulté d'une harangue composée à grands frais que quelques secousses brèves et confuses, du malaise, du dégoût, et, tout au plus, une vaine admiration de la part des sots.

Toutes les fois que, dans un discours d'une certaine étendue, le fond, la partie la plus considérable, ne sera pas simple, c'est-à-dire propre seulement à faire des impressions douces, il ne produira jamais un grand effet.

g XXX VU.

Suile.

Voici maintenant les avantages et les inconvéniens de la métaphore.

Elle peut, suivant les cas, éclaircir, ennoblir, embellir, ridiculiser.

Si nous observons ses effets, nous y apercevrons une division bien marquée : les uns sont de présenter l'obiet tel qu'il existe; les autres, de lui donner une forme, une modirication, telles qu'on le désire.

La clarté de l'idée, occupe la première division des effets.

La noblesse, le ridicule, la grâce quon répand sur l'objet comparé, composent la seconde.

L'usage de la métaphore a d'autres effets encore, qui ne consistent pas dans une manière d'être des idées, mais dans le caractère que l'orateur en reçoit; car, suivant le nombre des métaphores, leur genre, leur forme, leur place, elles font présumer la passion, l'imagination, la netteté de r intelligence, l'affectation.

La métaphore a des effets propres qui ne consistent pas non plus dans la façon dont elle modifie l'orateur ou Tidée, mais dans le coloris, dans le caractère que sa présence répand sur le discours, indépendamment de la nouvelle manière de paraître de l'orateur et de l'idée.

g xxxvio.

Des ûgares.

Beaucoup de figures sont permises au peintre de la passion, qui ne sauraient l'être à Ihomme passionné.

De lun, rimaginalion est émue et excitée par les tableaux qui sont sous ses yeux ; de l'autre, elle est entièrement étoulîée par l'émotion personnelle qui le remplit.

Ce qui est, dans l'un, sensibilité d'aperçus, serait, dans l'autre, distraction de sa passion, froideur, fausseté, pédanterie.

L'imagination trouve donc naturellement plus de développement et de liberté dans le descriptif et l'épique, que dans le dramatique.

Mais le dramatique reçoit des nuances par le caractère de l'acteur.

Chacun a les habitudes, la manière de voir, de peindre et de sentir, qui se retracent dans son style passionné, dans ce style qui, ne devant point être un fruit de la réflexion, mais un écoulement du cœur, est une fidèle émanation de tout ce que mirent en nous l'habitude et la nature.

Il l'aut quelque chose d'aimable aux fie lions pour plaire; mais les peintures vraies ont un charme particulier, par cela môme qu'elles sont vraies.

Outre le mérite de l'imitation, il est certain que la réalité et sa représentation ont un intérêt extrêmement général, extrêmement puissant : à l'analyser, on trouverait qu'il a quelque chose de commun avec l'intérêt qu'inspirent les choses sincères et senties, à l'encontre des affectées.

§ XXXIX

Des fictiODs.

La fiction est une œuvre de l'imagination, ou une combinaison de signes, que l'observation n'a point fait apercevoir dans les êtres.

S XL

Dq portrait oa de l'éthopée.

L'élhopée est la peinture des mœurs, du caractère, de la manière d'être physique et morale de quelqu'un.

Ses buis sont variés : elle peut n'être destinée qu'à faire connaître une seule personne ; elle peut l'être à éclaircir la science des hommes, à distinguer, à pénétrer ceux qu'on rencontre dans le cours de la vie. Nous allons rechercher quelles doivent être, selon ses différens buts, ses différentes qualités.

Est-elle destinée à ne faire connaître qu'une seule personne, à peindre ses mœurs et son tempérament? On les rapportera avec ses passions et ses opinions ; on calculera les effets qui doivent résulter de tout cela dans diverses circonstances. Disons mieux : veut-on faire connaître un homme pour apprendre à se conduire envers lui? On fera ce que nous venons de dire ; on cherchera à approfondir ses passions, en les rapportant à son tempérament, à ses opinions, à ses mœurs ; puis on déduira les effets de ces passions.

Veut-on faire connaître absolument un homme?

On pourra faire le tableau de sa ligure el de ses actions, c'est-à-dire peindre ses mœurs, ses habitudes ou ses traits piquans ; puis on décrira sa constitution ; ensuite on dira quelles circonstances ont agi sur lui, ont modifié ses idées, et lui ont fourni des opinions; on le peindra tel que Fa rendu sa constitution combinée par ces circonstances, et l'on rapportera ce caractère aux actions que l'on a représentées d'abord. On pourra, si l'on veut, le supposer dans diverses circonstances et calculer ce qui en résulterait.

Cette dernière méthode servira à éclairer la connaissance de l'homme, en enseignant quelles actions produit certaine combinaison de caractère.

Est-ce le ridicule d'un personnage qu'on veut faire saillir en faisant son portrait? On recherchera tous ceux qu'il renferme, et on mettra en usage les expressions et les méthodes déduites ailleurs.

§ XLI

Des tabieaax.

Le tableau est la représentation de certains objets, dans un ordre de temps simultané.

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