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XLII

Des axiomes.

On donne le nom d'axiomes à des propositions dont l'esprit aperçoit la justesse, dès qu'il en considère l'objet.

Ce sont des jugemens que tout le monde forme de même, dès le premier examen.

Les axiomes dont on fait usage, et les seuls peut-être auxquels on donne communément ce nom, sont des jugemens sur des idées générales qui se trouvent renfermées dans un grand nombre d'êtres, de manière que le même jugement peut se prononcer sur tous ces êtres divers.

§ XLIII

De l'emploi des maximes.

Une maxime est une idée utile, importante, aboutissant à des rapports étendus, exprimée en peu de mots. Mais les premiers attributs ne lui sont pas absolument essentiels; on pourrait la définir, une idée vaste, exprimée en peu de termes et renfermant une assertion.

Une maxime est un précepte, lorsqu'elle recommande quelque chose.

Elle doit être un principe d'où découlent beaucoup de conséquences. Elle doit être courte et facile à retenir ; son rôle est d'éclairer l'esprit , sans fatiguer la mémoire ; c'est une source d'où l'intelligence fait couler, au besoin, les diverses branches qui en dérivent.

S XLIV

Des formules.

Les résultats faits, les formules données des sciences, sont toute la fortune des petits esprits; elles sont pour l'homme de génie comme une monnaie vile, mais courante, qu'il emploie sans cesse et qu'il affecte de dédaigner.

La paresse, la pratique rapide , la mémoire mécanique, les demandent à tout moment.

Elles sont au nombre de ces emprunts que la brièveté du temps, la multitude des objets, la faiblesse de l'esprit et de la mémoire , nous forcent à faire sans cesse, sur l'intelligence, sur le travail des autres hommes.

La différence.,, c'est que l'homme de génie les

applique à propos, les remonte au besoin, les émonde , les perfectionne , les perd sans être déconcerté, les délaisse pour une route plus avantageuse ; mais l'homme commun les suit en aveugle, comme des prophètes, qu'il croit et qu'il n'entend pas , et dès qu'ils cessent de parler, Ihomme commun, qui a sacriiié pour les suivre toutes ses facultés naturelles, demeure sans ressource et à l'abandon.

§XLV

Du pittoresque.

Le pittoresque est ce qui , joignant la singularité à l'expression , affecte notre âme d'une manière d'autant plus vive qu'elle est moins ordinaire.

La beauté en tous genres n'a qu'un faible pouvoir si elle n'est pas pittoresque. Comment ses impressions seraient- elles vives, si nos sens y étaient habitués?

Le pittoresque frappe notre âme par l'étonnement, une autre affection doit s'y joindre, il faut même qu'elle soit vive , mais celle-là est essentielle.

Des monts hérissés de pointes , chargés de pins antiques , sillonnés par des torrents d'une profondeur incommensurable, sont pittoresques pour le paisible habitant des plaines, que leur aspect surprend, que leur péril épouvante, dont l'âme exaltée, l'imagination secouée, tous les sens ébranlés à leur approche, ressentent des impressions aussi violentes que nouvelles; mais ils ne le sont pas pour l'indigène, qui vit dans leur sein dès sa naissance, et qui n'éprouve en les parcourant qu'une frayeur que l'habilude a tempérée.

C'est de la môme manière qu'une narration est pittoresque, qu'une épopée, une peinture, reçoivent aussi ce grand titre; c'est ainsi que Milton, Shakespeare, Sterne, et presque tous les auteurs anglais sont pittoresques , même peut-être aux yeux de leurs compatriotes ; car l'humeur indépendante de ces insulaires , la variété de leur climat, les incohérences du sol qu'ils cultivent , introduisent dans leurs sensations, dans leurs systèmes , dans leurs manières , des dissemblances qui ne se trouvent point parmi nous.

L'Anglais orgueilleux pense d'après lui-même ; il est moins docile aux préjugés que les autres hommes; il agit à sa manière sans être influencé par les usages. La solitude qu'il chérit contribue aussi à singulariser ses idées et sa conduite ; il est très sensible, et cette vive sensibilité en donnant

plus d'énergie, plus d étendue, plus d'excès à tous les actes de ses facultés, rend ses singularités plus saillantes; aussi l'Anglais, fortement caractérisé , intéressant d'ailleurs par ses talens et son énergie, doil-il, aux yeux même de ses concitoyens, présenter des elléls nouveaux et frappans.

Les écrits des voyageurs sont pittoresques; c'est qu'ils nous offrent les images que la non-habitude de les voir rend singulières pour nous, leurs senlimens, leur style même semblent l'être; c'est que limpression qu'ils reçoivent et qui les anime , qui crée, qui dirige leurs actions, est une impression nouvelle pour nous , que nous n'avons point éprouvée, et dont nous n'avons pas vu les effets ; cet état de l'âme , ces effets qui en dérivent , ce langage qu'il emploie , sont pour nous des choses singulières, et lorsque leur intérêt est vif, elles doivent nous paraître pittoresques; mais c'est surtout chez le voyageur philosophe que l'on trouvera ce caractère ; c'est qu'il ne pense pas comme la multitude ; il n'aperçoit pas les choses à travers ses opinions et ses préjugés; il n'est pas attiré, intéressé par les mêmes objets, et les passions qui le meuvent, les sentimens qui l'éprouvent, toujours relatifs aux idées qu'il a de chaque chose, ne resseml)lent point à ceux dont le commun des hommes est affecté. Ainsi ses observations, ses pensées, ses jugemens, ses remarques, ga sensibi-

lité, tout en lui, porte pour nous le caractère de sa singularité et s'éloigne infiniineiU de tout ce qui nous est connu dans le même genre.

Ceux qui ont lu les poésies bardes, iraiment pas leur pittoresque, et ils ont raison. Ossian, tout pittoresque qu'on le trouve, ennuie et fatigue bientôt; il est peu clair, la multitude des noms propres met dans ses idées une confusion qui lasse l'intelligence. La série des touches fortes et uniformes qui frappent la sensibilité sans interruption, la blase et détend ses ressorts. Alors le livre , toujours pittoresque par sa nature, ses images, son style, les sentimens exaltés qu'il exprime, cesse de produire les effets de ce genre, il endort comme les Incas, et tant d'autres productions de la même nature qui renferment de la boursoufïïure sans expression, et de l'exagération sans singularité. Mil ton ressemble infiniment au fils de Fingal. Le touchant Werter, un des livres les plus pittoresques qui aient été faits, présente une singularité toujours vraie, toujours intéressante, toujours caractérisée par l'expression la plus puissante , et ne ressemble à aucun tableau de la nature , en ressemblant parfaitement au modèle , parce que dans l'immense variété des formes et des modifications qu'elle présente, il a su choisir et celles qu'on a le moins imitées et celles qui frappent le plus vivement

les cœurs. Voung a aussi mérité le litre de pittoresque; mais je me perdrais dans des discussions infinies, si je parlais de tous les poètes de la nation qui ont eu cette épithète.

Une réflexion simple nous fera sentir que presque tous les poètes étrangers doivent être pittoresques pour nous. Il est de l'essence de la poésie d'être expressive, il est de l'essence des productions étrangères d'être singulières à nos yeux.

Cependant, nous ne sommes pittoresques, nous, pour personne. Nos poètes aspirent rarement à frapper fortement , à ébranler par secousses des lecteurs peu susceptibles de l'être , et qui ne le leur demandent pas. Nos âmes délicates, ouvertes à toutes les impressions, leur offrent des triomphes plus analogues à leurs talens. Ainsi leurs productions légères, ornées de détails charmans, renfermées dans des plans bien combinés, réveillent mille sensations douces dans des organisations fines, capables de sentir et d'apprécier des riens. Mais pourceux-mêmes qui sont le moins accoutumés à l'espèce de caractère de ces poésies , elles n'offrent point ces traits expressifs qui pénètrent vivement le cœur, le remuent, l'exaltent , le subjuguent avec empire. Si quelques écrivains de ce siècle se croient doués d'un génie digne d'exécuter ce grand genre , ou si séduits par la gloire que promet une carrière sans rivaux, ils ont

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entrepris de parler fortement au cœur, le grand nombre par l'invraisemblance de leurs tableaux , par le mélange vicieux de l'aiTectation, par le défaut d'originalité, a frappé trop loin du but et n'a atteint que les sots personnages, souvent très sensibles, parce que leur cœur n'est point soumis à leur esprit. Quelques-uns ont été plus heureux, j'en conviens; mais parmi ceux-là même, peu me paraissent s'être acquis le litre de pittoresques, faute de singularité.

§ XLVI

De la facilité.

Lafacilitéeslexclusive de la profondeur, excepté lorsqu'on travaille sur un sujet préparé et mûri , et qu'on jette dans un bon moment; exceptons aussi le génie , car il est certain qu'il jette parfois avec facilité des idées profondes, entièrement nouvelles pour lui-même.

Quant à la méthode de jeter avec facilité d'un seul trait des matières précédemment mûries, c'est certainement la voie du naturel et de la vérité.

88 ÉTUDES UTTÈRAIRES.

Quoique la disposition à la facilité, exclue souvent celle de la profondeur, ces deux facultés sont conciliables.

31ais je pense qu'on trouvera peu d'honunes profonds en qui la facilité soit continuelle. Ce serait alors un effet de l'art auquel la nature opposerait beaucoup d'obstacles, soit mollesse, soit continuelle mobilité.

L'habitude effective du travail facile, est encore plus décidément exclusive de profondeur. C'est alors présomption, superficie, contentement de peu.

Les esprits égaux, sont les esprits mous et in-, capables d'efforts, qui sont toujours souples, ou qui ne travaillant jamais , n'ont jamais besoin de repos.

Les esprits mobiles, sont sans nerf ni chaleur.

Les esprits factices, pleins de formules, d'art, qui sont sans sentiment, sans intelligence intime, n'ont rien de naturel , à côté surtout des esprits matériels qui ne s'attachent qu'à des idées toujours à leur portée.

Remarquez que ces qualités diverses que je rapporte à part, sont très souvent combinées?

Ce n'est que par un effort de la nature, épuisant et bref, qu'un esprit pourrait être de suite originalement actif, avec chalem^ et profondeur.

La bonne marche dun grand esprit, c'est de dé-

lasser les forces actives par l'occupation des facultés passives. Il est des momens lumineux où l'on sent, où l'on voit, où l'on est inspiré; mais ils seront stériles ou trompeurs, si la matière n'est rassemblée.

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