XXV
De Part d'amuser dans la conversation.
L'art d'amuser dans la conversation ne peut être l'ouvrage d'un jour ; cette adresse à varier les sujets , h répandre de l'agrément sur tout , à faire naître d'un rien une idée plaisante, exige presque nécessairement un grand usage.
Mêler le sérieux, le flatteur, le plaisant, le persifflage , sans passer les bornes de l'honnêteté ; paraître écouter avec plaisir et parler avec agrément , présenter à des esprits délicats une foule d'idées ou du moins de formes nouvelles, faire de la plus légère circonstance naître un compliment fin, et flatter encore par une contradiction agaçante, c'est, abstraction faite de tout ce dont je ne parle point ici, s'offrir h un comité de jolies femmes sous une forme extrêmement aimable.
Un air naturel avec des grâces, une contenance aisée , une gaîté facile , l'air affectueux et bon, sont des qualités qu'on aime. Si l'on joint à cela beaucoup d'esprit et une conversation piquante ,
138 ÉTUDES UTTÉR AIRES.
on aura la tournure qu'il faut avoir le plus souvent dans le monde.
Les citations bien faites annoncent l'instruction et brillantent le langage. On réfléchira que lorsqu'elles sont naturelles et amenées par l'occasion^ elles produisent réellement cet effet-là ; mais il n'en est pas de même, si elles portent le caractère de l'affectation et qu'on paraisse donner la torture à la conversation pour les y faire arriver juste ; alors on les répute préparées ; on peut croire avec raison qu'elles sont les seules logées dans votre mémoire, et que vous n'êtes dans le fond qu'un ignorant qui a des prétentions et qui donne dans la pédanterie.
Notre siècle a bien aussi sa pédanterie , mais elle ne consiste point , comme autrefois , à faire parade d'une érudition assommante ; elle affecte de mettre souvent en usage les termes et le langage de la philosophie moderne ; elle emploie à tout propos les termes techniques, consacrés aux arts ; elle rapporte tout à la physique et à la chimie ; elle est néologue.
On ne peut contester qu'elle a , comme sa devancière , le vice des prétentions , souvent même celui de l'ennui ; mais il est certain cependant qu'elle ne participe pas à toute sa sottise, et que, tandis que la première n'était guère que le partage des hommes sans éducation, celle-ci est le ridicule
ÉTUDES LITTÉRAIRES, i^
de beaucoup de gens comme il faut , qui prétendent même être les arbitres du ton.
§ XXVI
Du poète.
On a coutume de dire que la nature fait les poètes, que l'art n'y peut rien. Aussi, le premier effronté qui a charpenté, raboté et imprimé deux ou trois cents vers, ne manque-t-il guère de se mettre au nombre des inspirés.
On n'est point poète , malgré sa constitution , mais tout le monde peut être versificateur par habitude , et quelque connaissance de la langue y suffit.
Cet homme , dont l'ârne sensible et brûlante éprouve les affections avec une violence inconnue ou vulgaire , dont l'imagination féconde, apercevant les images avec facilité, en reçoit une impression vive, dont l'oreille exquise jouit avec délices de l'harmonie et s'indigne de ce qui la choque ; cet homme fut né pour être poète, c'est-à-dire qu'il est constitué pour sentir vivement, pour voir les objets sous une forme brillante et pittoresque et il les exprimej a de même.
C'est Ossian, fils de Fingal ; c'est Milton ; c'est lAméricain enthousiaste qui chante les triomphes de sa nation au milieu des ossemens épars de ses ennemis dévorés.
Mais il est un poète, enfant de l'art, celui que l'habitude de l'harmonie a doué d'une oreille exquise, que lobservation de la nature, l'usage des plaisirs raffinés et les lumières de la réflexion ont doué d'une imagination gracieuse, élégante, variée ; dont l'extrême usage d'écrire sa langue a rendu les expressions aisées, nettes et naturelles ; celui-là ne tient de la nature qu'une constitution mobile, et c'est l'éducation qui la lui a donnée. Une délicatesse infinie le rend connaisseur sur ce qui choquerait l'esprit , le sentiment ou l'ouïe. Ses productions intéressent par mille agrémens légers ; il sera ingénu comme la Fontaine, facile comme Chaulieu , harmonieux comme Gresset. Sans doute il ne fera point éprouver les sensations violentes du premier poète , mais sa lecture sera peut-être plus voluptueuse, et le caractère de son talent plus à la portée de ce siècle.
Quoique cet homme soit l'ouvrage de l'art , lui contestera-t-on le nom de poète ? Alors je n'aurai agité qu'une dispute de mots.
§ XXVII
De la poésie
La poésie est le langage d'une àme ardente, d'une imagination enflammée. Les passions, les impressions vives, tout ce que produit l'exaltation, apprit aux hommes la poésie comme la musique.
L'harmonie des sons et la vivacité de l'expression caractérisent la poésie. Elle est destinée à émouvoir vivement ; elle échauffe l'âme, réveille la sensibilité par des images et des sentimens; elle peint avec énergie, et le prestige du nombre, en charmant l'oreille, ajoute et favorise l'enthousiasme.
C'est principalement dans la bonne versification que cet effet de l'harmonie est plus sensible; aussi n'appelle-t-on proprement poésie que des ouvrages en vers.
Quoique le caractéristique de la poésie soit de produire plus parfaitement l'effet que l'écrivain désire, elle n'a pas toujours la même force, et la vivacité des affections qu'elle produit, ne diffère pas moins que leur genre. Tantôt elle endort, tantôt
14â ÉTODES LITTÉRAIRES.
elle anime; elle échaufle quelquefois; gracieuse et variée, elle effleure l'âme par mille jouissances douces, légères, diversifiées. Toujours le physique et le moral de l'ouvrage, c'est-à-dire l'harmonie et les idées, les expressions, les sentimens, les images, ce qui agit sur l'oreille et sur l'esprit, doivent se porter à l'impression qu'on veut produire.
La poésie de la Fontaine est douce, molle en son harmonie, naïve en ses expressions, simple dans ses idées, gracieuse en ses images. Boileau est exact^ mais froid quant au nombre ; ses idées sont correctes , ses images justes, mais sans brillant ; ses expressions sont précises, sans gTace, sans richesse, sans élégance. Le premier amuse; il produit des impressions faibles, mais douces et voluptueuses ; le second instruit lorsqu'il dit \Tai ; quelquefois critique éclairé, toujours bon versificateur, jamais poète.
Dans la prose comme dans la versification, l'harmonie doit tendre, d'accord avec le moral, à l'effet qu'on veut produire; mais l'harmonie de la versification est bien plus puissante.
Les images \ives, les pensées fortes, les sentimens brûlans, ne seront créés ou bien reçus que par une sensibilité exaltée : la poésie est, dans l'auteur, l'ouvrage de cette exaltation ; elle sait la faire naître dans l'auditeur.
Le poète et l'amateur de poésie (j'entends surtout ceux qui, par leur chaleur, méritent plus proprement ce nom et se rapprochent moins du langage ordinaire) seront toujours doués d'une âme sensible et d'une oreille exquise ; du moins jouiront-ils de ces facultés dans certains momens.
Les images sont du ressort de la poésie : leur effet est vif, leur impression, forte ; elles sont ou expressives, ou gracieuses, ou magnifiques, et impriment plus profondément dans l'âme la trace du caractère qu'elles portent; c'est pour cela que les langues peu formées, dont presque toutes les expressions sont métaphysiques, paraissent s'énoncer toujours poétiquement.
La poésie ne s'éloigne du langage ordinaire que par une harmonie plus sensible et un caractère plus expressif. Sa déclamation ne subira pas d'autre différence ; mais quelquefois, comme la versification, elle pourra élever jusqu'à une sorte de chant l'harmonie qu'elle déploiera.
Le moment propre aux compositions poétiques est celui où l'organisation pensante est dans une extrême activité : alors, si l'on écrivait en prose, on serait presque nécessairement diffus et verbeux ; mais, en vers, l'imagination offrira rapidement assez d'idées, assez de tournures différentes, pour qu'on puisse avec facilité accorder à la raisou la rime, la mesure et l'harmonie.
Ikk ÉTUDES LITTÉRAIRES.
§ xxvni.
De l'épopée.
L'épopée est le récit d'une action : l'unité d'action et d'intérêt, et le rapport des parties à ce point central, sont de son essence.
Télémaque, fût-il même écrit en vers, ne serait point un poème épique ; il n'est, tel que l'a composé son auteur, quun roman héroïque.
La Henriade, la Deuxième Guerre Punique, ne sont point des poèmes épiques, mais, si l'on veut, des poèmes historiques.
La fahle est donc de l'essence du poème épique; elle est le fond du fait qui s'y raconte, modifié par l'imagination, s'il est tiré de l'histoire, de manière à se réduire h l'unité.
Le merveilleux, s'il n'est pas de l'essence de ce poème, lui donne beaucoup de magnificence et d'effet.
ÉTUDES LITTÉRAIRES. Ii5
De la poésie lyrique.
La poésie lyrique est celle qui s'unit à la musique.
L'exaltation de la tête et des sentimens est le type naturel, et a dû être l'origine de la poésie lyrique.
Tous les sentimens ont leur accent, leur mouvement.
La musique vocale a elle-même dû prendre naissance dans la même source, la déclamation, les accens des passions, leurs sons imitalifs ; les mouvemens de leurs intonations ont conduit l'homme à la mélodie et au noml)re ; le nombre et la mélodie trouvés, ils ont continué de s'y uni!' et cette alliance a fait les délices de Vàme et des sens.
L'ode anacréontiquc est le produit d'une ivresse douce et voluptueuse.
L'ode pindarique est le produit daim exaltation forte. Aussi les poètes de ce genre appeilent-ils cette exaltation leur génie, et en parlent-ils sans cesse sous ce nom. Aussi Pindare et tous ceux qui
146 ÉTDDES LITTÉRAIRES.
l'ont suivi ne cessent-ils dans leurs odes d'invoquer et de rappeler la fureur qui les possède, manière qui souvent s'éloigne de la nature et qui devient ridicule dans certains discours versifiés , d'une didactique languissante où l'auteur exalte sa fureur poétique avec un sang-froid pédantesque. Lamothe dit : (Ode à Thémis.)
Nombreux accords, hautes pensées, Unissez pour moi vos attraits, Et servez les fureurs sensées , Qui m'ont conduit dans ce palais.
Lamothe qui, ayant peu de sentiment et de poésie , ne pouvait faire de iDonnes odes , pouvait au moins avec une tête analytique et des idées étendues, se garantir de pareilles platitudes, aussi répugnantes à l'esprit juste qu'au bon goût.
§ XXXI
De la poésie érotiqae.
La poésie erotique , c'est-à-dire qui est l'expression de l'amour, qui est destinée à le peindre ou à le faire naître, peut revêtir plusieurs formes et adopter plusieurs langages. Impétueuse si elle
veut peindre les transports de la passion et du désir ; douce, coulante, languissante même, si elle veut exprimer une suite d'impressions voluptueuses , senties par une âme déjà épuisée de jouissances.
Veut-on en faire le langage d'un cœur sensible et vivement épris? Des i-lées fines mais justes, rendues par des expressions naturelles, peindront des sentimens vrais, doux , et qui ne peuvent avoir de prise que sur une âme aussi délicatement organisée que vivement affectée. J'objecte, cependant, que si ce genre n'est revêtu d'une expression extrêmement naturelle, il paraîtra facilement tomber dans l'affectation, et manquera absolument son but , car, au lieu d'un cœur très enffammé , il ne peindra plus qu'un esprit qui alambiquera à loisir des sentimens dont le modèle n'est point en lui. Une harmonie douce, gracieuse et facile, n'ajoutera pas moins à l'effet qu'à la vérité de ce genre, surtout si elle est empreinte de cette chaleur égale et vive, reflet du sentiment qui l'a enfantée.
Mais la finesse du sentiment qu'on exprime n'est pas indispensable, et on peut, sans son aide, produire un très grand effet.
La mollesse dune âme sensible , lassée par de longues sensations , se rend par des idées vraies , tendres , voluptueuses , sans violence ; par une
harmonie langoureuse et une expression extrêmement facile.
Ce que j'appelle des idées sans violence, sont celles qui peignent ou qui excitent des sensations de cet ordre.
La violence des transports, limpétuosité des désirs, s'exprimeront par un style rapide, le style de la passion ; par une harmonie très mélodieuse, très musicale, et par des idées analogues au sentiment dont on est pénétré.
Tous ces genres sont plus relatifs à l'expression qu on veut rendre, qu'à l'impression qu'on veut produire ; mais on ignore souvent comhien entre ces deux choses il existe de rapport.
Veut-on exprimer tel sentiment? on connaît les effets de ce sentiment, le langage qui lui est naturel, les idées qu'il inspire, et on imite tout cela.
Veut-on produire telle impression? on recherche les idées, les expressions . les images, Iharmonic les plus propres h la faire naître et on les met en usai>e.
Ces procédés sont certainement bien différens ; mais il règne entre eux cette analogie, qu'un sentiment exprimé avec vérité, fait ordinairement naître dans lame de celui que cette expression frappe , un sentiment tel ou dilïérent , mais qui , dans les mêmes circonstances, est toujours h peu
près le même ; ainsi l'expression vraie et vive de la douleur, fera naître la pitié.
Il y a dans le premier de ces deux genres une division à faire entre l'expression et la peinture, adaptant la première à son état propre, et l'autre à la manière d'être d'un autre état. Ces deux espèces mêmes sont très différentes quant h la manière, quoique le but soit, dans beaucoup de cas, presque exactement le même.
L'expression se rend avec la manière de dire, que le sentiment de la passion doit nous rendre naturelle ; la peinture avec le langage que doit j>roduire , non l'état qu'on peint , mais celui que produit en nous la connaissance de cet état. Celuici est-il la colère ? l'expression sera celle de la fureur ; la peinture, celle de la crainte, de l'étonnement, de la pitié, de l'ironie, selon les circonstances.
Une difficulté commune à toute cette partie de l'éloquence, dont le but est d'exprimer et de faire naître des sentimens vifs, c'est la combinaison du naturel au nouveau ; il n'y a que le nouveau qui frappe ; il n'y a que le naturel qui touche et qui peigne ; et pour atteindre l'un, combien n'est-il pas dangereux de s'éloigner de 1 autre !
§ XXXU.
Comédie. — Tragédie.
Ces noms ont été long-temps les seuls connus dans la littérature ; ils équivalaient à ceux d'ouvrage sérieux et d'ouvrage badin. Le poëme du Danle fut appelé ainsi. On donnait indifféramment ce nom aux productions qui naissaient et aux traductions des anciens.
La cause de l'universalité de cette dénomination tenait peut-être à ce que personne ne sachant lire les ouvrages de quelques genres qu'ils fussent, ils avaient besoin , pour qu'on les connût , d'être récités, joués en quelque sorte, ce qui arrivait en effet ; des rapsodes s'emparaient d'un poëme nouvellement composé , ils le promenaient parmi les peuples, à peu près comme ces proclamateurs publics crient dans les marchés et carrefours, les relations des événemens remarquables et les arrêts des tribunaux.
§ XXXIII
Du drame.
Ce mot exprime le genre de fiction qui met en action des évènemens supposés.
Depuis très long-tempaon compose des drames et on les représente. On écrit sur ia méthode à suivre dans la composition ; on établit des règles despotiques ; on marque des bornes qu'on interdit de franchir , comme si , pour être agréable et utile aux hommes , c'est-à-dire pour leur donner des plaisirs présens et des plaisirs futurs il n'existait qu'une seule route.
A quoi devons-nous la triste froideur de nos drames modernes? en peut-on douter ! Circonscrits dans des bornes étroites, retenus dans une enceinte sévèrement défendue, nos auteurs sont obligés de s'imiter, de se répéter, de nous offrir toujours les mêmes choses; point de nouveautés de leur part, point de plaisir. Celui qui marche dans le sen-^ lier adopté foule la même terre que foulèrent les pieds de ceux qui l'ont devancé ; il n'y laisse point de traces nouvelles; il suit celles qui s'y trouvaient avant son passage. C'est dans les champs,
dans les bois, qu'on presse une terre encore indépendante , et que le pied imposant du sauvage creuse les monumens de son empire, c'est sur un sol qui n'était point encore subjugué.
L'ennui, les bàillemens et le mépris sont l'effet que produisent ordinairement ces esprits étroits qui , captivés par un usage ridicule, ne savent pas attaquer le cœur avec des armes nouvelles , ni vaincre l'apathie où le plonge l'habitude d'être toujours uniformément affecté.
Pourquoi donc l'art d'émouvoir par de douces illusions supporterait-il si peu de combinaisons favorables? Pourquoi cette servile obligation de rapporter tout à un seul modèle, à la ressemblance de quelques productions, crée-t-il un genre, et reçoit- t-il une dénomination?
Ce nom collectif, ce signe classique n'est pas plutôt adopté qu'on le considère comme une notion émanée des dieux. Aussitôt on en circonscrit, on en indique soigneusement la signification. Il n'est plus permis de s'éloigner de cette classe ni de la trop étendre ; il faut imiter, il faut répéter, parce que quelques ébauches, fdlesdu hasard plus souvent que du génie , ont eu du succès ou décidé quelles peuvent en avoir seules, et qu'il n'y a plus d'espoir à la gloire que pour leurs copistes ; et ces erreurs ont d'autant plus d'autorité, qu'elles sont soutenues pour l'ordinaire par les auteurs des
ÉTCDES LITTÉRAIRES. 153
chefs-d'œuvre adopte's qui , certains qu'on ne les égalera pas dans leur genre, s'opposent à ce qu'on atteigne au même but par une autre route, et par de prétendus connaisseurs qui , en possession de juger d'après certaines règles adoptées, ne veulent point prendre la peine de s'en créer de nouvelles.
§ XXXIV
Des romans.
Le mot roman signifia d'abord la langue vulgaire de notre Gaule, c'est-à-dire ce mélange uniforme et grossier du celtique, du latin et de l'ancienne langue des Francs. Les premiers ouvrages écrits dans cet idiome barbare conservèrent son nom : il a passé, depuis, au genre de littérature dans lequel ils étaient presque tous écrits, aux fictions en prose. Nulle matière n'est plus rebattue que la question de l'utilité des romans, ou du mal qu'ils peuvent causer : il est clair qu'il en est de dangereux, comme il en est d'excellens. Je crois que leur grand effet a été de rendre les moeurs plus douces, plus tendres ; de développer dans de jeunes cœurs les premières semences de la sensibilité.
Les âmes en sont devenues plus délicates ; les sentimens, peut-être plus nobles; les mœurs leur doivent de leur aménité ; les esprits, de leur légèreté, de leurs grâces. Certainement, ils attaquent souvent l'innocence ; mais serait-on beaucoup mieux sans eux? N'est-ce rien que toutes ces jouissances de sentiment, ces délicatesses du cœur qu'ils ont réveillées? et ne vaut-il pas mieux que nous soyons amans et tendres que simplement hommes et libertins? Les romans eussent été du poison dans Lacédémone ; à Athènes, ils eussent été plutôt utiles ; et nous ressemblons plus à Athènes quà Lacédémone.
Tout ce verbiage n'est quune ampliiication sur cette sentence de J.-J. Rousseau : « Il faut des romans aux peuples corrompus. »
M. Tissot assure que le déluge de maux de nerfs qui semble, depuis quelques années, attaquer la France, est dû à la foule de romans qui s'y est répandue et à la fureur avec laquelle quelques jeunes personnes gênées le jour, ou qui ne le trouvent point assez long pour le plaisir, passent les nuits à celle lecture.
Ne pourrait-on pas dire que ce genre séduisant a répandu le goût de la lecture et des lettres?
§ XXXV
Lecture des romans.
La lecture des romans est à la plupart des jeunes filles ce que le jeu est à ceux que sa passion enivre : absorbante du temps, de l'intérêt, de l'attention.
Elles fuient F instruction, cherchent l'émotion, rassemblent des matériaux pour nourrir et renouveler les chimères dont leur imagination se repaît. De là, les suppositions exaltées, les opinions fausses, les espoirs fantastiques, les désirs désordonnés, l'attente et la soif de ce qui n'existe pas, le dégoût et l'ennui de tout ce qui existe ; de là aussi, mais rarement, cherchant à se rapprocher de ses modèles fantastiques, la nature se perfectionne, s'élève, et gardant, par l'habitude, quelque chose des formes forcées qu'elle a contractées, il lui reste de ses erreurs des grâces, des talens et des vertus étrangères à l'humanité commune ; mais combien plus souvent, pendant l'activité de l'imagination , l'émulation de soi-même reste paresseuse et distraite, ou, prenant une fausse voie, recueille, en cherchant des perfections, des erreurs, des ridicules et des vices !
§. XXXVI
Troubadours. — Trouvères,
Ces mots, qui viennent du verbe trouver ^ ont la même signification ; ils veulent dire trouveurs, inventeurs, et ont été créés par les anciens poètes de notre langue, qui se les arrogèrent. Les troubadours étaient les poètes de la langue d'oc, les trouvères , ceux de la langue d'oil.
Le mélange de la langue romaine ou latine que la conquête de la Gaule par les Romains avait introduite dans cette région avec celle des nouveaux conquérans goths, francs, alains, compose la langue qu'on nomme romance ; elle fut divisée en deux espèces : la langue d'oil était une combinaison de la romaine avec la franque, et occupait la partie de cet empire qui est au nord de la Loire ; la langue d'oc était composée de la latine et de celles de peuples qui envahirent nos provinces méridionales, les Goths, les Alains, puis les Sarrazins; elle régnait sur les provinces situées au midi de la Loire, et a, comme on sait, laissé son nom à l'une d'entre elles.
On donna aussi le nom de provençaux aux troubadours ; la domination des comtes de Provence
sur toutes les régions occupées par la langue d'oc, les fit comprendre sous le nom de Provence et leurs poètes sous celui de provençaux ; mais bientôt ils abandonnèrent cette dénomination , moins glorieuse et moins distinctive , et s'en tinrent à à celle de troubadours.
Les poésies des troubadours se bornent à des chansons, des tensons, des sirventes;ilsont laissé très peu de romans et moins encore de tableaux de genre dans lesquels les trouvères se sont si fort illustrés.
La chanson nous était venue desanciens Celtes; les Francs, qui étaient de ce nombre, l'apportèrent dans la Gaule, elle y prit le nom de romance, ainsi que les productions épiques , parce qu'elle était écrite dans cette langue ; les chansons guerrières et les chansons d'amour étaient les principaux genres qu'on pouvait y distinguer; la chanson à boire est d'une origine moins ancienne. Le fabel, ou fabliau , qui répond à notre conte , naquit parmi nous dès le premier siècle de notre monarchie; nous en avons donné l'exemple aux Italiens , aux Espagnols ; ce sont nos trouvères qui les ont portés chez eux et leur en ont fourni l'idée, souvent même les sujets.
Le roman est aussi très ancien en France ; les premiers furent l'ouvrage de la dévotion; ceux d'amour et de chevalerie les suivirent : écrits d'à-
bord en vers , ils ont été depuis traduits en prose plus moderne et nousen avons retrouvé dans les langues étrangères plusieurs dont l'origine était française,maisqui s'étaient perdus: car les trouvères ont enseigné ce genre aux peuples voisins, comme celui du fabel. Les romans de chevalerie, les plus nombreux de tous, peuvent se diviser en quatre classes. Ceux qui décrivent les hauts faits des paladins de Charlemagne , ceux qui ont pour sujets les paladins d'Arthur, ceux qui traitent l'histoire des Amadis, ceux qui n'entrent dans aucune de ces classes.
Le tenson, ou combat d'amour, appartient principalement aux troubadours; c'est une discussion dialoguée sur quelques points de galanterie : on y trouve de la subtilité, de la licence, de l'esprit. Ils donnèrent naissance aux cours d'amour, tribunaux singuliers qui étaient présidés par les dames, et dont la fonction était de décider en dernier ressort ces questions épineuses et les contestations qui en naissaient.
L'examen de ces diverses poésies, en offrant la peinture des mœurs et des opinions de ce temps, indique la source et les causes de nos préjugés, de nos coutumes, des singularités de notre caractère.
Les romans de chevalerie ont perdu leur lustre à la décadence de celte institution ; ils ont été
suivis de ces longs romans d'amour, où l'on retrouve encore des restes de l'ancien caractère des Français; ceux-ci ont été remplacés successivement par les nouvelles, les contes de fées, les romans moraux, les romans par lettres, etc. En parcourant cette branche de la littérature, on retrouve les changemens et la diversité que porte dans toutes les productions de notre nation l'instabilité de ses goûts et de ses idées.
§ xxxvu.
Des romans espagnols.
L'esprit espagnol est sensible, exaltable, fin, délicat; il tient de la combinaison d'un climat chaud, d'un sol salubre et fertile.
Son imagination s'exalte, s'échauffe; il aime la gloire, il admire avec enthousiasme; tout ce qui l'élève à ses yeux et aux yeux des autres , le séduit et l'enchante ; les grands romans de l'humanité, les fables qui exagèrent l'homme doivent être nées dans le peuple le plus vain de la terre.
La raillerie suit la vanité, elle est aussi la fille de l'esprit; la friponnerie suit la paresse et la
pauvreté ; l'hypocrisie naît du zèle persécuteur ; et ces tristes circonstances appartiennent au régime politique de l'Espagne.
L'énergie du climat, l'exemple du peuple le
plus erotique qui ait été connu, ont répandu la
galanterie et le libertinage, que l'oisiveté a accru.
La jalousie est née de la force de l'amour et
de l'exemple des mœurs orientales.
Cette esquisse vague et légère nous indique déjà la source d'oii ont dû couler les genres originaux de fictions dont l'Espagne a fourni les premiers modèles.
Les romans de chevalerie y régnèrent, y furent adorés jusqu'à Michel Cervantes; le ridicule qu'il versa sur eux les ayant décrédilés, ils furent remplacés par les nouvelles, et cette pépinière de romans bourgeois, peintures des mœurs populaires, dont les traductions de Le Sage nous ont fait connaître quelques parcelles. La galanterie règne surtout dans le premier de ces deux genres, emprunté immédiatement des Arabes. La critique , la peinture de la misère , de la dépravation , de la friponnerie et des mœurs générales de la société, dans le pays qui fournit aux auteurs leurs observations, composent le dernier.
Dans cette classe, on pourrait comprendre quelques productions qui, sous le nom de comédies, n'offrent que la forme dialoguée qui puisse ap-
fiTUDES LITTÉRAIRES. ICI
parîenir au drame; d'ailleurs sans intrigue, sans unité, même sans borne de temps ; longs et désordonnés tableaux à qui, pour ressembler exactement à l'espèce de romans dont nous venons de parler, il ne manque que l'expression narrative.
A ces genres, successeurs du roman chevaleresque, on peut ajouter le roman héroïque, qui est un chevaleresque mitigé. Ce genre a survécu à Cervantes ; il nous a été transmis par les Espagnols et a servi de modèle à Corneille, à Scudéry, à Calprenède, et à la tourbe de cet ordre qu'on peut regarder comme le résultat de l'imitation espagnole , combinée avec l'esprit du temps.
§ XXX VHI.
Du genre espagnol.
Le genre espagnol est l'exaltation.
îl est remarquable que ces fictions exaltées, qui ont rempli notre littérature pendant la première moitié du xvn" siècle, étaient puisées dans Fimitation du génie espagnol, où Corneille lui-même avait puisé, et que, parmi les Romains, Sénèque
T. ÎV. H.
et Lucain. qui sont les modèles du genre déclamateur dans la littérature latine, étaient nés l'un et l'autre en Espagne.
§ XXXIX
Du théâtre allemand.
La célèbre Rosvitha, chanoinesse de Grandersheim, a composé les plus anciens drames allemands qui nous soient parvenus : elle vivait dans le x^ siècle. Charlemagne, avant elle, avait fait faire un recueil des poésies bardes, parmi lesquelles il s'en serait trouvé probablement de dramatiques ; mais la superstition des prêtres en a détruit tous les exemplaires. La chanoinesse de Grandersheim composait en latin , ses pièces étaient pieuses et offrent un tableau des idées religieuses de son temps. Les drames rares qui ont été faits depuis elle jusqu'au xv^ siècle sont dans le même goût, bien qu'il paraisse qu'il y en ait eu de composés en langue allemande. Au reste, les uns et les autres n'ont laissé que des traces douteuses. Cependant, dès le xii" et le xiii' siècles, l'Allemagne, comme la France et l'Italie, avait ses
chanteurs d'amour, qui n'y portaient pas le nom de troubadours, mais de mesingers.
Le xv^ siècle vit naître des traductions de quelques drames latins, mais la source de cette espèce de littérature, en Allemagne, fut principalement dans les jeux de carnaval , et dans les disputes théologiques ; les Luthériens surtout plaidèrent souvent leur cause avec des drames. Les jeux de carnaval étaient des dialogues que les jeunes gens masqués allaient réciter dans les assemblées de danses et qu'ils préparaient dans le même temps ; les auteurs mêmes de ces jeux de carnaval s'escrimèrent à d'autres productions, et instruits par les ouvrages des théologiens et les traductions des anciens , ils mirent au jour , sous le nom de comédies et tragédies, quantité de drames dont quelques-uns étaient chantés.
Toutes ces pièces , fort éloignées de ce qu'on appelle la régularité, étaient sans mesure pour la longueur, sans travail soigné, sans vraisemblance. Au commencement du xvif siècle, le célèbre Opity porta dans le théâtre allemand la réforme ; il asservit la versilication à de nouveaux modes, c'està-dire à la régularité des pieds , au moyen de la combinaison des syllal^es longues et brèves ; il mit dans ses pièces de la mollesse et de la vraisemblance, mais il fut mal imité par ses successeurs et ses contemporains.
1G4 ÉTUDES LITTÉP.AinES.
Les uns que le genre ilalien avait séduits, préférèrent le brillant, loripeau, aux beautés réelles ; ils se rendirent inintelligibles pour vouloir s'élever ou raffiner leurs idées, et ils eurent pour chef Lohenstein ; les autres se livrèrent à une gaîté grossière ; ils mêlèrent le bas comique au tragique noble , et composèrent ces drames héroïques et politiques qui amusent encore la populace , sur quelques théâtres de l'Allemagne.
L'opéra avait mal commencé. Les princes allemands, dégoûtés du triste spectacle quil leur offiait, lui préférèrent le théâtre italien, et par cette exclusion décourageante , ils l'étouffèrent dès sa naissance.
Enfin, vers 1730, les progrès du goût, la communication des nations voisines, l'émulation firent changer de face à la littérature allemande et le théâtre s'en ressentit ; on soigna davantage le style, on consulta plus les règles et les bons modèles. M. Gottsched. génie étroit et crédule, imbu du goût fmnçais, et hardi par aveuglement, ayant vers le même temps entrepris de corriger sa patrie, on attribua à ses dissertations puériles et à ses innovations maladroites, des progrès, ou du moins un changement qu avait amené le concours d'un grand nombre de causes.
Cependant le théâtre allemand a continué de se perfectionner et de s'étendre :, il offre une variété
qui doit se trouver dans les productions de tout peuple savant et imitateur, car les auteurs allemands, ayant préféré , les uns les modèles et les idées françaises, les autres les modèles et les opinions anglaises , d'autres, les règles des anciens, et d'autres encore ayant combiné ces diverses manières, il en est résulté dans leurs productions une diversité de ton qu'on ne trouve nulle part ailleurs, mais , par la même raison , il pourrait bien être arrivé qu'aucun de ces différens faires ne fut au nombre de ceux que le naturel de la nation lui destinait.
Toutefois, la longue imperfection des lettres allemandes, ayant obligé les princes de cette nation qui, soit par vanité, soit par goût, se plaisaient aux productions des beaux arts, à chercher en France et en Italie des ressources de ce genre, elles ont manqué d'encouragement ; la langue même est demeurée imparfaite dans la plus grande partie de l'Allemagne. Elle n'a été cultivée que dans le Brandebourg et la Saxe.
Littérature hoUacdaise.
Beaucoup d'érudition , des historiens, des poètes médiocres en assez petit nombre, des traductions
innombrables, composent à peu près la litléraluro hollandaise. La fiction en prose, que nous nommons roman, leur est inconnue , ou plutôt ils ne savent se la procurer que par traduction.
Cependant la naissance de la poésie moderne n'a pas été plus tardive dans ces régions que dans le reste de l'Europe, et si la donnée défavorable d'une langue dure n"a pas permis qu'avec le temps elle atteignît tous les genres de perfection, si la constitution céreuse, lente et flegmatique des habitans proscrit l'enthousiasme et les grâces, cette existence d'une poésie aborrigène. aussi précoce que celle des peuples voisins, prouve qu avec de plus heureux hasards, elle aurait obtenu de plus grands succès.
Les Reede-Riks, anciens poètes flamands, chantaient, dans le temps des troubadours de France, des Mummers d'Angleterre, des Monsters-Sangers d'Allemagne ; ils étaient liés en sociétés qui existent encore, mais dont ne font plus partie que des citoyens des dernières classes, continuant toujours sous les mêmes noms , de s'assembler dans les foires, dans les maisons particulières , buvant, se querellant et se proposant des défis et des énigmes, auxquels ils attachent des prix. Ces Reede- Riks n'ont rien produit depuis leur fondation qui puisse illustrer leur société.
Les autres poètes hollandais ont travaillé sur-
tout dans le dramatique ; leurs comédies sont des farces chargées ; leurs tragédies sont des tableaux de grandes catastrophes entassées et incohérentes. Ils ont aussi traité les autres genres et le pastoral, où la dureté invincible de leur idiome ne leur a pas permis les succès dont semblaient répondre leur constitution naturelle et les beautés champêtres de leurs sites. Deux femmes se sont fait remarquer dans le nombre , Catherine Lescaille et Madeleine Pollins.
Ceux d'entre les Hollandais qui se sont distingués depuis le xvii" siècle , sont Coineille-Van- Ooft, Juste-Vondel, son contemporain bien supérieur, grand, hardi, rude et jjrut comme son pays et son siècle ; on le compare aux grands réformateurs Shakespeare, Lopèz de Vega, Opity; Jean Vander, Goez, Antonides, brillant par la facilité, le feu, la hardiesse , la pompe ; Luc-Rotgans , célèbre par un beau poëme de Guillaume îll , auteur dans tous les genres de poésie, et qui dispute aux précédens le premier rang parmi ceux de sa nation ; Jacob Van-Starkemburg, poète pastoral , Guillaume Van-Haaren, lyrique estimé, et beaucoup d'autres.
§. XII
Da théâtre. — Comparaison entre les théâtres français et anglais.
L'art du théâtre en Angleterre ne présente pas les mêmes dificul tés que parmi nous. En admettant qu'il n'est pas moins difficile de produire sur les Anglais les effets qu'ils désirent et qu'ils paient de leurs applaudissemens , qu'il ne l'est de nous affecter à notre manière , toujours dirai-je que les méthodes qui mènent à ces effets sont bien dilïerentes, et que les talens d'im grand acteur de Londres et ceux d'un comédien de Paris , se ressemblent fort peu.
L'Anglais n'est pas délicat; il est organisé fortement , susceptible d'éprouver des sensations fortes î et n'est point à la portée des sensations fines. 11 veut du pittoresque , du marqué , du saillant : le reste glisserait sur son âme , il n'en apercevrait pas même le mérite.
Nous, au contraire, nous Français, d'un goût très délicat, sensibles aux plus légers détails, choqués par les défauts les plus faibles , nous voulons du ])oli , du limé , du fini ; les inconvenances nous choquent , les invraisemblances nous dégoûtent,
les indécences nous répugnent, les traits trop décidés nous révoltent ; nous remarquons les fautes légères , nous apprécions les beautés fines , et pourvu qu'on ne choque pas notre extrême délicatesse, qu'on ne bouleverse pas trop violemment notre machine frêle et susceptible, qu'on ne secoue pas avec rudesse notre organisation sensible et délicate, nous permettons qu'on nous ennuie, ou du moins qu'en exerçant notre esprit sans le fatiguer, on ne dise presque rien à notre cœur.
Présentez à l'Anglais des images nouvelles , chaudes , singulières , énergiques , vous remuez sa sensibililé, vous faites couler ses larmes, éclater ses rires, c'est ce qu'il demande.
Piquer notre curiosité, la satisfaire , plaire à notre oreille par une harmonie douce ; ménager notre sensibilité, ou du moins, éviter de la fatiguer par des mouvemens trop prolongés , réjouir notre esprit en lui présentant des images gracieuses et variées , c'est ce que veut le Français : évitez les fautes les plus légères, tout ce qui nuirait à l'illusion , tout ce qui exciterait des mouvemens douloureux , tout ce qui offenserait sa délicatesse de mœurs, c'est là surtout ce qu'il exige.
L'art théâtral , en Angleterre , demande une sensibiUté vive, c'est le point essentiel; l'art et l'étude sont presque inutiles : ils n'ensei-
gnent que les détails , on ne vous les demande point, on ne les apprécierait pas; la scène anglaise est un tableau fait pour être aperçu de loin, les effets sont beaux , grands , énergiques ; ils offrent une belle construction , des groupes bien assemblés , un clair-obscur admirable ; mais nul fini , nulle grâce ; les couleurs ne sont point mariées, les teintes ne sont pas fondues, la loile est encroûtée , raide au toucher , mal propre ; les détails fourmillent d'incorrections, souvent même pèchent contre la vérité ; l'Anglais qui n'aperçoit que le saillant, admire.
Ce fameux Garrik , qu'ils ont tant prôné, nous eût enlevé dans quelques instans , par la belle vérité de son expression , mais presque toujours il nous eût choqué par le brut de ses manières , la maladresse de ses grâces , par ses oublis , ses vides , ses incorrections de ton , d'attitudes. Et , dans les rôles qui exigent le plus grand fini, qui , même ne brillent presque que par là , dans les petits-maîtres qu'il jouait aussi, son air gourmé , lourd et contraint , son ton désuni , grossier, excessif, inégal ne nous eût amusé que par le ridicule.