XVI
Des th'jorirs en général.
La théorie est le système des notions abstraites et générales , comprises dans une science ou dans un art.
L'observation des individus et de leurs rapports crée la théorie; la théorie créée, apprend à son tour à connaître les individus et leurs rapports.
Les uns abusent de la théorie ; ils en créent de fausses , ils systématisent à faux , ils s'absorbent dans des opinions abstraites et générales, dont on ne peut tirer, pour le particulier, que des conclusions fausses, inutiles ou insuffisantes. La simpli-
12i ÉTUDES LITTÉRAIRES.
cité, l'abondance des résultats , Tapparente rapidité de la science, les séduisent trop.
D'autres traitent les théories de chimères vaines, ou propres à égarer; ils les méprisent et se bornent à des notions très peu abstraites et générales. Ils perdent ainsi pour la rapidité des progrès, l'avantage de l'ordre et de la liaison des notions. Ils considèrent trop cette foule de théories fausses , fondées sur des faits insuffîsans , sur des erreurs ou des suppositions, comme renversées les unes par les autres. L'incertitude, qui en résulte pour eux, rend leur instruction insuffisante. Souvent aussi leur esprit est peu capable de concevoir les abstractions et les généralités ; ils méprisent ce qu'ils ne peuvent pas posséder, ils condamnent ce qu'ils ne peuvent pas connaître.
Les uns abusent , les autres proscrivent à tort.
A prendre le mot dans la rigueur exacte, point de raisonnement sans théorie.
Mais les théories élevées , avec les avantages qui en résultent, offrent tant de pièges dangereux, entraînans et séduisans, qu'elles ont vraisemblablement, jusqu'à ce jour, beaucoup plus nui que servi à l'utile instruction des hommes.
ÉTUDES LITTÉRAIRES. 12o
S xvu.
Suite.
La pratique se plaint souvent à tort de ne pouvoir suivre la théorie.
Ceux qui ont assez de force pour suivre dans l'exécution Tesprit de système, ne font souvent que s'écarter péniblement des bonnes voies, où l'instinct, l'ensemble des circonstances retiennent la foule.
§ xvni.
De la théorie en littérature.
J'aime une théorie courte et ramassée comme pelle de Montesquieu ; car j'ai beaucoup plus de fruit, et non plus de peine à la développer, que je n'en trouve à extraire celle de Mably.
Mais celle de Mably est pour tout le monde, et l'on n'entend Montesquieu qu'en proportion de ce qu'on possède des idées et des notions qui l'ont conduit à ses résultats.
Quand on est théoricien comme Reynal , qui ne dégrossit rien, qui me jette dans un océan de doutes, qui m'entraîne après lui dans le vague de ses spéculations ; on est insupportable à mon esprit ; car toutes puériles que soient la plupart des hypothèses que Reynal se plait à jeter à travers ses opinions, elles ne laissent pas d'étourdir par leur fracas, d'interrompre h tout instant le fd des pensées, et de rendre le chemin de la vérité semblable aux routes d'un pays barbare, où l'on n'a pas laissé seulement les torrents et les rochers, mais jusques aux troncs d'arbres et aux racines.
§ XIX
Des principes.
Les principes ne servent pas seulement à mettre la science en ordre , à en faciliter l'usage et le souvenir, mais à la compléter, à en faire un tout correspondant, et à servir de base aux découvertes ultérieures, quand ils ne sont point arbitraires et factices , mais puisés dans la connaissance de la matière.
Les hommes superficiels qui n'ont pas les sources , Fesprit et la logique de leurs connaissances,
tombent au premier moment dans les he'résies les plus absurdes.
Quand on entre dans l'esprit de ces personnes à erreurs hardies, on y trouve des vides immen-
Sur les choses spéculatives , l'instruction et la saine raison sont extrêmement rares.
L'imagination sans l'instruction et la solidité du jugement , est comme un homme sans caractère.
Il faut à ime grande science , un esprit vigoureux.
S XX
Des sceptiques en littérature.
Pyrrhon , le premier de cette secte , lui a donné son nom (pyrrhonisme). Il était d'Elée; l'incertitude des questions les plus débattues, les dissensions des philosophes dogmatiques, les leçons de Démocrite, sa grande érudition, qui lui fit connaître quelle était la multiplicité des opinions adoptées dans les diverses régions de la terre , le jetèrent dans un tel labyrinthe d'incertitudes, qu'il trouva bien plus sûr et plus commode de douter, que de
s'éclairer. Dans la pratique, il ne se conduisit pas moins d'après les apparences , mais dans la spéculation, il ne vit nulle part de certitude. Tels furent, à son exemple , ses disciples, que l'ennui de la dispute et le contlit des dogmes philosophiques quiagitaient alors la Grèce, multiplièrent h linfini.
Cependant, cette secte dura peu, la curiosité s'y opposait; on veut savoir, Tincertitude afflige et l'on croit Aolontiers ce que l'on désire; d'ailleurs, les sceptiques poussaient le doute jusque sur les maximes morales instituées et accréditées pour le honheur de la société. Celte doctrine les rendit odieux, et lamour de l'estime éloigna les penseurs de leur secte. Quels que soient les causes de cette interruption , la philosophie sceptique disparut moins de deux cents ans après sa naissance, et ne revit le jour qu'à Rome, au temps de Cicéron. Elle y eut des sectateurs peu nombreux, peu brillans, peu accrédités , jusqu'au iii^ ou iv^ siècle, où, un nouvel intervalle fit oublier son existence. C'est au xvi% qu'un Portugais, nommé Sanchez, lui rendtt la vie, et depuis elle a brillé dans les ouvrages de Lamottele Vayer, deHuet, de Montaigne, et surtout du célèbre Bayle.
La seconde secte des académiciens, ou la nouvelle Académie, n'a guère différé du scepticisme que par l'intensité des opinions : ceux-ci n'admettant pas même de probabilité.
Le but des anciens sceptiques était, à les entendre, la patience, le calme et l'absence de toute sollicitude qui devait résulter de la persuasion de leur doctrine ; mais il est plus vraisemblable que le désir de narguer les philosophes dogmatistes, était le motif de leurs affections , où il entrait beaucoup de mauvaise foi.
Les modernes ont été mus, les uns par le désir de renverser les argumens des frondeurs de la révélation , en sapant la fermeté des bases sur lesquelles on les appuyait. D'autres peutêtre par la persuasion intime de leur doctrine; tel ce grand dialecticien, cet intrépide docteur Montaigne.
Je n'examine pas jusqu'à quel point le système des Pyrrhoniens est erroné ; ni quels sont , sur les diverses choses que traite le jugement , les différens degrés de certitude ; mais il me semble que celte secte est propre à démasquer beaucoup d'erreurs, à faire connaître les divers rapports et les qualités opposées des êtres ; qu'elle est propre à entretenir parmi les philosophes la méfiance de leurs propres lumières, des préjugés et des apparences ; à prolonger le doute, et à donner aux scrutateurs cette lente sévérité si propre à nous préserver des pièges de l'erreur. Il me semble aussi qu'en ralentissant la course des dogmatiques, elle la rend moins sujette à l'égarement.
S XX
De la Térité en littérature.
« Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. »
Celte maxime est outrée, mais elle a une certaine exactitude. Les idées justes procurent le plaisir de la découverte de la vérité : les expressions justes écartent l'ennui de la recherche et du travail : la vérité des fictions produit l'illusion, sans laquelle l'intérêt et la vivacité des impressions n'existent plus ; et, de mille autres manières encore, tout ce qui porte le nom de vrai produit les effets les plus désirables.
§ XXI
De l'affectation.
L'affectation est une manière de faire les choses, non par l'attrait qu'elles exercent sur nous, mais pour faire briller nos grâces, notre savoir.
L'affectation déplaît, parce qu'elle annonce des prétentions.
Elle excite la méfiance, parce qu'une impression vive et réelle, inèrc de la sincérité, ne permet pas l'affectation. Celui qui affecte n'est pas fortement louché, et il peut feindre, s'il le veut.
L'affectation annonce, dans celui qui s'y livre, une âme que la vanité domine, caractère qu'on méprise, auquel on accorde difficilement de grandes qualités, un grand jugement et des vertus qui excitent la confiance et rintérêt; qu'on hait par rivalité, vl auquel on croirait bientôt mille défauts, ne fût-ce que parce qu'on désire les lui trouver.
L'orateur qui paraît lui-même louché excite nos sentimens, nous fait croire aux idées qui le transportent, en nous montrant la force de leurs effets ; or, l'orateur affecté ne paraît jamais louché.
Le style naturel, ouvrage de l'impression qu'on éprouve, s'exprime comme on sent, et présente, par conséquent, les choses avec la forme sous laquelle elles ont frappé, forme qui, vraisemblablement, doit frapper aussi l'auditeur. L'affecté agit différemment : il donne à l'expression la forme et le caractère les plus propres à faire briller son esprit, son imagination. Mais cette forme pourra n'être point propre à émouvoir; elle présentera
J(?s objets obscurément, et sous une face infiniment moins touchante que celle qui a frappé vi veulent l'orateur naturel.
L'affectation laisse trop percer le projet; elle ])orte trop l'air du travail, du soin, de la préparation; ainsi, si l'orateur affecté offre quelque chose (le bien, il en sera moins loué que le naturel, parce qu'il paraîtra l'avoir faite avec plus de peine. S'il donne de fortes raisons, on croira quil les a beaucoup cherchées, qu'il n'en a oublié aucune; que peut-être même il n'a pas été bien sincère dans tout ce qu'il a avancé.
S xxn.
De TexaltatioD.
L'exaltation de la tête et des sentimens est utile autant quagréable; elle crée, selon la diversité des circonstances, les grandes vues, le romanesque, le pittoresque, les originalités, les délicatesses, les linesses, les bizarreries, les douces et brillantes illusions, et tant dautres trésors inappréciables du sentiment et de la j^.ensée.
EteinU'. elle en laisse perdre les traces, le sou-
■il
venir, les idées, les habitudes, le tact et la faculté.
L'existence s'embellit, les richesses de la nature se multiplient et se varient pour l'homme qui a appris à les connaître et à les sentir.
Mais l'habitude de l'exaltation change tout. L'homme ne peut plus vivre avec les autres; il est d'une autre espèce.
L'ordinaire, le principal des choses de la vie, échappe et disparaît à l'homme absorbé par l'extraordinaire ; trop attentif au superflu, il oublie et dédaigne le nécessaire.
On se blase, on se dégoûte de tout ; l'organisation s'énerve, s'inquiète, s'appauvrit, et une existence brillante se change bientôt en une douleur d'habitude.
L'esprit, le cœur et les sens, parcourant toutes les illusions, se perdent et s'abîment.
A force de laisser errer l'imagination, de se livrer à l'extraordinaire, de changer de songes et dî; délires, de s'absorber dans les abstractions et les subtilités; h force de leurdonner un grand corps et de perdre de vue l'expérience et la pensée froide, les passions, les sentimens, les opinions, s'attachent plus fortement aux rêves qu'on a former : c'est une des routes qui conduisent à la folie ; alors les vapeurs, la mélancolie , prennent la place d(î tous les dons utiles et agréables que la modération des mêmes causes accordait à l'homme sage.
13i ÉTUDES LITTERAIRES.
§ xxm.
Esprit, style léger.
Légèreté d'esprit, de cœur; idées légères, poésies légères, style léger; toutes expressions métaphoriques tirées de diverses modifications de ces corps qui, moins fortement contenus par l'attraction, sont mus par l'impulsion avec plus de fréquence et de vitesse; qui, plus étendus que substantiels, oilrent beaucoup de surface et peu de profondeur ou de densité, etc.
Parcourons les principales applications de ce mot figuré, observant et le sens exact qu'on lui attribue dans chacune, et le rapport de ces nouvelles qualités auxquelles on l'affecte, à celles pour lesquelles il fut créé.
On appelle tête légère, un esprit dont les idées varient souvent; qui. s' arrêtant peu sur chacune d'elles, semble les parcomnr en voltigeant ; qui, par conséquent, manque de mémoire et d'attention.
L'esi)rit léger est celui qui, paraissant se porteur avec aisaiite sur le champ des idées, n'en
cueille que la fleur ; les parcourt avec cette grâce et cette facilité qui caractérisent les mouvemens d'un corps qui n'est pas gêné par le poids.
Le cœur léger est celui qui semble voler d'affections en affections; qui, entraîné par les plus légers motifs, semble pouvoir être mu par un souffle.
Les idées légères sont celles qui, très fines, transparentes, frivoles, semblent devoir peser peu; aucun détail, aucune complication, ne les surcharge ; elles ne font ni ces impressions fortes, ni cette attention lassante qui, appartenant, les unes aux corps durs, les autres aux masses lourdes, sont exclusives de légèreté. L'idée légère est une vapeur ; on l'aperçoit à peine, elle fuit à l'instant; elle est transparente, la voilà opposée à ce qui est grave : sa légèreté n'est plus que frivolité.
Poésies légères, productions légères, où tout est rapide, facile ; où l'on ne trouve ni impressions fortes, ni attention fatigante, ni cette harmonie grave qui pèse sur les organes ; où les idées sont fines, transparentes, variées ; sujets, frivoles ; travail, libre, rapide et facile; toutes modifications dont j'ai développé l'analogie ailleurs.
L'esprit léger, les idées légères, les productions légères, plaisent aux mobiles gens du monde, parce qu'ils ne fatiguent point leurs faibles or-
13') ÉTUDES LITTÉK AIRES.
gîiîies ; qu'ils flatlent leur finesse ; qu'ils les amusent par leur variété; qu'ils ménagent leur délicatesse scrupuleuse si facilement dégoûtée , fatiguée , déchirée , et sur qui , sans blesser, on ne peut aller au-delà du chatouillement.
§ XXIV. De la lecture.
Le but de la lecture est de produire l'effet que l'écrivain s'est proposé , du moins pour l'ordinaire.
La lecture de la comédie, c'est l'art de la jouer de la voix.
Celle du didactique consiste h conserver au discours toute sa clarté , à l'augmenter même , s'il est possible, à prononcer distinctement, à séparer les phrases par des intervalles de temps, à distinguer les sons par des différences de sons , qui avertissent l'auditeur de leur variété et ne l'exposent point à lamphibologie ; à s'énoncer avec une simplicité dans les sons qui laissent à l'esprit le calme nécessaire pour concevoir ; h articuler plus vivement les idées saillantes qui méritent d être pesées et retenues.
ÉTUDES LITTÉRAIRES. l37
Voilà quelques idées sur l'art de lire le didactique.