S. XLIII
Métaphysique et poéàie.
La mélaphysiquo abrège , en resserrant dans les principes , un grand faisceau de pensées ho-
La poésie abrège , en rassemblant dans une lage , les t de pensées.
image , les élémens éthérogènes d'une multitude
§. XLIV
Influence des sciences sur la littérature.
Qu'ils me semblent égarés ceux qui pensent que les sciences exactes , physiques, expérimentales, philosophiques, qui se sont emparé de nos idées et de nos goûls , soient propres à faire déchoir la littérature! Elles la soutiennent par de grands moyens; par l'habitude et la faculté de penser juste, et d'apercevoir la vérité; par celle de consulter la nature plus que l'opinion , de s'instruire plus par l'observation et moins par la lecture , d'imiter la nature au lieu des productions précédentes, etc.
Une excellente langue , dit M. de Condillac, serait celle qui aurait suivi les progrès d'un peuple perfectionné. Il en est de même de la littérature et des beaux arts. Il faut qu'ils naissent du génie d'un peuple et s'approprient ainsi à son caractère, à ses idées acquises, à sa manière de sentir.
Un peuple, instruit par l'observation de ce qui est le plus propre à l'affecter agréablement , compose des règles ; mais des peuples postérieurs ou étrangers, venant à connaître ces règles, les croient en aveugles , n'osent douter de leur divine infaillibilité, et sans examiner si elles sont propres h rendre l'art tel qu'il le faut pour l'homme auquel ils le destinent , ils ne balancent pas à en faire le type de leurs productions : souvent l'autorité les fait croire , la superstition s'en mêle , on s'entlamme d'enthousiasme , mais le cœur, qui n'a point d'oreilles pour la crédulité , s'obstine à refuser son suffrage, il reste muet, et au milieu des applaudissemens du monde savant, le monde sensible est fort ennuyé.
La beauté est une qualité presque toujours relative, et quand l'imitation pourrait égaler l'original , les chefs-d'œuvre d'un peuple par rapport à lui, ne doivent jamais avoir absolument les mêmes succès chez un autre.
Les beaux arts plaisent par limitation de la nature, mais le déiiiut de l'imitation de l'art.
ilk ÉTUDES LITTÉRAIRES.
c'est qu'elle n'offre qu'une seconde copie , où la ressemblance doit être faible et l'illusion légère.
Celui qui fait de sa sensibilité sa règle et son guide, fait un ouvrage touchant; celui qui imite un autre ouvrage, peut n'en retenir que le froid ; il n'a point de pierre de touche.
Aussi les peuples ignorans d érudition , ont-ils fait de beaux ouvrages ; ils imitaient la nature et consultaient leurs sensations; Faust, Shakespeare, Homère.
Chez les peuples érudits , on a suivi des règles faites pour d'autres; on a imité les étrangers et les anciens. La lecture a distrait de l'observation ; la science a prévalu sur le tact ; et du fond de leur caliinet, ignorant les choses de leur âge, les savans de toutes les nations ont inondé leurs compatriotes de productions somnifères, soutenues par la dangereuse autorité de la déférence.
L'épais Allemand a été tourmenté par des imitations grecques, latines, françaises, etc., qu'il n'entendait pas mieux dans la traduction que dans les originaux. Le Français gémit encore d'être pris pour un Grec, un Romain, un Espagnol, un Italien. Ce dernier gémit qu'on veuille le ramener au temps où il était maître du monde. Mais le superbe Anglais dédaigne l'imitation comme il s'indigne de l'esclavage , et sa littérature , appropriée à son caractère, fait les délices du monde par le charme de l'originalité.
§ XLV
Des moyens de trayailler en grand.
11 faut avant tout savoir connaître et employer les hommes ; et puis :
lo Posséder toujours l'ensemble de son travail ;
2° Trier ce qu'il faut se retenir et ce qu'on peut confier à d'autres ;
3" Savoir distribuer le travail, le diriger, le juger lorsqu'il est fait , en un mot savoir faire travailler.
L'ordre et les méthodes qui abrègent et qui simplifient sont absolument indispensables, quoiqu'on doive peu s'enfermer dans les détails ; on ne saurait, sans ces moyens, donner à ceux-ci l'attention nécesaire, et cependant leur demeurer supérieur.
§ XLVI
De réradition.
L'érudit, en occupant sa mémoire, néglige
i76 ÉTUDES LITTÉRAIRES.
son intelligence , laisse l'observation de la nature pour l'élude des productions des hommes ; il doit être ou il devient imitateur, copiste, crédule; s'il raisonne, ce n'est plus que sur les données de l'érudition ; s'il imagine , ce n'est qu'à l'exemple des autres.
Les notions qui s'accumulent finissent par devenir à charge, si on ne les résume.
§ XLVII
Des extraits littéraires.
L'extrait est la partie la plus utile de chaque portion du tout.
L'extrait d'un écrit est l'exposition de ce qu'il contient de plus important, brièvement rapporté.
Le faiseur d'extraits retranche les détails, les ornemens ; il se contente de tracer les grandes parties de l'ouvrage, et d'énoncer collpctivement ce qui n'est que dune importance secondaire.
L'extrait doit ressembler à l'arbre dépouillé de ses feuilles, oii toutes les branches sont à découvert, où elles sont unies sans ornement, mais où elles s'aperçoivent avec netteté.
ÉTUDKS LITTÉRAIRES. 177
Le but (le Tcxtrait est de faire connaître louvrage, d'abréger la longueur de sa lecture, de io rendre plus clair, en élaguant les parties inutiles el frivoles qui partagent mal à propos la mémoiro et l'attention.
L'extrait qui ne serait destiné qu'à offrir le mérite et les diverses qualités d'un ouvrage pourrait se borner h les énoncer avec ordre, h les juger et à en citer les lambeaux les plus propres à le faire connaître ; c'est ainsi qu'on expose Textrait d'un ouvrage de littérature, non dans le même but que l'ouvrage fût composé, mais dans le dessein d'en donner une notion bibliographique.
L'extrait d'une question contentieuse est destiné à faire connaître le nœud de la question, c'est-à-dire quel est précisément le jugement qu'on demande; il consiste donc à présenter à nu les idées et les rapports qu'on se propose de faire juger, à éloigner tout fatras étranger, tout ce qui distrairait l'esprit du vrai point du sujet ; et si l'ouvrage qu'on extrait s'étend jusque là , à déduire avec clarté , brièveté et précision les idées propres à guider le jugement.
L'extrait qui tend à produire l'effet de l'ouvrage primitif en l'abrégeant, doit , dans le genre didactique, embrasser tous les moyens pro[)res à rendre l'expression plus l)rève, plus claire, et la peinture des objets moins noyée, sans nuire à la justesse ;
T. IV. i2.
178 ËTODES LITTÉRAIRES,
ainsi, l'extracteur d'une histoire généralise les faits, etc., etc.
Dans le genre descriptif , il classe , il énonce collectivement les objets, etc., etc., dans le philosophique , il serre , il laconise une expression trop diffuse , il lie par un principe général des idées analogues offertes séparément ; il élague ou il raccourcit ce qui n'est pas de l'édifice du système, mais ce qui ne sert qu'à l'étayer ou à rendre la lecture plus agréable.
On voit que j'ai distingué deux sortes d'extraits selon les deux buts les plus ordinaires ; l'un de produire l'effet de Touvrage primitif , l'autre de donner une notion bibliographique plus ou moins étendue de cet ouvrage.
Le troisième genre d'extrait est métis ; il tient des deux premiers, ou plutôt, il les embrasse. Il a pour but de reproduire l'effet de l'ouvrage et tout a la fois de le juger ; ainsi , on fait cet extrait en joignant à celui du premier genre, des réflexions sur les diverses parties de l'ouvrage , sur l'intention de l'auteur et sa conduite , soit que ces réflexions soient mêlées dans l'extrait et placées à côté des parties qui les occasionnent, soit que ne voulant pas interrompre la chaîne de l'extrait primitif, on les mette en notice, ou que voulant, pour les faire mieux entendre et les rendre plus lumineuses, les exposer de suite, on les place au commencement ou à la fin de l'ouvi'age.
Cette manière d'extraire est la plus étendue, mais elle est aussi la plus propre à faire connaître un ouvrage ; elle met ceux dont le goût différerait de celui de l'extracteur, en état de juger par euxmêmes ; elle leur en fait connaître plus exactement le plan et la partie systématique , et elle remplit en outre le but de l'extrait du premier genre.
S'il arrive qu'en extrayant, on ait une intention qui diffère de celles que j'ai supposée, il est clair qu'il en naîtra d'autres sortes d'extraits, qui voudront être traités différemment.
§. XLVUI.
Suite.
Il fut un temps où l'on faisait des amplifications; maintenant, les extraits conviennent généralement davantage.
Les esprits se sont exercés , les notions familières multipliées , les notions à acquérir étendues.
Dans la multiplicité d'objets dont l'homme s'est environné , il ne suffirait plus à rien , s'il n'avait tout simplifié; l'expression s'est abrégée comme tout le reste.
180 ÉTIHES LITTÉRAIRES.
L'extrait se prête à la rapidité de la conversalion, à l'attention délicate.
Le })enseur l aime, l'extrait le flatte et l'exerce, il ne l'ennuie pas.
Il plaît à l'esprit rapide, impatient. L'ellipse, les inleruiédiaires franchis, des principes, nn mot qui met sur la voie , une phrase qui énonce plusieurs idées , voilà ce qui réussit.
En poésie comme en didactique , cette méthode avare a ses avantages ; par elle le goût est aiguillonn*',, non rassasié.
Elle montre le caractère d'un esprit nourri qui n'épargne pas les ressources, qui n'enfle pas ce qu'il donne.
L'extrait secourt la mémoire , l'enrichit, agrandit sa portée.
Que les formes de l'extrait varient selon les convenances , selon les degrés , depuis la simple indication jusqu'au développement; que souvent utile et agréable , il doive souvent aussi céder la place :» l'abondance , à l'analyse , à la répétition même , cela est sensible. Sur les applications, il y aurait immensément à dire. Voilà quelques idées ; la plume coulerait des heures sans épuiser la matière. Mais chaque manière de traiter les choses a ses inutilités à proscrire.
ÉTUDES LirrÉF.AIRBS. 181