XLIX
Des tradactioas. — Réflaiioas sur l'art de traduire.
La diversité des fins de la traduction entraîne la diversité des méthodes. La tiaduclion commune est destinée h produirf h^s ellets de l'auteur original ; un autre genre de traduction tend à peindre le génie d'une langue et h enrichir celle du traducteur des idiotismes de celle du modèle; une autre, enfin, destinée aux écoliers d'une langue , doit la leur faire concevoir , etc. S'il se présente encore quelque autre genre de traduction distingnée par son but , j'en traiterai dans la suite de ces réflexions.
Le grand nombre des lecteurs cherche moins des connaissances que des sensations, et s il cherche des connaissances dans une traduction, c'est plutôt ou les opinions et les laits que présente l'ouvrage traduit, ou le génie cl le caractère de son auteur . que les idiotismes et les ligures de sa langue originale. Qui pourra remplir les fins qu'il se propose? La fidélité dans les idées et l'imitation du caractère dans les Cormes. J'appelle caractère , cette modification du discours propre
à affecter l'esprit, les sens ou le cœur d'une certaine manière. Ainsi ces qualités, la simplicité, le poli, h brut, l'harmonie, l'ordre, l'abandon, la rapidité, etc., sont toutes comprises dans le caractère ; et l'imitation du caractère doit être telle, que la traduction produise, à un degré égal, les mêmes jugemens et les mêmes sensations que le modèle* La traduction qui va plus loin que l'auteur , cesse en cela d'être une bonne traduction ; elle ne mérite que le titre d'une imitation supérieure. La traduction fidèle , peint les opinions, les faits, les senîimens du modèle , sous la forme, avec l'arrangement qu'il leur a donnés , et revêt du même caractère , tellement qu'à travers l'écorce on aperçoit l'esprit de l'auteur , ses sensations; l'entraînement de ses idées, la manière dont il fut affecté, son projet, son naturel; enfin, on le juge comme à la lecture de sa propre production , tellement encore , que le lecteur se trouve affecté et instruit , précisément comme il l'eût été par l'original.
Voici quelques observations propres à faire remplir ces effets.
1" Le caractère, comme les opinions et les faits, a son plan général et ses détails. La traduction doit s'approprier l'un et l'autre, c'est-à-dire qu'elle doit présenter le système des idées et des Aiils avec le même airangement , le même ordre de
relation , le mênie équilibre de parties , enfin elle doit offrir une disposition , une construction générale absolument identique ; et, de plus, présenter chaque fait, chaque opinion, chaque idée avec les mêmes modifications, les mêmes relations, etc.
2" Le caractère exige la même duplicité de ressemblance. La teinte générale de l'ouvrage et celle de chacune de ses grandes parties doivent être fidèlement rendues , sans nuire à toutes les variétés de détail , et sans en être altérées, de manière que, dans le coloris total, ces détails ne se trouvent pas étouffés et que leur tranchante diversité ne rompe pas l'uniformité du ton, tel que le présente le modèle. Pour cela, on concevra aisément qu'il est ridicule de prétendre à traduire un auteur sans l'avoir déjà lu , et même sans posséder, sans avoir conçu et saisi son esprit et son caractère.
3° On peut, dans ce genre de traductions, retrancher à la ressemblance pour lui ajouter d une autre manière. Il n'y a qu'à se rappeler qu'on veut peindre l'auteur, et que , ne se souciant d'imiter la langue que dans le cas où cet asservissement ne nuirait pas aux autres avantages, on doit sacrifier cette imitation, toute les fois qu'elle ne peut concourir avec eux. Ainsi , une expression noble dans l'original , (jui , littéralement (raduite,
serait vulgaire dans la traduction , sera changée contre une autre qui, présentant la même idée, lui donnera encore le même caractère , affectera d'une façon semblable , laissera à l'auteur sa manière, au discours son ton, etc. De même, dans tout autre cas , la matière sera subordonnée à la propriété, et l'on cherchera moins à traduire fidèlement les mots qu'à produire les effets qu'ils rendent. Il se présente une question ici : se permet- Ira-t-on les mêmes droits sur les idées . et parce quune idée qui , dans l'original, affecte d'une certaine manière , pourrait alfecter différemment dans la traduction , faudra-t-il qu'on la change ? Je réponds, l*' que les idées n'étant point comme les mots , sujettes aux influences du hasard , des habitudes, etc., leur caractère est moins relatif, et qu'en les plaçant dans le même point de relation, en les enveloppant d'une expression analogue , on les caractérisera presque toujours semblablement, de manière non que tel homme doive en être affecté comme un autre, mais qu'en la lencontrant dans l'original et dans la copie , il éprouve par elle les mêmes impressions ; 2" que dans le cas où le caractère et la fidélité de l'esprit ou de l'idée ne pourraient concourir, le goût du traducteur doit choisir le plus précieux et lui sacrifier le plus frivole , ce qui varie, selon les circonstances , comme la liaison plus ou moins
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intime de l'idée au système , ou i'inflence du caractère d'un certain jugement sur l'effet général, etc., etc.
4° Celui qui prétendrait rendre des effets semblables par des moyens dilïérens, se tromperai l presque toujours; il atteindrai tune analogie, jamais une ressemlîlance exacte : D'ailleurs, il n'y a qu'à se rappeler que l'instruction est pour quelque chose dans le but de cette traduction , pour concevoir qu'il s'éloignerait de la même route , quand même il pourrait affecter sem]>îablement. Je suppose, pour rendre mon principe clair, que M. de Gassendi ait prétendu dans sa traduction de l'épisode du Danle, n" 1, atteindre à la force de son modèle , et imprimer les mêmes sentimens d'horreur , de pitié qu'il présente toujours, se trouverait-il que le lecteur aurait pris du Dante une idée injuste , qu'il le croirait verbeux, faiseur de figures , ampoulé , déclamateur , ce qui est précisément l'opposé du caractère de ce morceau? Je conclus que pour peindre le caractère d'un auteur , il ne suffit pas d'affecter le cœur d'une manière pareille, mais qu'il faut encore employer des moyens pareils , autant qu'il est possible , et rendre les mêmes propriétés par la même organisation. Ce que j'ai prétendu sacrifier à l'effet , dans l'observation précédente , c'était la matière et non son caractère , car le caractère consiste
dans les qualités comme dans les proprie'tés ; ou, pour mieux dire, ce qui caractérise, n'est pas seulement de produire une certaine impression , mais de la produire par une certaine manière d'êlre, de sorte que s'il arrivait qu'avec des qualités différentes , deux choses frappasssent l'âme et les sens d'une manière semblable , il y aurait dans leur caractère de l'analogie et de la différence; et cette différence doit s'éviter 1** parce qu'elle en met presque nécessairement dans l'effet; 2° parce qu'elle nuit à l'instruction, qui, ellemême , est un effet désirable , ou un but de celte espèce de traduction.
Si-
Suite.
Une traduction fidèle présente toujours les plys grandes difficultés ; les mots , les périphrases , toutes les expressions d'une langue trouvent rarement dans une autre des synonymes parfaits ; on est obligé de les rendre par des signes qui ne présentent pas à l'esprit exactement des modifications senibla])les.
Le traducteur dun ouvrage philosophique doqt
les termes ne représentant pas des êtres physiques qui ne varient jamais, mais des idées abstraites, métaphysiques, morales, qui, suivant les opinions, les systèmes et les méthodes, changent avec les temps et les lieux, ne peuvent être rendus avec exactitude par des expressions d'une autre langue ; ce traducteur, dis-je, pour donner à ses lecteurs une intelligence parfaite du livre qu'il traduit, devrait mettre à la tête de son œuvre des définitions qui changeant le sens des termes reçus dont il userait, et fixant celui des nouveaux qu'il serait obligé d'employer, lorsqu'aucun de ceux de la langue n'approcherait à un certain point du sens réel, de l'expression originale, le leur donnerait absolument analogue à celui des termes du commentaire; mais il faudrait, pour cela, que le traducteur fût lui-même un philosophe très lumineux et très subtil ; il faudrait qu'éclairé par la suite des idées et l'ensemble systématique des opinions de son auteur, il sût restituer le sens réel, le sens parfait des mots que cet auteur emploie et auquel le changement des notions opéré par le temps, l'oubli des anciennes, leur en ont pour l'ordinaire , même dans l'esprit des savans , substitué de nouveaux. Et si l'on rétléchit que, ou Ire que cette opération, qui exige une pénétration infinie, une facilité étonnante à combiner toutes les idées méthaphysiques , abstraites et morales qui peuvent
se former dans le cerveau de l'homme , qualités infiniment rares dans les plus intruits et les plus heureusement organisés ; si Ton sent, dis-je, que, outre la presque impossibilité de cette réunion dans de tels hommes , ceux qui se chargent du travail des traductions ne sont point ordinairement de cet ordre, on concevra qu'il est extravagant d'en attendre une certaine perfection dont le défaut, cependant, rend la lecture de l'ouvrage ou inintelligible ou dangereuse, ou que, devenant presque impossible de saisir le vrai sens de l'original, on demeure exposé à n'y rien comprendre ou à voir des choses qui n'y sont point.