CHAPITRE
Faiblesses et vices de l'âme.
% 1er.
Des passions.
La lèteases passions allachées atout ce qu'elles figure et contemple.
Le cœur a ses passions allachées à tout ce qu'il sent et possède.
L'ambition, la gloire, sont des passions de la tète.
Quand les idées s'étendent parmi les hommes, quand la pensée deyient une habitude, le raisonnement prend la place du préjugé, Tenlhousiasme prend la place du sentiment, et les passions de la télé chassent les passions du cœur.
S'il n'est point de bonheur complet et soutenu dans les jouissances des sens, il n'est aucune plénilude dans celles des passions de la Icte, car elles sont sèches et lajjorieuses , fatiguent riiomme, et ne le nourrissent pas.
92 ÉTUDES SLR L'HOMME.
Do l'amoar-propre.
Les petits mouvemens de l'amour -propre intéressent comme faiblesse, mais à condition qu'ils ne soient ni odieux, ni lâches; qu'ils ne soient pas du moins enracinés dans le caractère, et qu'on vous sente prêt à en rire et à en plaisanter vousmême.
La règle, c'est en définitive de n'y pas mettre d'importance.
La prétention est la plus grande ennemie de la dignité.
C'est un grand obstacle à toute grandeur, à toute supériorité, à toute puissance, que de ne pas se posséder, et prendre pour toute dignité, vérité, etc., tous les petits mouvemens de l'amour-propre, de l'humeur, ou même de la raison échauffée hors de propos. C'est l'opposé de l'excessive insouciance des esprits mous.
Amour-propre qui demande, amour-propre qui présume, amour-propre qui s'occupe de soi , sont également pernicieux.
Supprimerez-vous donc l'amour-propre , et vous refuserez- vous tous les avantages dont il est la source?
Je leur chercherai des mobiles meilleurs, plus
ÉTUDES SLR L'HOMmE. 93
sages, plus intéressans; mais supprimer tout amour-propre, c'est un songe : Il faut le subordonner, le modifier; il faut que la raison, le caractère, le cœur, le dominent; que la délicatesse, la générosité, la dignité, le goût, la sagesse, l'accompagnent pour le purifier. J'ai dit qu'il fallait le réformer quand un autre mobile pouvait le remplacer. Il faut, du moins, quand on l'emploie, le déguiser, le masquer le plus avantageusement possible. Sa face découverte est presque toujours mauvaise à laisser voir.
Il faut dire aussi que les bonmies renoncent plus facilement à leur dignité qu à leur amourpropre.
§ ni.
De la vanité.
La vanité vous traduit sans cesse devant vos juges, et devant des juges irrités.
Mais celui qui ne cberche point la gloire, et qui est insensible au ridicule, est indépendant et invulnérable.
S IV
Du faux orgueil.
Le faux orgueil use souvent inutilement beau-
94 ÉTUDES SIP. L'FIOMHE.
coup de force à emporter de supériorité des choses qu'on obtiendrait facilement par la douceur, par le sentiment, par des prières sans bassesse.
De l'ambition.
L'ambition méprise l'avarice, et l'amour de la gloire méprise jusqu'à l'ambition.
L'homme sacrifie dans son premier âge à la vertu et à l'amour de la gloire, ensuite ii lambition, ensuite à l'avarice ; il en est à peu prè^ de même des corps, des nations, des gouvernemens, des institutions humaines.
L'église commença par l'austérité, puis sacrifia à l'amour de la puissance, puis ne s'occupa plus que de ses richesses et de ses jouissances.
La vertu conduit à la réputation, la réputation au pouvoir, le pouvoir à la moHess(\
Les princes qui fondent les étals sont de grands guerriers, ceux qui leur succèdent sont de grands politiques, ceux qui succèdent à ceux-ci sont des rois fainéans.
A Rome, où la marche des sociétés humaines s'est librement développée, on a vu Rome vertueuse, Rome ambitieuse, Rome corrompue.
ÉTUDES SUR l'homme. 95
Rome vertueuse eut des citoyens, Rome ambitieuse fut peuplée de factieux et de héros, et Rome corrompue n'eut bientôt plus qu'un tyran et des esclaves.
Il n'y a pas eu jusqu'au fauteuil académique qui ne fût le terme du travail, et le point où l'on ne soupirait plus que pour les passions et les jouissances commodes.
§ VI
De la faiblesse.
L'extrême faiblesse est un défaut si dangereux dans les affaires, qu'il nous rend aussi funeste aux autres que la perfidie, en môme temps qu'il nous perd nous-meme. Un homme dont la conduite ou l'opinion change conîinuellement trompe réellement le public qui s'y iïe, quelle que puisse être au fond sa bonne foi; il y aurait même cet avantage avec le perfide, qu'une fois qu'on l'aurait deviné, on saurait à quoi s'en tenir et on calculerait sa conduite sur ses sentimens pénétrés, sans s'arrêter à ses démonstrations ; mais avec un homme vacillant, il n'y a rien à calculer, ni à prévoir, et la seule conjecture que l'on puisse former, si la chose publique tient à son
96 ÉTUDES SUR l'homme.
sort, c'est qu'il perdra tout en se perdant luimême.
bS vu.
Franchise et hypocrisie.
Parmi ces distinctions puisées dans l'observation de la nature, et qui sont la clé du cœur humain, il en existe peu d'aussi fécondes dans leurs résultats que la grande division qui caractérise les hommes par la franchise ou l'hypocrisie.
Les hommes en qui la force naturelle est grande sont disposés à dédaigner le mensonge ; dès leur enfance, ils ont fait plus d'usage de la force que de la ruse : ils sont ordinairement francs.
L'ardeur des passions naturelles rend la dissimulation presque impossible ; souvent unie à une grande vigueur, elle concourt avec elle à rendre l'homme franc; et, lors même qu'elle en est séparée, elle va encore au même but et le rend, au moins, indiscret.
La sensibilité du cœur ne va jamais sans un fond de franchise. L'exemple des femmes n'est point une objection; elles sont bien moins généralement sensibles qu'on ne le croit, et aussi bien moins généralement hypocrites. On confond sou-
ÉTUDES SUR L'HOMiVIE. ijf
vent en elles avec la sensibilité, des choses qui no sont qu'une failjlesse tout-à-fait égoïste, et souvent aussi avec l'hypocrisie, des choses qui ne sont que l'effet nécessaire de leur situation. Elles sont bien réellement divisées en deux classes : les sensibles et les hypocrites ; et cela est plus absolument vrai d'elles que des honunes, à qui la force donne plus souvent un genre de franchise qui ne tient pas à la sensibilité.
§ vni.
De la ruse.
La ruse est dangereuse. Elle insulte à la sagacité ; elle suppose mauvaise cause : on la punit, on la condamne. La bonne foi est vertu, elle est honorée en proportion delà sécurité qu'elle offre : on la récompense, on l'absout.
Peu de force et de grands désirs instruisent à la ruse.
Du charlatanisme.
Ce nom s'applique, en général, ii la lioniporio, qui consiste à vanter de mauvaise foi ce qu'on
98 ÉTUDKS sur. l'homme.
présente aux hommes pour le leur faire payer en argent, en estime, en admiration, etc.
Les diverses espèces de biens qui peuvent être le sujet du charlatanisme en établissent différentes espèces :
Charlatanisme de vertu, charlatanisme d'amitié, charlatanisme de science, charlatanisme de philosophie, de médecine, de religion, de bravom^e, etc.
L'ostentation diffère du charlatanisme en ce qu'elle n'emporte pas, comme lui, le mensonge.
Il est rare que le charlatanisme soit bien couvert; l'exagération, l'imitation fausse, les momens critiques, la ditïicullé de soutenir long-temps un état forcé, le trahissent bientôt ; et, s'il échappe aux yeux vulgaires ou passionnés, il n'échappe guère à l'observateur exercé, froid et attentif.
Le charlatanisme prend une foule de tons et de formes, selon son talent, son sujet et les personnes qu'il veut tromper : fastueux, simple, fier, modeste, caressant, l)0urru, selon les dispositions de celui qu'il joue, selon ses calculs et les circonstances.
Opposé h la hâblerie, il paraît en différer par l'intérêt ; à la fourberie, par l'ostentation. Il est encore entre ces mots comparés, bien dautres nuances, et, isolément employés, il arrive qu'ils se suppléent.
ÉTUDES sur. l'homme. 91)
Au reste, le mot charlatanisme est particulièrement affecté à celui de la médecine.
Du menteur.
Le menteur, mal préparé, met un intervalle entre la demande et la réponse, parce quil réfléchit. Or, cet intervalle le décèle, parce qu'il est étranger à l'homme sincère; et tel est l'empire de l'habitude , qu'avant de dire même la vérité, il balance encore ; il ignore s'il doit se déterminer à la dire. Un homme qui balance avant de répondre, est donc un homme accoutumé à aifirmei' selon son intérêt.
Le menteur a besoin de mémoire, car, comme on sait quon se rappelle mieux les choses qu'on a éprouvées, que celles qu'on a dites, celui qui se coupe est soupçonné d'affirmer des fictions, et ce signe est, en effet, rarement trompeur.
§ XI
De l'at'feetaliou.
L'affectation est une manière de foire ks choses
100 ÉTUDfîS SUR L'iIOMMf:.
qui annonce 1" intention de paraître c^racieux ou digne d'admiration.
L'affectation excite la méfiance. Ce que Von dit, ce que l'on fait avec affectation est l'ouvrage de l'intention, du soin, de la politique; on ne dit point, on n'agit point parce que l'on sent de même, mais parce que l'on a un tel but. Ce n'est pas l'attrait de dire ce que l'on pense ou de faire la chose à laquelle le désir du moment nous pousse ; c'est un système plus étendu, un effet plus éloigné qui guide l'homme affecté, qui lui fait feindre les opinions, imiter les sentimens, étaler les actions et la conduite.
L'affectation fait présumer la présomption et blesse ainsi l'orgueil.
Fielding distingue deux sortes d'affectation, celle qui résulte de l'hypocrisie et celle que produit la vanité, c'est-à-dire l'action de cacher ses vices et l'action de se parer des qualités qu'on n'a pas. Ce mot est pris ainsi dans une signification plus étendue que celle que nous lui attribuons communément. Cependant , il est susceptible, même dans notre langue, de recevoir toute celte étendue. Mais je ne puis adopter ce qu'ajoute Fielding, en faisant de l'affectation la source imique et nécessaire du ridicule, quoique je la reconnaisse pour une des plus fécondes. C'est un de ces systèmes exclusifs, enfant des aperçus trop
ÉTUDES SDK L'HOMME. lOl
prompts de la paresse et de ce goût de simplifier les notions, si naturel h la philosophie, et qui lui est cependant si nuisible.
§ XII
De la pruderie.
La pruderie est l'alTectation d'une pudicité outrée. On donne aussi ce nom à l'affectation d'une pudicité qu'on n'a pas, et c'est là son acception la plus ordinaire,
S xm.
De la fausseté.
Il y a dans la fausseté une méfiance qui altère l'imitation en l'exagérant ; celui qui craint d'être découvert se trahit par des précautions indiscrètes. Moins il se sent ce qu'il veut paraître, plus il en outre les signes, et il affecte de les montrer. Ainsi le fripon déclame pour la vertu, le parvenu affecte la hauteur et vante ses titres, etc.
Une fausseté Ixibituelle n'est pas long-temps secrète.
102 ÉTUDES SIR LBOMME.
Certaines personnes estiment tellement la dissimulation, la ruse et la fausseté; elles goûtent tant de douceur à s'applaudir de ces choses, et placent en elles tant de confiance, qu'elles les emploient dans des minuties qui, sans leur rendre jamais la peine qui leur en a coûté, leur ôtent, en les faisant connaître, la faculté d'en faire usage avec succès dans les cas importans.
Le grand nombre croit peu à la sincérité des paroles, surtout lorsqu'il les croit motivées; il faut donc pour influer sur l'opinion, employer les circonstances et les faits préférablement aux affirmations, et savoir placer et modifier celles-ci de manière à ce quelles paraissent désintéressées.
§ XIV
De la tromperie.
En vérité, vous qui fondez sur la tromperie vos biens en ce monde, vous êtes sur un piédestal de verre.
Que celui qui a su donner aux hommes une opinion exagérée de lui-même, se garde d'être découvert, car cette même opinion descendrait au-dessous de la vérité, plus quelle n était montée au-dessus.
On le punira d'avoir trompé.
ÉTUDES SLR L'HOJÎIWE. 103
L'amour-propre se vengera de son erreur et de son admiration surprise.
§xv.
De la méfiance.
C'est îe propre des gens qui ne connaissent pas les choses qu'ils font, d'être plus méfians, plus minutieux, plus rigides, et cependant d'être toujours trompés ; ils insultent par leurs précautions tout ce qui a affaire à eux, et omettent les véritables soins, parce qu'ils les ignorent.
Rien de plus coulant dans ses manières qu'un homme qui sait vraiment ce qu'il fait.
C'est, en toutes choses l'expérience, surtout, qui donne cet avantage, mais un sens très juste et un caractère calme, ferme et élevé, en perfectionnent les fruits et y suppléent même jusqu'à un certain point.
De l'égoïsme.
Les passions ont une certaine naïveté qui, pour peu qu'elles soient à l'aise, ne manquent guère de se déceler.
lOi ÉTUDES SLR l/jlOMME.
Ecoulez cet égoïste, il vous confiera l'inquiétude violente que lui cause le 1res léger détriment qui peut rejaillir sur lui des maux immenses auxquels sont en proie la chose publique et les amis qu'il assure lui être les plus chers.
Il y a dans l'homme un besoin de parler de ce qui l'occupe , un plaisir de dire ce qu'il sent, qui se fait jour dès que la sécurité l'y invite, ou dès qu'une certaine émotion lui fait oublier le péril qu'il peut y avoir à s'y livrer.
Sil ne va pas jusqu'à l'objet, il tourne si bien autour, quil le désigne h quiconque veut Tapertevoir.