XL
Des idées.
Les idées comme les affaires ne sont guère bien
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suivies et bien ordonnées que par les hommes qui en ont peu.
§ XLI
De Texaltalion.
Rien n'est aussi variable que l'homme exalté.
C'est une pitoyable qualité que l'habitude de se chercher des sophismes : je ne sache rien à quoi elle ne puisse conduire.
Beaucoup de gens ne sont qu'eux-mêmes au milieu des choses; — Ainsi les choses deviennent pour eux indifférentes parce qu'ils sont mous; graves, parce qu'ils sont mélancoliques; grandes, parce qu'ils sont exaltés.
D'autres suivent l'extrême opposé : ils n'ont ni centre de ralliement, ni marche suivie; la diversité des circonstances les pousse çà et là, ils sont toujours ce que sont les évènemens et jamais eux-mêmes.
Le milieu , c'est un composé de sensibilité proportionnée aux choses, éclairée par une raison saine, dominée par un caractère nerveux. Un tel homme est lui-même, parce qu'il se possède; il est aux choses, parce qu'il les sent ; il lient la juste voie du bonheur et de l'honnêteté, parce qu'il les juge.
Il s'en faut bien que ce que le vulgaire trouve exagéré et romanesque le soit effecliveraent toujours.
Là où il n'y a pas d'enthousiasme, il n'y a guère d'essor et d'audace de pensée. C'est au caractère à le fixer, à l'esprit sage et juste à le modérer.
S XLII
De l'enlhousiasaie.
L'enthousiasme sans motif est toujours puéril. Il ôte tout intérêt, tout effet à l'enthousiasme juste.
§ XUII. Inconvénient de l'enthousiasme.
La grandeur d'âme et la générosité charment dans la spéculation ; appliquées, elles dégénèrent souvent en duperie.
L'amour et le respect de l'humanité se découragent, quand on en vient à examiner les hommes.
L'étude des femmes est l'écueil des grands sen-
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timens; trop souvent, hélas! elle est le tombeau des scrupules.
Aussi ne voit-on pas d'enthousiasme cliez les gens expérimentés.
3fais l'enthousiasme et l'imagination passeront d'un excès h 1 autre, et pour avoir vu les incon-' véniens de 1" héroïsme puéril qu'ils s'étaient formés, ils se précipiteront aisément dans la misanthropie ou la scélératesse, avec d'aussi bonnes raisons.
L'expérience et la raison résistent h ces excès, voient les choses dans leur ensemble et leurs variétés, avec le bien et le mal; voient celte honnêteté sage, calme, indulgente, ferme, éclairée, qui n'est point la dupe des vices des honunes, el qui leur est beaucoup plus utile.
Heureux si tel était l eftet ordinaire de l'expérience, creuset fatal où trop souvent le cœur se dissout et ne laisse après lui qu'un lâche égoïsme !
§ XLIV
Du sentiment.
Le sentiment est la règle lapins sure et la plus prompte pour faire discerner les êtres abstraits ou concrets, doués d'une force émouvante.
g2 Êri'DES SUR l'homme.
L'esprit étend l empire du sentiment en mettant à notre portée les idées fines, singulières, éloignées, qui sont propres à le produire; le sentiment étend l'empire de l'esprit en l'engageant à s'arrêter, à observer et à travailler sur des choses dont l'aperçu tout confus a suffi pour l'émouvoir.
§XLV
De la mémoire.
La mémoire est toute dans l'imagination.
Point d'images, point de souvenirs !
C'est la netteté, la vivacité, l'ensemble harmonique, la forme im[)fimante et remarquable des tableaux qui nous sont ofierls, qui déterminera la force de nos souvenirs.
Je retrouve, par la réflexion, une suite de raisonnemens régulieis; mais une image se fixe et se reproduit mécaniquement dans ma tète.
Les plus vives sensations de ma vie, c'est par les images qui Is accompagnent que je puis me les représenter.
L'imagination puise une partie de son énergie, ou dans la disposition des organes, ou dans la vivacité qui accompagne le tableau.
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§. XL VI
De la finesse.
La finesse est la petitesse; mais ce mot signifie souvent la faculté de sentir, d'apercevoir ce qui est fin , menu , atténué , léger , insensible pour le grand nombre.
La finesse des organes tient à leur extrême sensibilité; elle en est l'effet.
L'exercice produit la finesse parce qu'elle perfectionne les organes, mais surtout parce qu'elle occupe notre esprit de toutes les idées relalives.
Les femmes, plus sensibles que nous, ont naturellement plus de finesse en tout.
Les organes pensans s'assouplissent par l'exercice et acquièrent ainsi une grande finesse. Mais les hommes dont la constitution est naturellement sensilîle et mobile, vont dans ce genre de perfection toujours bien plus loin que les autres, à exercice égal.
La finesse s'allie à la sensibilité morale, mais elle fait présumer aussi l'inconstance, car elle est l'ouvrage de la mobilité.
La délicatesse est à peu près la finesse, h moins qu'on préfère dire qu'elle en est l'effet dispute de mots!
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Les idées fixes représenteiU un être léger, délié , imperceplilîle , mais réel ; sans cela , elles seraient \ides et nauraient pas de sens. Mais il arrive souvent qu'on donne le litre de fines à des idées qui représentent des choses assez grossières, qui, par l'obscurité de l'expression , deviennent difficiles à apercevoir. Cette finesse là est la plus facile à atteindre, mais elle ne vaut pas encore la peine qu'elle coûte.
Les sentiniens fins sont des expressions légères qui nauraienl pas de prise sur les cœurs ordinaires, et qui, cependant, par leur continuité, leur fréquence , décident en quelque sorte du bonheur ou du malheur des cœurs délicats, susceptibles de les éprouver. C'est surtout aux femmes que la nature semble avoir destiné ces sensations fines pour les dédommager des grands intérêts que la politique éloigne d'elles.
Peu accoutumé à la douleur , l'homme du monde y est prodigieusement sensible; il est sur ses impressions de la finesse la plus affligeante. De là, l'extrême perfection des moyens qu'il emploie pour s'en garantir: blasé sur le plaisir, il est obligé de le varier sans cesse et de le pousser jusqu aux excès pour le làire parvenir jusqu'à ses sens. De là, ces moyens singidiers qui par leur nouveauté font encore impression ou qui plaisent du moins à l'imagination. Cependant, il a encore
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une certaine finesse pour le plaisir, et dans le physique même, car s'il est blasé, il est très mobile, et l'un répare l'autre. 11 nen est pas moins pour cela bien plus délicat pour la douleur, qu'il n'a pas connue; et à bien examiner sa conduite, la finesse des moyens qu'il emploie, tend encore plus souvent à éloigner les atteintes de la douleur qu'à faire parvenir jusqu'à lui celles de la volupté.
La finesse de l'esprit est la même que celle du cœur, puisque tout cela se réduit à sentir délicatement; cette finesse qui fait concevoir à demi-mot, consiste dans la faculté de saisir le léger rapport qui est entre le signe et la chose ; c'est toujours l'acte d'un esprit mobile, ou exercé, ou inquiet.
§ xxxxvn.
Dd goût.
Le goût est la faculté de juger avec délicatesse et finesse les qualités des êtres qu'on considère comme frivoles, dont la discussion passe pour n'être pas très obtuse et paraît dépendre plutôt de la délicatesse de la sensibilité que de l'instruction et de l'habileté de l'organisation pensante.
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§ XLVllI.
Suite.
C'esl surtout en matière de beaux-arts que cette faculté reçoit plus proprement le nom de goût; en matière de caractères, on l'appelle pénétration ; elle prend le nom de jugement, lorsqu'elle s'exerce sur des choses sérieuses.
Un homme de goût est affecté par les choses les plus légères ; il les aperçoit, les apprécie ; un léger défaut le choque et le blesse ; un agrément fin ou faible, pour tout autre imperceptible, trouve prise sur ses organes délicats.
L'homme de goût, tel que je viens de le définir, doit sans doute apprécier ce qu'on appelle communément de beaux écarts; il doit mépriser les règles lorsqu'elles nuisent à la perfection ; il embrasse, en un mot, toutes les manières de juger avec autant de vérité que de finesse, et apprécie également le bien et le mal , sous quelque forme qu'ils lui puissent être présentés; mais cet être merveilleux est presque un être de raison.
L'excès de sensibilité nécessaire pour juger avec une extrême délicatesse est suivi pour l'ordinaire d'une mobilité, dune faiblesse qui ne saurait sans douleur supporter les grands elïèts, qui
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est choquée, douloureusement afTeetéc de ce qui, sur le grand nombre, doit produire des impressions agréables.
Extrêmement sensible aux aiïections désagréa blés que produisent de légers défauts, l'homme uo goût les proscrit avec sévérité, et s'occupe à les émonder; ce soin l'absorbe, et combien n'csl-il pas difficile qu'il se rappelle tous les effets heureux , inséparables des légères imperfections qu'il évite.
L'homme de goût est comme une femme susceptible d'être séduite ou d'être choquée par mille choses qui n'ont sur le commun des hommes aucune prise; il est nécessairement préoccupé, disirait par les détails; il est un pt'u minutieux, et s'il n'a une étendue d'esprit immense, les grandes choses doivent souvent lui échapper.
Le goût s'allie difficilement à l'enthousiasme, à la chaleur de l'imagination ; absorbé parles grands objets qui l'agitent, l'écrivain enthousiaste ne saurait aisément descendre à s'occuper des détails, des agrémens légers, des bienséances ; c'est Shakespeare, c'est Milton, c'est Homère !
Ainsi l'ardeur de l'imagination semble exclure le goût pris dans un certain sens, ou du moins l'exercice de cette qualité.
Quoique le goût tienne plus peut-être à la délicatesse de la sensibilité qu'à la réflexion et à la
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connaissance du cœur humain, il ne saurait cependant être porté à un certain point sans leur concours : ainsi, il suppose Ihabitude de la méditation, quelque philosophie, et le don d'une âme ardente, et une imagination fougueuse se trouvent rarement réunis dans le même sujet. A ces qualités Marmontel, Laharpe, d'Alembert ne sont point des gens chauds. M. deVollaire, qui l'était, était un homme rare, et le goût dont il était doué consistait d'ailleurs bien plutôt dans 1 extrême délicatesse de sa sensibiiiU' que dans la possession d'une didactique saine ei philosophique.
On puise le goût dans le inonde, parce que pour juger juste après tout, il s'agit moins de juger ce que sont les choses en elles-mêmes, ou par rapport à l'humanité, que de juger ce qu'elles sont par rapport à son siècle et au petit nombre même qui en constitue la portion brillante. Dans lecommei'ce du monde on apprend à agir, à penser, à sentir comme lui , on contracte ses opinions , ses goûts, son caractère, etlon devient ainsi capable de porter des juge mens qu'il ratifiera ; ce qui, aux yeux de ce monde, est nécessairement juger juste.
Le commerce des hommes de goût, celai des lemines, perfectionne le goût, parce qu'auprès d'eux on s aj>proprie les idées , la méthode . qui les guident ; les femmes ont une certaine finesse qu'on acquiert ; aussi nous apprenons rexislence
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de ce que nous ne soupçonnions pas, et du moment que nous savons qu'il existe, nous l'apercevons aussi.
Si le monde forme les poètes agréables et légers, ce n'est point uniquem<^nt parce qu'il perfectionne le goût; mais c'est lîi qu'on apprend à s'énoncer avec un nalurel facile sur des ol)jets qui n'ont en quelque sorte de réalité, d'importance, que dans l'esprit des gens du monde : et le goût ne sulïirait point pour donner celte facilitéla : bien qu'il apprenne ii la distinguer, on apprend aussi, dans le commerce du monde, à manier sa lani^ue avec toutes les grâces dont elle est susceptible : et ces talens sont aussi indispensables que le goût , à celui qui prétend obtenir un rang distingué dans la carrière des beaux-arts. 11 fut un temps où le monde était l'écolier des beaux esprits; il est aujourd'hui leur instituteur. Depuis que le goût des lettres, l'instruction, les passions délicates, ont pénétré dans son sein, il est devenu, pour presque tout ce qui tient aux arts d'agrément, la meilleure académie à consulter.
Il est des choses qui, par leurs relations avec les qualités essentielles de l'humanité, doivent plaire ou déplaire dans tous les temps, ou chez tous les peuples; il en est aussi qui, ne frappant que sur des passions moins générales, moins primitives, et qui, étant l'effet des opinions que nous inspi-
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rent les circonstances, ou du caracièie qu'on doit au gouvernement, au climat, doivent plaire et déplaire successivement, suivant les variétés que subissent ces passions.
Ainsi , le goût varie ses décisions, selon le temps et les lieux; et celui qui était réellement un homme de goût dans son temps, parce qu'il jugeait les choses ce qu'elles étaient réellement alors pour ses contemporains et pour lui, pourrait ne l'être plus, placé dans un autre point de la chaîné des siècles, parce que les rapports des choses aux hommes, seraient changés.
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