T. IV. IS
exalté, d'une sensibilité fort vive, et pour lors son style s'en ressent. Joignant à ce qu'il a d'inégal et de décousu une foule d'expressions hautes et métaphoriques . il approche du pindarique ; mais , pour l'ordinaire , il est familier avec de la grâce , de l'esprit, du naturel. C'est de lui que nous tenons cette belle similitude , que l'homme civilisé, dans les villes , ressemble à ces monnaies polies par le maniement et la circulation, dont la première empreinte, l'empreinte caractéristique, est effacée.
Heureux bon sens, qui sait tout manier sans importance et répandre à pleines mains sur les autres et sur soi-même le ridicule innocent !
Voyez-là, cette main délicate, badiner avec tout ce qui est fragile et sacré ! elle ne brise et n'offense rien. Voyez-là, lorsqu'elle arrive où le simple toucher porte blessure, se suspendre et s'abstenir ! Voyez-là se répandre avec profusion, s'élever aux cieux avec une énergie prophétique quand elle a trouvé la touche sensible où lame entière se concentre en une seule affection !
Aimable philosophie qui sait mettre à part toute l'importance fatigante des sujets, badiner avec leurs détails amusans, jouer avec tous leurs petits intérêts, y cueillir d'une main folâtre, mais adroite, tout ce qui flatte et réjouit !
La délicatesse , — l'originalité sans affectation ,
— la liberté en plusieurs genres, — la grande vérité morale et sentimentale , — l'énergie sentimentale et exaltée; telles sont les qualités de cet écrivain.
Tm qui converses avec Sterne, tu trouveras en lui un grand modèle de finesse, d'intelligence, de délicatesse et de tact; tu apprendras à expliquer tous les gestes, à distinguer toutes les nuances, à voir là où les autres ne voient pas; à sentir, à dire ce qu'ils n'ont jamais dit , ni vu, ni senti , et ce que pourtant ils recevront avec délices de tes mains , si l'habitude n'a formé calus dans leur tête et dans leur cœur, et à tirer d'un petit fonds d'immenses richesses.
Sterne rend bon, car dans cette enceinte de moralité que l'homme regarde si souvent comme une triste prison , il évoque une multitude de joii issances enchanteresses et inconnues, et ne vous environne que de physionomies aimables; il fait foisonner autour de vous tant de fleurs et de fruits délicieux, qu'en songeant aux dangers et aux peines qui vous assailliraient dehors, vous ne sentez plus que la douce nécessité de demeurer oii vous êtes.
Sterne vous ouvre un monde nouveau , il vous montre une nouvelle mine de découvertes , d'observations, de pensées, d'émotions, de rires et de larmes ; il vous attire à lui et puis vous pousse de la main dans des routes inconnues, où tout
est nouveau, où tout ce qui vous environne vous fait découvrir en vous quelque faculté sensible , inaperçue jusques-là, et vous fait éprouver de doux fréinissemens.
Il faut, pour bien savourer Sterne, être libre de toute préoccupation, avoir l'esprit, les sens et le cœur dispos et propres à recevoir toute impression. Il ne faut point démotion ni d'agitation déjà produite, ni cette ardeur de besoins moraux ou physiques qui poursuit d'un appétit dévorant les excès et les crises : il faut encore, avec cette disposition libre, mais mobile, une habitude d'intelligence et de nombreuses idées de ralliement qui donnent la rapidité des aperçus, car quand même l'esprit trouve, s'il a eu trop besoin de chercher, le sentiment se refuse.
Une jeune femme avec peu de tempérament et un esprit cultivé, est plus propre que personne à sentir et à goûter Sterne.
Les gens de poids reprochent à Sterne de s'être trop exclusivement occupé de petits objets, de n'avoir donné que de ces bluettes d'esprit, de sentiment, de gaîté , qui ne portent que sur le moment de l'impression , et qui ne laissent ni précepte, ni sentiment durable.
Cela n'est pas vrai en tout : Sterne forme à la délicatesse ; il enseigne la philosophie ; il donne à l'esprit de son lecteur de la précision et de la fi-
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nesse ; il donne sur le cœur et l'esprit humain des lumières justes et nouvelles; il apprend h observer celui-ci, à le suivre dans toutes ses nuances, à le deviner sur tous les signes. Voilà l'utile!
Et sur l'agréable , quelle richesse ! quelle jouissance à le lire ! Comme il apprend à savouer avec délicatesse toutes les situations, toutes les ressources de ce monde ! Comme il ouvre la porte des sensations ! comme il vous en crée de nouvelles, de piquantes, de délicieuses ! Comme il vous apprend à jouir, et vous montre dans tous les sujets des genres inconnus de jouissances ! Comme il vous enseigne l'art et le but de la bonne plaisanterie, du doux, du délicat, du vrai sentimental, du naturel, de l'originalité gracieuse et facile; de l'aimable radotage, de l'ivresse de l'abandon, du libertinage d'esprit, surveillé par le tact le plus exquis ; de cette étourderie adroite et légère, qui s'en va cueillant toujours des fleurs sur la rive dangereuse du fleuve !
§ vni.