GRAVINA
Son livre de VEspriides lois romaines marque
un esprit étroit, attaché à la lettre, faible iiilerprétateur, avec une âme honnête et religieuse.
Sa métaphysique de la politique est mauvaise; elle roule toute sur le droit, sur le juste et le possible, nullement sur le lait, sur le réel et le vraiàemblable; et sur la partie qu'elle traite, elle ne montre que les rêves d'un honnête homme fort borné.
Ce qu'il dit de l'empire romain ne concerne que le droit, et c'est pourquoi il diffère toujours d'opinion des historiens qui n ont traité que le fait.
Sur le droit civil, il ne voit que ce que la loi dit. L'esprit, la liaison aux mœurs, au gouvernement, au caractère national, tout lui échappe; il motive mal. Celte partie, en un mot, n'est que l'ouvrage d'un praticien. Quant aux désordies, aux contre-sens, h la fausse explication des lois, le traducteur en est l'auteur évident dans tant d endroits que je n'ose rien en reprocher au texte.
§ IX
L'abbé RAYNAL.
La tète de Raynul est féconde, rapide, impa-
tiente ; il est bavard ; il œurt et ne s aiiète pas à perfectionner l'œuvre quil jette.
Il est souple, coulant, variable ; il prend aisément de toutes les inanièics ; il entre dans toutes les idées.
Enthousiaste, impatient, présomptueux de son esprit, Raynal n'examine point; ii croit à ses premiers aperçus, se trompe, s'égare à tout moment, pose sans restriction des lois générales, se livre à des spéculations simplifiées et généralisées, toujours ingénieuses, souvent instructives, mais imprudentes et nécessiteuses des corrections d'un esprit sage. Sa philosophi(^, belle et abondante comme sa poésie, se sent, connue elle, de la précipitation.
Sa nature doit être inquiète, impatiente, exaltable.
Analyste, raisonneur, homme de la tète, sa poésie s'en ressent toujours.
Sx.
L'abbé de MABLY.
Homme honnête, bon, plein de solidité et de caractère.
il a vécu sans faveur et dans la retraite avec des talens admirés, par une suite de son caractrte inflexible et sévèrement honnête.
> Il n'a écrit que sur la politique.
Il fait présider constamment la politique par la morale ; celle qu'il professe est franche, noble, fidèle, et il soutient cette thèse, si souvent posée et de si mauvaise foi, que, pour les états comme pour les particuliers, la politique la plus sûre est dans la pratique de l'honnêteté.
Attaché aux politiques anciens, il embrasse exclusivement leurs dogmes sur l(^s sources de la puissance, de la stabilité, du bonheur des sociétés ; ce sont, suivant lui, l'agriculture, les mœurs, la pauvreté, toutes les vertus politiques, simplicité, frugalité
Il repousse conséquemment tous les dogmes de notre politique moderne, de notre système économique; il proscrit le commerce, etc.
Ces principes, il les généralise pour toutes les sociétés humaines, et les applique également avec quelques modifications à la démocratie, à la monarchie, à toutes leurs combinaisons, à toute la multitude de leurs modes.
Sans entreprendre de discuter le fond de ses opinions, que je crois très justes, mais peu applicables dans l'état actuel des choses, moins par défaut de convenance que de possibilité, cet auteur
voit en grand, remonte aux principes, pense solidement; il est nourri d'une instruction saine, éclairée par un esprit à la fois métaphysicien et solide, guidé par des sentimens honnêtes et des vues sages.
Quoiqu'un sentiment dou?: anime sa manière d'écrire, on pourra le trouver iïoid, sec ; il a peu d'imagination; au lieu de peindre, il réduit, il abstrait. S'il développe , il s'étend sur ses idées ; celte manière de les présenter n'a nul attrait pour certains esprits , et faute même de se rappeler le sens positif et déterminé qu'il attache à ses expressions , on l'accusera d'être vague ou purement méln}>liysique ; tandis qu'Helvétius , par exemple , qui Test bien plus , échappe à tous les dégoûts de son sujet par la poésie de son style.
§ XI
Le Président DU PATY.
D'abord avocat-général au parlement de Bordeaux, il fut distingué par ses connaissances, son enthousiasme, son éloquence hyperbolique.
Refusé par son corps à l'agrément d'une charge de président , il en fut pourvu par la cour , et le parlement fut mandé sur sa résistance.
Auteur, dans ces derniers temps, du mémoire pour trois hommes condamnés à la roue , le seul de ses ouvrages qui me soit connu.
Belle production!
Nourri de l'aiiaire, nourri de la matière au naturel et au positif, il discute le sujet le plus compliqué avec un ordre , une méthode , une logique qui note rien à la vigueur, à la précision de la mémoire, à la solidité du fond des choses.
Rien n'y languit ; une étonnante vigueur d'esprit a rangé, resserré, épuré ces longues pages également claires pour l'esprit, vigoureuses pour l'opinion, attirantes pour l'intérêt, lumineuses par leurs délails et par leur ensemble.... L'éloquence y surgit du fond des choses. . . . L'enthousiasme y paraît appuyé sur la raison....
La science, la philosophie naturelle et artificielle, l'imagination et le sentiment, fondus et amalgamés ensemble dans le creuset d'une même tête , ont coulé rapidement sur le papier dans un de ces momens heureux où le génie , comme la lave du volcan , exalté par la chaleur intérieure, s'échappe librement et à flot par toutes les portes de la pensée.
M. DuPatyj paraît dans ce discours attaché aux opinions philosophiques modernes, relatives à son sujet ; royaliste en ses dogmes sur notre gouvernement, anti-parlementaire, ses opinions sur
tous ces objets tendent à l'excès et au système de parti.
Ses idées sur l'administration de la justice criminelle, sur notre ordonnance, notre jurisprudence, sont infectées du même vice.
Inconsidéré sur les dogmes d'humanité , de philosophie , il est enthousiaste , ridicule et bas dans les louanges qu'il prodigue à Louis XVI, au garde-des-sceaux ; si l'on pouvait ne voir, dans ses plats mensonges, que l'homme qui plie sa pensée pour sauver trois innocens de la roue , on plaindrait la nécessité, on excuserait l'intention, on désapprouverait la manière ; mais le dégoût nous dénonce à chaque page les hommages du flatteur que la force a fait président.
La manière de M. Du Paty est riche et variée; plus conduite par le sujet, par le sentiment, par le génie, que par la règle et l'habitude , elle est libi'e, vraie, pittoresque et naturelle.
Des alinéa de plusieurs pages, des chapitres de quelques mots , des phrases pouvant sallier, détournées et isolées dans des alinéa particuliers, pour plus de clarté, plus de force et pour faire plus d impression ; le tout à propos, dans l'intérêt du sujet, et non pai- un esprit d affectation à peine sensil^le, tel est le genre de Du Paty.
284 ÉTUDES LITTfir.AînES.
§ XII
De la tradnction des Géorgiques.
La traduction des Géorgiques de Virgile, par l'abbé Delille , ornée de la poésie la plus harmonieuse, est plus brillante que fidèle. M. Delille s'est attaché à imiter son auteur, à traduire pour ainsi dire sa chaleur, son coloris, plus qu'à rendre littéralement ses idées.
On sait , au reste , que les Géorgiques sont un poëme où la forme est très supérieure au fond ; que celui-ci manque à un point répréhensible d'ordre et de plan; que les observations et les préceptes sont puisés dans les adages superstitieux du peuple , ou tout au plus dans une expérience incertaine et mal étudiée; mais que la vérité , la fraîcheur et la variété des images , l'élégance inimitable d'un style qui ennoblit son sujet sans le dénaturer , et la plus sublime harmonie , cachent ces imperfections sous un voile bien propre à leur concilier l'indulgence.
§ XIII
Du poème des Saisons.
Les Saisons, poëme par M. de Saint-Lambert , est un charmant ouvrage , précédé d'une excellente préface , où l'auteur développe les vues les plus saines sur ce genre de poésie. Le poëme porte le caractère d'un esprit étendu, éclairé, philosophique ; la variété et l'ordre bien entendu des parties éloignent l'ennui de sa lecture. La poésie en est plus correcte qu'harmonieuse. La tournure des phrases, la construction pèchent par l'uniformité. Le style est orné, noble, brillant, sans enflure et sans affectation. Enfin, l'auteur a connu assez l'art de donner à son poëme une forme capable d'émouvoir, d'intéresser et de plaire, pour remplir ces fins, avec des talens médiocres pour la poésie.