CHAPITRE IV
Affeotions de l'âme et de l'esprit* Des désirs.
Quand on nous laisse tout Yoir, nous mesurons l'étendue et la valeur des choses ; notre appréciation est juste, nos désirs sont restreints.
Si l'on nous montre un échantillon qui promette, l'imagination suppose immensément, et les désirs sont sans bornes.
Quand on nous laisse jouir de tout, sans espoir de nouveauté, nous désirons peu la répétition.
Si l'on nous laisse jouir d'une partie et qu'elle soit exquise, qu'elle en suppose mille égales ou supérieures, nous désirons la répétition ; car elle promet nouveauté.
Quand, enfin, on nous fait jouir jusqu'à satiété» nous n'attendons rien de plus grand, de plus complet ; nous connaissons les bornes du degré de bonheur qu'on peut nous donner, toujours bien inférieures à ce que l'imagination nous promet quand elle est libre.
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Mobilité.
Nous devenons chaque jour plus mobiles; la mollesse de nos mœurs, nos jouissances prématurées, le café et tous les autres poisons habituels qui travaillent à notre ruine, ont sensiblement mobilisé les constitutions depuis un siècle.
Les productions de l'esprit se ressentent chaque jour de ces progrès des organisations physiques. Aujourd'hui, on a du goût, do h griue, de la finesse; mais on manque absDlunieiii de lorce, de chaleur. La fioideur des passions se décèle dans le style; la faiblesse de l'attention dans la brièveté des ouvrages : nous avons peu de poètes, et ce ne sont que des poètes légers. On pense, on juge avec justesse, on est voluptueux par philsophie ; mais on ne sent rien avec force, et le tempérament est éteint. La froideur des passions a laissé l'esprit dans une liberté qui lui permet d'approfondir et de juger juste; aussi ne voit-on que de ces hommes qui, nés insusceptibles de sentir, se livrent à la faible compensation de connaître : le siècle de la philosophie et du quiélisme a suivi le siècle des erreurs et des passions.
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Hcs habitudes.
Les habitudes constiliient les qualités.
L'habitude d'être, modifié d'une certaine manière, est la qualité sous le sens le plus général.
L'habitude d'agir d'une certaine manière, constitue ce que l'on nomme les mœurs.
L'habitude de désirer et de craindre certaines choses, constitue la passion.
Les habitudes décèlent : on ne s'en méfie pas toujours; il faut même beaucoup d'esprit pour s'en méfier, surtout des habitudes morales, dont l'indication, moins saillante, est très sensible pour les bons observateurs. Un homme qui a été d'un certain état, a fait cas de cet élal; et, quoiqu'il soit méprisable, il lui arrive, par Thabitudo de ce jugement, d'en penser, d'en parler encore avec considération. 11 aura conservé do même les opinions ou les hal)itudes de jugement des hommes de cette profession, comme les opinions et les sentimcns que font naître en eux les personnes des diverses classes de la société : les habitudes de regarder certains o])jets comme imporlans, les habitudes
du langage, sont aussi 1res indicatives.
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L'habitude de cerlains sentimens laisse sur la physionomie des traces sensibles , surtout lorsque nulle impression actuelle ne la modifie.
Il est des caractères que le goût des spectacles plaisans accoutume à rechercher et à découvrir dans tous les objets ce qu'ils renferment de ridicules. Us sont devenus, par l'habitude, très habiles à les y apercevoir, et ce seul talent rend leurs observations amusantes et leur société recherchée. De là naît l'art de peindre, de narrer plaisamment.
§ IV
Senliment de la liberté.
La liberté est la puissance d'user de ses forces naturelles. C'est, si vous le voulez, Tabsence de toute contrainte arlKicielle ou extraordinaire.
Tous les êtres pensans chérissent la liberté, parce qu'ils craignent les maux que peut leur inlliger celui qui les tient en esclavage, parce qu'ils sentent que pouvoir ce que Ton désire, c'est pouvoir s'attribuer le plaisir, c'est la porte du bonheur.
Les passions, les opinions, les moeurs, la cons-
ÉTCDES SUR l'homme. Ht)
titiuion des hommes et des peuples, font qu'ils prisent plus ou moins la liberté, quils la sacrifient volontiers pour certains autres biens, ou qu'ils la préfèrent à tous.
Voyez l'infortuné volatile qui craint tout, et quia tout perdu. Une main perfide l'étoutfe en croyant le caresser; une cage odieuse captive ses mouvemens, s'oppose à son vol, enchaîne sa vivacité; un air corrompu l'environne, l'alourdit, l'affaisse; il a perdu ses amours, le spectacle réjouissant de la campagne, cet atmosphère pur et subtil où il se livrait h son aise à mille jeux, à mille mouvemens divers; il a perdu tous les biens, et éprouve des maux cruels ; il en craint à tout moment de plus terribles : voyez-le s'élancer avec rage contre les parois de sa prison, voyez-le, sombre et découragé après d'inutiles efforts, occuper tristement un coin de sa cage, l'air affligé, morne, humilié, sans espoir, trembler au plus léger mouvement, refuser la nourriture; il ne se livre plus chaque matin à l'expression d'une joie naïve, il est muet, immobile; son plumage est hérissé, la maigreur le défigure; ses grâces, sa vivacité, sagaîté, sont passées. Vous le verrez toujours accablé par l'épuisement ou exalté par le désespoir, jusqu'à ce qu'une mort désirée ait fini ses maux, ou que l'habitude et le temps, par qui toute sensibilité s'émousse, aient fait succéder l'apathie, le calme
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ol l'oubli aux sensations doulourcusos qui loul déchiré.
Toi est l'homme qui a perdu sa liherlé.
De la paresse.
La paresse du corps et de l'esprit tiennent à beacoup de causes permanentes et variables, mais elles tiennent aussi beaucoup h l'habitude.
De rennai.
Il est bon d'enlever à la paresse tout ce qui n'est ni un repos utile, ni une jouissance réelle.
L'ennui piocède de Tabsence des sensations. Soit que l'inertie soit une manière d'être doulouleuse, soit que l'absence de distraction laisse place libre h des douleurs toujours prêtes à nous assiéger, les sensations seules en sont le remède.
Parmi les douloureuses, nous en cherchons pour nous distraire, parmi les laborieuses pour nenser.
ÉTUDES SUR l'homme. 117
Pendant le travail moral nous sommes h l'affût d actes et de sensations qui, sans troubler nos idées ni les traverser, emploient une supertluité d'activité et de sensibilité pour nous tenir en éveil.
De là, le goût du tabac, le goût de s'approcher du feu sans avoir froid ; les uns se grattent , les autres crachent, sucent leur langue, etc; les tics semblent en procéder presque tous.
L'agitation, la mobilité du genre nerveux qui produisent intensité sur tout ce qui est du ressort de la sensibilité, accroissent ces choses.
§ vn.
Suite.
L'ennui (et je le distingue de cet état maladif qui est la limite des violentes maladies de nerfs, ou l'effet des embarras et des obstructions des viscères), l'ennui, dis-je, est un malaise de l'esprit, inquiétude ou torpeur, agitation chez les imaginations vives, léthargie fatigante chez les esprits bornés. Il naît du défaut d'amusement et d'intérêt : le plaisir l'interrompt ; mais, comme il est lui-même presque toujours momentané, il n'agit sur l'état de l'âme qu'en passant. On ne saurait
lis ËTVDES SLR L'HOMME.
croire combien l'ennui trompe de gens et détruit de tempéramens par les remèdes qu'il fait entreprendre. On interroge des médecins sur des peines que les plaisirs seuls peuvent dissiper, et bientôt le corps le plus sain suc-, combe à des remèdes donnés pour des maux auxquels il n est point en proie, victime des erreurs de l'esprit, dont on l'accusait injustement d'être la cause. C'est la plus sotte erreur de croire que des maux qu'on n'éprouve pas physiquement agissent sur l'âme, et qu'alors qu'on digère bien, qu'on dort bien, que les nerfs sont fermes, on doive les ennuis h sa santé. La constitution saine modifie sûrement la vivacité de l'esprit, rend actif, inventeur ou sot ; mais elle ne fait rien à la tristesse et au contentement.
§ vm.
Du remords et du repentir.
Le remords est la douleur produite par le sentiment des maux qui ont suivi ou qui peuvent suivre une faute commise.
Le repentir est le sentiment qui suit le jugement que lactioii ({uon a faite est contraire à notre bonheur.
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