‹ Œuvres. Publièes d'après des documents inéditsChapitre 22 sur 56 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

FREMIN et BENÀRD.

FREMIN

ES grandes complaintes, homme de bien, tes pitoyables pleurs, et tes durs sanglots

m'ont contraint de sortir icy, veu mesmes qu'ils pourroient bien esmouuoir à pitié, par manière de dire, les pierres et rochers, voire les plus reuesches bestes du monde. le suis venu te donner secours, ayde et conseil, moy qui suis homme, et par tant l'humanité n'est point hors de moy.

BENARD

Je ne sçay comment ie vous doy remercier d'vne si aimable et honneste offre : et veu vostre courtoisie, ie ne puis croire que vous soyez de ceste ville, où ils sont si mal-gracieux.

FREMIN

Aussi ne suis-ie, estant né en Picardie.

BENARD

A la bonne heure. Puisdonc que si liberallement vous me promettez toute douceur, ie vous prie ne veuillez auoir esgard au tort que vous prétendez que mon fils ait fait à vous et à l'honneur de vostre fille, et que vous coulliez au long de sa grande faute. Ne veuillez tourmenter ma pauure et chetiue vieillesse d'informations, de procédures, de citations, et de chiquaneries. Ne me iectez point en proye à ces gourmans et gloutons d'auocats de ceste ville,

qui en moins de rien succeroient toute ma substance, mes os et mon auoir.

FREMIN

Vous dictes vray de cela.

BENARD

Je confesse le tort de mon fils : mais relaschez luy quelque chose de vostre bon droit. Songez que c'est d'vne ieunesse et d'vne folle amour, et qu'il ne tienne à vous qu'il ne soit deliuré. Je me soubmets à toute telle satisfaction qu'il vous plaira.

FREMIN

Mon amy, ie sçay bien que vault tout ce que vous auez dit, car i'ay esté parmy le monde en beaucoup de lieux pour le sçauoir, et mesraement à Mets, d'où ie sçày bien que vous estes. J'entens bien que c'est d'amour et de ieunesse et, si i'estoy en mon pais comme ie suis en cestui-cy, ie me tiens tant vostre amy que de cecy ny d'autre chose ie ne ferois que ce qu'il vous plairoit.

BENARD

Helàs, ie vous en remercie.

FREMIN

Et sans cela, ie me dois tant plus condescendre à vostre volonté, comme plus vous abusez, touchant le païs, la maison et le lieu d'où est ceste fille Fleurdelys.

BENARD

Je voudroy n'ouïr iamais ce nom de Fleurdelys ; mais acheuez.

FREMIN

Pourquoy cela ?

BENARD

Il rengrege mes vieilles douleurs, d'autant que i'ay perdu vne mienne petite fille de ce nom et ne sçay, pour le présent, s'elle est viue ou morte.

FREMIN

Voyla grand cas ! où la perdistes vous ?

BENARD

En la ville de Mets.

FREMIN

En la ville de Mets ! et quand ?

BENARD

Quand les François entrèrent dedans la ville. Mais pourquoy vous enquestez vous ainsi ? Cela ne fait que m'attrister d'auantage d'en parler : acheuez ce que vous me vouliez dire.

FREMIN

Non, non, ie suis content de sçauoir cecy, et pour cause ; comment la perdites vous ?

BENARD

le lalaissay par mesgarde dans ma maison de grand' haste que i'auois pour eschapper hors la ville, quand les Françoys se vindrent camper deuant Toul, ville prochaine de Mets : car nous fusmes quelques citoiens qui eusmespeur, ne sachants quelle issue deuoit aduenir d'vne si grande armée du Roy si près de nous : ioinct aussy que nous fauorisions plutost le party de l'Empereur que du Roy, et par ainsi Ion nous pouuoit estimer mauuais françois. Bien est vray que si l'eusse sceu la ville deuoir estre rendue de telle sorte, ie n'en fusse ia sorty. Quand donc le Connestable de France entra auec quelques gens armez dans la ville, et à la foulle, quelques vns de sa compagnie trou-

uerent ma maison. Mais que me sert de dire tout cecy !

FREMIN

O Dieu ! pourroit ce bien estre ce dont ie me suis douté du commencement ! Vous laissâtes donc vostre fille seulle en vostre maison : et quel aage pouuoit elle auoir ?

BENARD

Cinq ans.

FREMIN

C'est iustement pour venir au compte : et se nommoit Fleurdelys ?

BENARC.

Ouy. Mais à quel propos tout cecy ?

FREMIN

Attendez un peu. Si vous la revoyiez d'auenture, la recognoistriez vous bien .>*

BENARD

Agrand'peine : toutefois s'il m'en ressouvient bien, il me semble qu'elle a un petit seing rouge soubs l'oreille gauche , comme d'une petite fraize, ce qui luy est aduenu à une cheute. Mais mon Dieu, seroit-il bien possible que

— Lxxxm —

vous m'en puissiez dire des nouuelles, puis que vous enquestez si curieusement ?

FREMIN

O Dieu, me permettrois tu bien auiourd'huy ce que i'ay tant désiré de fois, à fin que ie ne soys plus en peine et en charge ! Or, entendez à ceste heure ce que ie voulois tantost dire, et puis après regardez si c'est vostre fille, celle dont ie parleray. Je disoys donc que ie me dois tant plus condescendre à ce que vous voulez, comme plus vous vous abusez touchant le païs et le père de ceste fille que vostre fils a voulu rauir, et qui se nomme Fleurdelys,

BENARD

Quoy ? n'est-ce pas vostre fille?

FREMIN

Non, encores que la plus part des gens de ceste ville ait pensé qu'elle soit mienne, mais ie n'eus oncques enfans : quant à ceste-cy, elle est de Mets.

BENARD

Dictes moy s'il vous plaist, comment donc est elle tombée en vos mains ?

FREMIN

Pour VOUS dire la vérité, ie n'ay encores sçeu au vray qui estoit son père. Or tel que vous me voyez, i'ay suiuy les armes l'espace de vingt ans, et presques en la compagnie du connestable que vous venez de nommer, et estois l'vn de ceux qui à la fouUe entrèrent auec luy dans Mets : là où (comme celuy qui cherchois à loger auec beaucoup de mes compaignons) i'entray dans vne maison où il n'y auoit personne fors qu'vne petite fille âgée de quatre ou cinq ans, mais bien quelques meubles.

BENARD

O fortune, me donnerois tu bien cest heur que de me rendre ma fille 1

Tout aussi tost que la fille me vit, elle m'appella son père, ce qui m'outrepercea si bien le cueur que ie la pris et la fis porter en ma maison en Picardie, là où ie I'ay fait tousiours nourrir comme mienne par ma femme, dont ie n'ay lignée.

BENARD

Quels habits auoit elle quand vous la pristes ?

FREMIN

Vne petite robbe de taffetas changeant et vne perle pendue à son oreille : souuent appelloit ce nom de Laurence.

6BNÂRD.

C'estoit le nom de sa nourrice. Or c'est donc ma fille pour certain : ie n'en veux plus douter. le vous prie, que ie la voye, viste : ie ne la verray iamais assez à temps.

FREMIN

le ne demande autre chose, entron dedans.

BENAKD.

le verray bien si elle resemblera à sa feu mère.

FREMIN

Croyez, Sire, que vous la trouuerez bien belle et de belle taille.

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