LE PROLOG VE
IL SEMBLE, Messieurs, à vous voir ainsi assemble:^ en ce lieu, que vous y soye:{ venus pour ouir une Comédie :
vrayement vous ne sere^point deceusde vostre intention. Vue Comédie pour certain vous y verre:{, non point vne farce ny vne moralité : car nous ne nous amusons point en chose ne si basse ne si sotte, et qui ne monstre qu'vne pure ignorance de nosvieus François. Vous y verre:^ iouer vne Comédie Jaite au patron, à la mode, et au pourtrait des anciens Grecs, Latins, et quelques nouveaux italiens, qui premiers que nous
ont enrichi le magnifique et ample cabinet de leur langue de ce beau ioyau : une Comédie, di-ie,qui vous agréera plus [si vous estes au moins admirateurs des choses belles) que toutes [ie le diray librement), les farces et moralité^ qui furent oncques iouees en France. Aussi auons nous grand désir de bannir de ce Royaume telles badinerieset sottises, qui comme ameres espiceries ne /ont que corrompre le goust de nostre langue, et vous monstrer au parangon (i) d'icelles le plaisir et la douceur qu'a vne Comédie faite selon Fart, comme est ceste cy, et qui n'a moins de grâce en nostre vulgaire que les Latines, et Italiennes au leur. Aussi me puis-ie bien vanter que nostre langue pour le présent n'est en rien inférieure à la leur, tant pour bien exprimer nos conceptions que pour enrichir et orner quelque chose par éloquence. Nous sçauons bien qu'il y aura quelques vns qui auec vn hochement de teste et froncement de sourcil ne feront paf^ cas de Comédie comme chose trop commune (ce leur semble) encor quelle soit rapportée à l'art d'vn Terence, aioustans que c^est à faire à gens de basse et vile condicion que de faire
(() C'est-à-dire à la comparaison d'icelles.
des ieus pour passctemps aux autres. A ceux-là on respondra[sid'auanture ils méritent response) qu'ils ne scauent que cest d'vne Comédie faite selon Part, et qu'on en iouë bien rarement en France de telle sorte : d'autant que les Plautes, les Terences et les Ariostes y sont rares, les~ quels, bien quils fussent grands personnages, n'ont dédaigné de faire tels ieus. Et si on m'allègue qu'on iouë ordinairement assez de ieus qui ont ce nom de Comédies et Tragédies, je leur rediray encores que ces beaux tiltres sont mal assortis à telles sottises, lesquelles ne retiennent rien de la façon ny du style des anciens. Au moyen de quoy nous voudrions bien qu'on se desaccoustumast d'ouir et de faire tel^ ieus et telles malplaisantes farces et moralité:^, qui sont de nostre creu, et que cependant on prist la pacience d'ouir vne Comédie toute entière, naiue, et faite à ï antique, et telle que si nous eussions sceu comment que c'estoit et la récréation qu'il y a^ te suis seur que nous l'eussions pieça faite nostre. Apprene:{ donc désormais que c'est de Part d'icelle que mesmes ceux qu'on estime sçauans n'ont pas entendu ,et la plus part de ceus qui s'en sont mesle\ ne Vont
pas pratiqué, et puis après la naturalisons en nostre langue, comme ont desia fait les Italiens. Or est-il ainsi que nous auons appelle ceste Comédie : LES CORRIVAUS, à cause qu'il ^ ^ en icelle deus ieunes hommes amoureux , qui prétendent en vn mesme endroit. Au reste elle vous représentera comme en vn miroir le naturel et la façon défaire d'vn chascun du populaire : comme des vieillards, des ieunes gens, des seruiteurs, des filles de bonne maison et autres. Escoute\ donc soigneusement tout ce qu'on y dira : car si vous faisie:^ autrement^ vous perdriez à sçauoir F histoire, et par ainsi vous aurie:{ un maigre plaisir et passetemps, mais à fin que vous ne ahanie^ point tant à entendre le discours de ce qui est icy contenu, ie vous vais faire quelque ouuerture de l'Argument, qui est tel:
Quant le Roy pour faire son voyage d'Allemaigne enuoya son armée en Lorraine, et mesmement près de Met^, en vne ville prochaine nommée Toul, il y eut quelques citoyens qui de crainte et frayeur s'enfuirent hors de la ville de Met:^, ne scachant pointée que nos gens deuoient faire si près. Entre autres il y eut vn bon
citoyen veuf, nommé le sire Benard, qui de grand haste s'enfuit auecq vn sien fils, et laissa sa maison pleine de quelques meubles, et dedans vne sienne petite fille^ laquelle il ne peut emmener auecques soy^ ou pour n^auoir eu le loysir, estant la garse malade, ou par oubliance, ou pour quelque autr e inconuenient : tantya qu'il n'auoitque ces deux en/ans, le fils nommé Philadelfey et la fille FleurdeliSy laquelle peu de temps après fut enleuée par vn gendarme nommé Fremin de la compaignie du Connestable^ après qu'il fut entré dans Met\. Iceluy l'emporta {par compassion qu'il en eut) en son pais de Picardie, ou il la nourrit comme sa propre fille. Depuis il quitta son pats à cause des guerres ordinaires quiy estoient, et s'en vint demourer en ceste ville auec sa fille putative, à fin d'vser le reste de ses iours en paix et en tranquillité. Cependant Benard de Met:{, ainsi surnommé, reuint de lafuyte en sa maison, et ayant cognu la perte de sa fille et de ses meubles, eut crainte que de la en auant les guerres continuelles ne luY feissent encor perdre dauantage, et mesmes son fils vnique qui luy restoit, de manière qu'il Venuoye deuant en ceste ville, et le
feît venir chez vne riche veufue appellee Dame Jacqueline, qu'il cognoissoit de longue main, pour puis après ayant mis ordre à ses affaires ^y en venir demourer tout à fait. Mais son fils Philadelfe n'eut pas à grand'peine mis le pied dans la maison de son hostesse, qu'il deuint bien fort amoureux de safille, nommée Restitue. Et pour le faire court, il feit si bien ses besongnes du commencement qu'il obtint d'elle ce qu'il desiroit le plus, et de la en après son amour si violente se refroidit : et peu à peu mettant en oubly sa première amie, il en feit vne nouuelle, mettant toute son affection en vne autre ieune fille sa voy~ sine, qu'on estimoit estre lie d'un Picard. De vous dire qu'elle estoit, vous le scaure^ à la fin de la Comédie : mais tant y a que elle ne fut pas seulement aymee de Filadelfe, mais aussi d'vn autre ieune homme beau et de bonne grace^ qu'on appelloit Euvertre (i) : et pource que la fille fut refusée à tous les deus en mariage sous couleur de quelques honnestes occasions, iceux entreprindrent de l'auoir par le moyen
(i) L'auteur a aurait pas été un bon Orléanais s'il n'avait pas appelé un de ses héros Euver^e, du nom de Saint Eu verte, évêque d'Orléaus au IV« siècle, et de l'église consacrée à son vocable.
gui leur serait le plus facile. Or ce Picard auoit en sa maison vne chambrière asse\ d'à âge, qui auoit à nom Ali:(on, et vn seriiiteur nommé Claude, duquel Filadelfe s^accointa : si bien qu'iceluy luy promit qu'aussi tost que son maistre s'en seroit allé dehors, il le ferait entrer ou seroit la fille qu''il aymoit, et qu alors il ferait d^elle à son plaisir. D'autre costé Euuertre auec presens et prières aborda si bien la chambrière qii'elle luyne promit autant qu'on auoit fait à Filadelfe, sinon que dauantage elle mit cestuy-ci en la bonne grâce de sa ieune maistresse. Or scache:^ que chascun d'eux ne scauoit rien des entreprises de son compaignon, et sans se douter Pvn de l'autre demourerent en cest accord, attendant que le père de la fille sailliat de son logis pour aller quelque part. Cependant (mais le diable y ait part) ie ne vous scaurois dire le reste : voyci venir ceste Restitue qui fut tant prodigue de soy à Filadelfe^ et qui vient de dire quelque secret à sa nourrice.
Escaute^ doncques vn peu que c'est. Adieu tout le monde.