‹ Œuvres. Publièes d'après des documents inéditsChapitre 31 sur 56 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LIPPE et CAMBIEN, vielllards.

LIPPE

Voicyla première ruequ'on trouue en tournant à main gauche, après qu'on a passé Sainct Estienne : et ce doit estre icy la maison de Maxime, auprès de laquelle se tient celuy que ie cherche ; et si bien ie considère, il demeure en ceste là, ou en ceste-cy. Possible que cestuy me le pourra bien enseigner. Mais ie le voy : ie le voy par Dieu : c'est celuy mesmes, sans autre, que ie cherche.

CAMBIEN.

N'est-ce pas icy Lippe?

LIPPE

Cambien I

Quand à Cremonne ?

LIPPE

O cher Cambien, que je vous voy volontiers !

CAMBIEN.

le le croy ; et moy vous semblablement. Quelles bonnes affaires vous amènent ?

LIPPE

Nostre Coppe m'enuoyoït cy, pour retirer quelques deniers que lui doyuent les héritiers de Neugoce du Dont.

CAMBIEN.

Quand arriuastes vous ?

LIPPE

l'arriuay hier sur le vespre.

CAMBIEN.

Et bien que fait-on à Firense ?

LIPPE

On y fait comme de coustume. Mais i'enten que vous vous estes fait Cremonnoisde corps et d'ame et que vous n'auez plus cure de vostre pais, ayant icy pris femme, belle et ieune.

CAMBIEN.

C'ay, mon. Que vous en semble ? Elle estoit de quatorze ans quand je la pris, et n'y en a pas encor deux que ie lay.

Vous devez bien estre outre les soixante.

CAMBIEN.

le ne pense pas les auoir attains.

LIPPE

le sçay bien que vous venez à mon signe et que vous me passez. Soit, comme vous voudrez. Pour néant blasme-t-on la chose quand on ne peut faire qu'elle ne soit faite. Toutefois

CAMBIEN.

Suyuez : quoy? «Toutefois» que voulez-vous dire ? Vous semble il que i'aye mal fait, ayant en cest aage besoing de repos? le me suis acquis une fort riche possession.

LIPPE

En au'ous si grand douaire ?

CAMBIEN

Le douaire est bien petit, mais le reuenu en est si grand et à moy si vtile que i'en ay vescu iusques icy, et en vivray tousiours commodément.

LIPPE

le ne vous entens point.

CAMBIEN.

De quoy, c'est vne ieune fille gentille, gracieuse et belle, i'en ay vne si bonne rente en toute saison.

LIPPE

Hà combien, mais l'honneur ! Ne sont-ce pas choses dont on deust auoir vergogne ?

CAMBIEN.

Combien pensez vous qu'il y en a en ce païs, qui tiennent des femmes plus pour l'vsage d'autruyquepour le leurpropre? Etmesmesde ceux qui vont bien vestus, et pense bien qu'ils n'en ont point de fascherie, ny de malayse. Or cecy se peut bien nommer Republique.

LIPPE

Cambien, par cela que des vostre ieune aage i'ayconnudevousiusques à ce que vous partissiez de vostre païs, i'ay tousjours creu le contraire de ceste opinion. le n'eusse iamais estimé que la contagion des meschantes coustumes eut esté suffisante à vous corrompre si tost. Mais ie penserois plustostque pour rire, et non pour parler à bon esciant , vous faites semblant d'estre autre que vous n'estiez.

CAMBIEN.

Lippe, ie ne vous voudrois point cacher, et ne pourrois, chose que l'eusse en la pensée : ores, mon amitié estant enuers vous celle mesmes qui souloit estre, ie ne veus que l'absence de deux ans aye eu tant de force que la fiance

que i'auois en vous soit moindre en Cremonne qu'en Firense.

le vous en remercie de bon cueur : et vous asseurez que vous aurez de moy la pareille : et quelque chose qu'en mon secret vous veuilliez déposer, faites-le seurement : car en tout lieu ie vous la garderay fidèlement.

CAMBIEN.

Or escoutez.

LIPPE

Dittes.

CAMBIEN.

Il est vray qu'en ceste maisonnette habite vne ieune fille que les voisyns croyent estre ma femme, et ne l'est pas : mais bien elle est femme d'vn noble iouuenceau cremonnois. Ores ie te diray par ordre pourquoy c'est qu'ils ont ceste opinion.

LIPPE

Dy.

CAMBIEN.

Tu as connu Fatien, le mary de ma seur ?

LIPPB.

Si ie l'ay connu ? Quand il demouroit à Firense, nous soûlions estre compaignons et vne mesme chose.

— cxjci —

CAMBIEN.

Quand il partit de Firense, il vous en deuroit bien souuenir.

Voire : ie croy qu'il n'y sçauroit auoir cinq ans.

CAMBIEN.

' II y en a bien neuf.

LIPPE

Il peut estre. 0 Dieu, comme les ans vont viste !

CAMBIEN .

Luy venant icy, et sa femme, amenèrent vne petite garse qu'ils auoient prise pour leur fille.

LIPPE

l'ay souuenance de l'auoir veuë, et ay tousiours creu qu'elle estoit à eux.

CAMBIEN.

Non estoit : c'est la fille d'vne femme qui estoit venue iusques là de Calabre. Elle vint... mais le conte est long à raconter.

LIPPE

Soit, à la bonne heure.

CAMBIEN.

Mais continuant mon propos, icy vint Fatien

auec ce qu'il auoit apporté de Firense et pour estre tousiours sur le trafic, car vous sçauez qu'il estoit homme de grand esprit.

LIPPE

le n'en connus iamais de plus attentif au gain.

CAMBIEN.

Il s'acquesta ceste pauvre maison, et après quelque autre bagage.

LIPPE

le le croy, et possible feit il plus grand acquest de biens que de vie.

CAMBIEN.

Sans doute. Or escoutez.

LIPPE

Dites.

CAMBIEN.

En ceste prochaine maison est vn ieune homme noble et honneste, nommé Cinthien, que ce Maxime a pris pour son fils, en intention, pour ce qu'il n'en a point d'autre, de le laisser son héritier. Or vers luy ce ieune fils a telle summission et obéissance que tu dois imagiginer que doyue auoir la personne qui s'attend d'auoir semblable héritage, quand ny par neu de sang, ny par obligation, ny par aucun res-

pect, mais seulement de franche volonté, il est poussé à luy faire si grand bien. Car luy voyant Laumie (ainsi se nomme la fille) et puis parlant telle fois à elle, comme à sa voisine, il aduint qu'il s'énamoura d'elle outre mesure.

LIPPE

Elle doit estredeuenue belle, par ce qu'on en peut iuger des qu'elle estoit petite.

CAMBIEN.

Elle a assez bonne apparence. Or escoutez. Cinthien commença premièrement à la tenter auec prières et offres d'argent à ce qu'elle luy feist part de sa personne. Elle luy respondit tousiours auecques prudence qu'elle n'estoit point pour estre sienne autrement que légitime espouse, et avecques le congé de ma seur Nanne, qu'elle nomme pour sa mère. Et le ieune homme eut fait cela, mais la révérence et plus encor la crainte qu'il a de Maxime le retenoit : car iceluy n'eut pas esté pour l'endurer. Toutefois si Nanne se fust accordée auecques luy, le mariage se fust des l'heure ensuiuy : mais elle voyoit qu'il n'estoit gueres proufitable de lui donner Lauinie, encourant l'offense et la malle grâce de Maxime. La chose estoit prolongée : car elle ne vouloit pas esconduire Cinhien, nyluy oster toute espérance. En tant

Nanne m'ayant faict à sçauoir que Fatien estoit trespassé (ce fut tout en vn temps) et mandant que ie vinsse en ce quartier pour estre auec elle, la conseiller et conduire, et moy luy voulant satisfaire, comme est le deuoir, dès que ie fus arriué, ma seur me feit entendre ceste menée, et moy parlant plusieurs fois auec Cinthien, et connaissant qu'il aymoit autant qu'on peut aymer, ie ne voulus point laisser passer ceste occasion, et pris pour remède qu'il espouseroit Lauinie en secret, en présence de deux fidèles tesmoings, et tout à vn temps que ie ferois sçavoir en public que ie m'estois cy transporté de Firense, seulement pour la prendre à femme, et que i'estois appelé de ma seur pour me faire ensemble iouissant du bien de Fatien, duquel elle et Lauinie estoient héritiers: ie prendroys le nom de mary, et du reste Cinthien iouyroit en cachette, iusques à ce que le vieillard Maxime leur donnast lieu. Ainsi pour venir à ses attentes Cinthien espousa en secret Lauinie, et en secret s'accompaignerent, et en public ie feis les actes des espoux.

LIPPE

Quelle nécessité estoit-il de feindre que ce fust ta femme ? Le ieune homme ne la pouuoit il auoir en secret sans cela?

CAMBIEN.

Non, pour ce qu'estant grosse, ce qui peut aduenir de bref, on l'eut peu mal celer, et cela n'eut peu estre sans le blasme et l'infamie d'elle et de sa mère.

LIPPE

le me tays.

CAMBIEN.

La pratique estoit bien succédée.

LIPPE

Cest «estoit» me desplaist. Il y doit estre aduenu quelque cas desplaisant.

CAMBIEN.

Devinez le.

C'est que le ieune homme à la fin a changé d'intention.

CAMBIEN.

Ce n'est pas cela : car il ayme Lauinie à l'accoustumée.

LIPPE

Qi/est-ce donc ?

CAMBIEN.

le nous le diray II n'y a pas trois mois que Maxime ne sachant rien de ceste trame et

quelques siens amis procurèrent qu'Abonde» riche citoyen de ceste terre, luy promit et donna la foy qu'une sienne fille qu'il auoit vnique seroit femme de Cinthien. Et les uieillards conduyrent ces fiançailles deuant que nous en eussions connoissance, et le prindrent si à l'impourueue qu'ils luy firent promettre espouser et le mesme iour la mener en sa maison, et le pauuret ne sçeut dire un seul mot, au contraire.

LIPPE

Ainsi Lauinie estoit laissée et seroit ueuue uiuant son mary.

CAMBIEN.

Non, escoutez moy. Nous auons pris une uoye telle que, si la fortune n'est en tout contraire, nous mènerons nostre nauire vn de ces iours en vn port asseuré.

Dieu le veuille, et comment ?

CAMBIEN.

Cinthien iusques icy n'a il essayé ce que son espousée sçait faire et est ia près d'un mois qu'il continue de coucher à par soy, et s'est feint impotent, et sera tovsiours pour se feindre en ce point.

LIPPE

le ne croy pas cela, car il est impossible : mais ie croyroy bien qu'il vous abuse.

CAMBIEN.

Il ne m'abuse point, non, soyez en certain : et ne vous sera point difficile à le croire, si vous en auez la connoissance et pratique. le vous le diray, car l'espousée l'a dit à la chambrière. De là la chambrière l'a rapporté à la mère, et la mère à Abonde, et Abonde s'en est depuis moult complaint auec Maxime : et luy qui ne voudroit pas dissoudre tel parentage, ny que Cinthien eust à perdre si bon party, s'en est allé trouuer ie ne sçay quel Astrologue ou Negromant, ou pour mieux dire vn qui est moult stilé en telles choses, et luy a promis donner vint florins s'il le deliure. Or voyez si l'en sçay ou non.

LIPPE

Qu'espérez vous qu'il doyue succéder de ceste faincte ?

CAMBIEN.

Affin qu'après que Cinthien aura esté en ceste continence deux mois, six, neuf ou dix, Abonde, estimant à la fin que le mal doyue estre perpétuel et incurable, retire sa fille en la maison et la donixe aux autres, et si nous nous pouuons

defFaire de cecy,nous n'ayons depuis que douter. Bien seroit fol et auroit bien une chose sienne en hayne, qui parleroit plus de la donner à Cinthien qui a le nom d'indispost et debile.

Lippe.

Le dessein est beau et peut succéder, pourueu que Cinthien soit ferme en ce qu'il a proposé.

CAMBIEN.

le n'ay pas peur qu'il se change.

LIPPE

S'il poursuit, ie le loue pour le plus fidèle et vertueux ieune homme dont i'aye iamais ouy parler. Or suis-ie bien ayse de vous auoir veu. Dieu soit propice à tous vos souhaits. Puis-ie faire chose qui vous plaise ?

CAMBIEN.

Que vous en veniez loger priuément avecques moy.

LIPPE

le vous remercie : ie suis logé auec ceux du Som. l'ay affaire auec eux, et m'en puis mal despecher. A peine ay-ie eu le loysir de vous venirvoir,et ores ils m'attendent.

CAMBIEN.

le m'en vasiusques là auecques vous.

LIPPE

Si VOUS n'estes empesché, venez-y.

CAMBIEN.

Que voy-ie là ? c'est Maxime. Il a le Negromant auec soy,quien toute manière veut guérir Cinthien.

LIPPE

L'issue en aduienne selon que le malade desire. Mais allon. le n'ay point de temps à perdre.

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