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CHAPITRE XXVIII

Des jugements téméraires.

Les jugements des hommes, pour la plupart, sont téméraires. — Causes des jugements téméraires. — La malice du jugement téméraire est comme une jaunisse spirituelle. — Remède aux antipathies du cœur. — Les magistrats sont les interprètes de Dieu dans les jugements de la justice humaine. — En quoi consiste le jugement. — Avis pour ne pas juger témérairement.

EJugey point, et vous ue sere- point jugés, dit le Sauveur de nos rimes; ne condamnezM^^ point , et vous ne sere~ point condamnés (i ), » — « Non, dit le saint Apôtre, nejuge\pas avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne, qui révélera le secret des ténèbres, tt manifestera les conseils des cœurs {2). » Oh ! que les jugements téméraires sont désagréables à Dieu ! Les jugements des enfants des hommes sont téméraires.

(i; Xolite judicare, et non jiidicabhniiii ; nolitc condcmnare et non condemiiabimini. S. Luc, vi, lîj.

(2) Xolite ante tempus judicare, quoadusqne veniatDominus, qui et illuminabit abscondita ienebranim, et manifcstabit concilia cordium. 1. Cor., vr, 5.

parce qu'ils ne sont pas Juges les uns des autres, et, Jugeant, ils usurpent Toffice de Notre-Seigneur. Ils sont xémévfilves^ parce que la principale malice du péché dépend de l'intention et conseil du cœur, qui est le secret des ténèbres pour nous. Ils sont téméraires, parce qu'un chacun a asse'{ à faire à se juger soi-mh7ie, sans entreprendre de juger son prochain. C'est chose également nécessaire, pour n'être point jugé, de ne point juger les autres, et de se juger soi-même-, car comme Notre-Seigneur nous défend l'un, l'Apôtre nous ordonne Tautre, disant : « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés (i). » Mais, ô Dieu, nous faisons tout au contraire; car ce qui nous est défendu, nous ne cessons de le faire, jugeant à tout propos le prochain (2)-, et ce qui nous est commandé, qui est de nous juger nous-mêmes, nous ne le faisons jamais.

Selon les causes des jugements téméraires, il y faut remédier. Il y a des cœurs aigres, amers et âpres de leur nature, qui rendent pareillement aigre et amer tout ce qu'ils reçoivent, et convertissent, comme dit le prophète, le jugement en absinthe, ne jugeant jamais du prochain qu'avec toute rigueur et âpreté (3). Ceux-ci ont grande-

(i) Si nosmctipsos dijudicareiutis, non iiliqne judicarcmitr. I. Cor., XI, 3i.

(2) « Du trône factice où il s'assied, l'orgueil se fait trcs-volontiers un tribunal; et telle est la joie c^u'il trouve à dicter des sentences, que, pour les prononcer, il n'attend même pas le procès. Cause évoquée est pour lui cause jugée. » M^' Gay, Des vertus chrétiennes. Abrégé, p. 188.

(3) Amos., V, 7.

TROISIKMF; TARTir, CHAPITRE XWIII

ment besoin de tomber entre les mains d'un bon médecin spirituel: car cette amertume de cœur leur étant naturelle, elle est malaisée à vaincre-, et bien qu'en soi elle ne soit pas péché, mais seulement une imperfection, elle est néanmoins i^j^/ijc'reuse, parce qu'elle introduit et fait régner en rame le jugement téméraire et la médisance. Aucuns jugent témérairement, non point par aigreur, mais par orgueil, leur étant avis qu'à mesure qu'ils dépriment Thonneur d'autrui, ils relèvent le leur propre. Esprits arrogants et présomptueux, qui s'admirent eux-mêmes et se colloquent si haut en leur propre estime, qu'ils voient tout le reste comme chose petite et basse. « Je ne suis pas comme le reste des hommes (i), » disait ce sot Pharisien. Quelques-uns n'ont pas cet orgueil manifeste, mais seulement mie certaine petite complaisance à considérer le mal d' autrui, pour savourer et faire savourer plus doucement le bien contraire, duquel ils s'^estiment doués. Et cette complaisance est si secrète et imperceptible, que si l'on n'a bonne vue, on ne la peut pas découvrir, et ceux môme qui en sont atteints ne la connaissent pas, si on ne la leur montre. Les Q.\xvcts^ pour se flatter et excuser envers eux-mêmes, et pour adoucir les remords de leurs consciences, jugent fort volontiers que les autres sont vicieux du vice auquel ils se sont voués, ou de quelque autre aussi grand, leur étant avis que la multitude des criminels rend leur péché moins blâmable. Plusieurs

'i Non sinn siciit cœleri liomiinim. S. Luc, xvn:, i r.

s'adonnent au jugement téméraire pour le seul plaisir qu'ils prennent à philosopher et deviser des mœurs et humeurs des personnes, par manière d'exercice d'esprit. Que si par malheur ils rencontrent quelquefois la vérité en leurs jugements, l'audace et l'appétit de continuer s'accroît tellement en eux, que Ton a peine de les en détourner. Les autres jugent par passion et pensent toujours bien de ce qu'ils aiment, et toujours mal de ce qu'ils haïssent, sinon en un cas admirable (étonnant), et néanmoins véritable, auquel Texcès de l'affection provoque à faire mauvais jugement de ce qu'on aime : effet monstrueux, mais aussi provenant d'une affection imparfaite, troublée et malade, qui est la jalousie, laquelle, comme chacun sait, sur un simple regard, sur le moindre sourire du monde, condamne les personnes de perfidie et d'adultère. Enfin, la crainte, l'ambition et telles autres faiblesses d'esprit contribuent souvent beaucoup à la production du soupçon et jugement téméraire.

Mais quels remèdes? Ceux qui boivent le suc de l'herbe Ophiusa d'Ethiopie croient partout voir des serpents et choses eff ro^'ables -, ceux qui ont avalé l'orgueil, l'envie, l'ambition, la haine, ne voient rien qu'ils ne trouvent mauvais et blâmable. Ceux-là, pour être guéris, doivent prendre du vin de palme, et j'en dis de même pour ceux-ci : Burcy le plus que vous pourrez le vin sacré de la charité; elle vous affranchira de ces mauvaises humeurs qui vous font faire de ces j-ugements tortus. La charité craint de rencontrer le mal, tant s'en faut qu'elle l'aille chercher-, et quand elle le

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rencontre, elle en détourne sa face et le dissimule ; bien plus, elle ferme les yeux avant que de le voir, au premier bruit qu'elle en aperçoit, et puis croit, par une sainte simplicité, que ce n'était pas le mal, mais seulement Tombrc ou quelque fantôme de mal. Que si par force elle reconnaît que c'est lui-même, elle s'en détourne tout incontinent et tâche d'en oublier la figure. La charité est le grand remède à tous maux, mais spécialement pour celui-ci (i). Toutes choses paraissent jaunes aux yeux des ictériques et qui ont la grande jaunisse. L'on dit que, pour les guérir de ce mal, il leur faut faire porter de l'éclairé sous la plante de leurs pieds. Certes, ce péché de jugement téméraire est une jaunisse spirituelle, qui fait paraître toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteints; mais qui en veut guérir, il faut qu'il mette les remèdes, non aux yeux, non à Tcntendement, îîiais ciiix affections, qui sont les pieds de l'âme. Si vos affections sont douces, votre jugement sera doux ; si elles sont charitables, votre

(i) L'âme charitable n'omet donc jamais ce grand devoir (de la bienveillance), et le divin est immanquablement ce qu'elle cherche et découvre avant tout dans les personnes avec qui elle traite. Ou bien elle ne regarde pas le reste, ce qui aiTive toutes les fois qu'eUc n'est pas chargée d'y pourvoir, ou bien elle ne leregarde qu'à travers cette clarté suprême. Si même elle rencontre une personne qu'elle sache ou puisse présumer n'être plus dans la grâce de Dieu, comme sont les pécheurs manifestes; ou qui n'y a jamais été, comme il arrive aux inlidcles; s'attachant toujours néanmoins à regarder ce que Dieu laisse de lui dans le pécheur, et ce qu'il veut certainement mettre de lui dans l'infidèle; ayant d'ailleurs la ressource de considérer en tout cas ce divin naturel qui est le fond de la créature et qui dans l'homme est déjà si beau, elle se maintient obstinément sous le charme de sa douce vision W Gay, Des Vertus chrétiennes, t. I, p. 365.

J2b INTRODUCTION A I,A VIE DIÎVOTE

jugement le sera de même. Je vous présente trois exemples admirables. Isaac avait dit que Rebecca était sa sœur : Abimélech vit qu^il se jouait avec elle, c'est-à-dire qu'il la caressait tendrement, et il jugea soudain que c'était sa femme. Un œil malin eiit plutôt jugé qu'elle était une personne de rien, ou que si elle était sa sœur, qu'il eût été un grand coupable -, mais Abimélech suit la plus charitable opinion qu'il pouvait prendre d'un tel fait. Il faut toujours faire de même, Philothée, jugeant en faveur du prochain autant qu'il nous sera possible. Que si une action pouvait avoir cent visages, il la faut regarder en celui qui est le plus beau. Notre-Dame était grosse; saint Joseph le voyait clairement-, mais parce que d'autre côté il la voyait toute sainte, toute pure, tout angélique, il ne put jamais croire qu'elle eut pris sa grossesse contre son devoir; tellement qu'il se résolvait, en la laissant, d'en laisser le jugement à Dieu ; quoique l'argument fût violent pour lui faire concevoir mauvaise opinion de cette vierge, néanmoins ne voulut-il jamais l'en juger. Mais pourquoi? parce, dit l'Esprit de Dieu, qu'il était juste. L'homme juste, quand il ne peut plus excuser ni le fait ni l'intention de celui que d'ailleurs il connaît homme de bien, encore nen veut-il pas juger, mais ôte cela de son esprit et en laisse le jugement à Dieu. Bien plus : le Sauveur crucifié, ne pouvant excuser entièrement le péché de ceux qui le crucifiaient, au moins en amoindrit-il la malice, alléguant leur ignorance. Quand nous ne pouvons excuser le péché, rendons-le au moins digne de compassion, l'attribuant à la cause la plus suppor-

TiioisiKM;: r.\Riii., iiiap! i ui; xwiii .t2-

table qu'il puisse avoir, comme à l'ignorance ou à rinlirmité (i\

Mais ne peut-on donc jamais juger-le prochain ? Non, certes, jamais. C'est Dieu, Philothée, qui juge les criminels en justice. Il est vrai qu'il se sert de la voix des magistrats pour se rendre intelligible à nos oreilles ; ils sont ses truchements et interprètes, et ne doivent rien prononcer que ce qu'ils ont appris de lui, comme étant ses oracles. Que s'ils font autrement, suivant leurs propres passions, alors c'est vraiment eux qui jugent et qui, par conséquent, seront jugés ; car il est défendu aux hommes, en qualité d'hommes, de juger les autres.

De voir ou connaît re une chose, ce n'est pas en jugiir ; car le jugement, au moins selon la phrase de l'Ecriture, présuppose quelque petite ou grande, vraie ou apparente difficulté qu'il faille vider. Ces] pourquoi elle dit que ceux qui ne croient poin sont déjà jugés, parce qu'il n'y a point de doute de leur damnation. Ce n'est donc pas mal fait de douter du prochain ? Non, car il n'est pas défendu de douter, mais de ju^er; mais il n'est pourtant pas permis ni de douter ni de soupçonner, sinon ric-à-ric^ tout autant que les raisons et arguments nous contraignent de douter; autrement les doutes

(i) Méprisant le péché, déplorant l'état de celui qui, pouvant être un Dieu, n'est cependant qu'un homme, l'âme charitable continue d'honorer les personnes, et au dedans parie jugement qu'elle porte d'elles, et au-dehors par les égards qu'elle leur témoigne, et selon l'occasion, par les secours dévoués qu'elle leur rend. (M''' Gay; lue. cit.)

et soupçons sont téméraires. Si quelque œil malin eût vu Jacob quand il baisa Rachel auprès du puits, ou qu'il eût vu Rebecca accepter des bracelets et pendants d'oreilles d'Eliézer, homme inconnu en ce pays-là, il eût sans doute mal pensé de ces deux exemplaires de chasteté, mais sans raison et fondement*, car, quand une action est de soimême indifférente , c'est un soupçon téméraire d'en tirer une mauvaise conséquence, sinon que plusieurs circonstances donnent force à l'argument. C'est aussi un jugement téméraire de tirer conséquence d'un acte pour blâmer la personne; mais ceci, je le dirai tantôt plus clairement.

Enfin, ceux qui ont bien soin de leurs consciences ne sont guère sujets au jugement téméraire ; car, comme les abeilles, voyant les brouillards ou temps nébuleux, se retirent en leurs ruches à ménager le miel, ainsi les réflexions des bonnes âmes ne sortent pas sur des objets embrouillés, ni parmi les actions nébuleuses des prochains, mais, pour en éviter la rencontre, se ramassent dedans le cœur, pour y ménager les bonnes résolutions de leur amendement propre.

C'est le fait d'une âme inutile, de s'amuser à r examen de la vie d' autrui. J'excepte ceux qui ont charge des autres, tant en la famille qu'en la république; car une bonne partie de leur conscience consiste à regarder et veiller sur celle des autres. Qu'ils fassent donc leur devoir avec amour-, passé cela, qu'ils se tiennent en eux-mêmes pour cet égard.

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