CHAPITRE XXVII
De riionnC'tcté des paroles, et du respect que Von doit aux personnes.
A\is important sur ce sujet. — Il est nécessaire, pour n'être pas jugé, de ne point juger les autres. — Les mauvaises paroles sont un poison pour l'âme. — A quoi les conversations chrétiennes doivent servir. — Les conversations sur la moquerie sont des plus dangereuses. — Les conversations joyeuses sont permises.
I vfy^' <7«e/t^7/'//;z ne pèche point en paroles^ dit I^^^^ID saint Jacques, // est homme parfait . (i) » )'":3^w! Gardez-vous soigneusement de laisser échapper aucunes paroles déshonnêtes ; car encore que vous ne les disiez pas avec mauvaise intention, néanmoins ceux qui les entendent les peuvent recevoir d'une autre sorte. La parole déshonnête, tombant dans un cœur faible, s'étend et se dilate comme une goutte d'huile sur le drap, et quelquefois elle saisit tellement le cœur, qu'elle le remplit de mille pensées et tentations mauvaises (2). Car
(r Si quis in vcrbo non offendit, hic pcrfcctus est vir. S. Jac, 111, 2.
(2) On ne saurait entourer de trop de précautions à cet égard les âmes chrétiennes, mais tout spécialement celles dont les oreilles n'ont pas encore été blessées par les conversations légères. Une parole imprudente sulHt quelquefois à jeter pour des mois
3l8 .INTRODUCTION A LA VIE DKVOTK
comme le poison du corps entre par la bouche, ainsi celui du coeur entre par l'oreille, et la langue qui le produit est meurtrière, d'autant qu'encore qu'à l'aventure le venin qu'elle a jeté n'ait pas fait son effet, pour avoir trouvé les cœurs des auditeurs munis de quelque contre-poison, cependant il n'a pas tenu à sa malice qu'elle ne les ait fait mourir. Et que personne ne me dise qu'il n'y pense pas, car Notre-Seigneur, qui connaît les pensées, a dit que (.cla bouche parle de V abondance du cœur » (i). Et si nous n'y pensons pas mal, le malin, néanmoins, y en pense beaucoup et se sert toujours secrètement de ces mauvais mots pour en transpercer le cœur de quelqu'un. On dit que ceux qui ont mangé de l'herbe qu'on appelle angélique ont toujours l'haleine douce et agréable-, et ceux qui ont au cœur l'honnêteté et chasteté, qui est la vertu angélique, ont toujours leurs paroles nettes, civiles et pudiques. Quant aux choses indécentes et folles, l'Apôtre ne veut pas seulement qu'on les nomme,
entiers ces âmes délicates dans des tentations de curiosités, et, finalement, à les entraîner dans des écarts d'imagination qui peuvent avoir les plus déplorables conséquences. Que de mères seraient plus vigilantes sur la société ou elles conduisent leurs jeunes tilles, si elles pénétraient dans l'intime de ces âmes innocentes et qu'elles y vissent les luttes soulevées par un seul mot regrettable !
(i) Ex abundantia cordis os loquitiir. S. Matth., xir, 84. Ce jugement porté par' l'Evangile dit bien ce qu'il faut penser de ces plaisants de mauvais goût qui ont toujours sur les lèvres quelques pitoyables jeux de mots à double sens. Jamais un cœur pur n'éprouve le besoin de faire des allusions malsaines; et il faut l'aveuglement volontaire de ces vils chrétiens, pour ne pas voir en quel mépris les tiennent toutes les âmes honnêtes.
1 i<UlMi-..Mr. CAKIU-, »^HAI-(li<K XXVII
nous assurant que rien ne corrompt tant les bonnes mœurs que les mauvais devis (i).
Si ces paroles déshonnctes sont dites à couvert, avec alTcterie et subtilité, elles sont infiniment plus vénéneuses • car comme plus un dard est pointu, plus il entre aisément en nos corps; ainsi, plus un mauvais mot est aigu, plus il pénètre en nos cœurs. Et ceux qui pensent être galants hommes à dire de telles paroles en conversation ne savent pas pourquoi les conversations sont faites ; car elles doivent être comme un essaim d'abeilles assemblées pour faire le miel de quelque doux et vertueux entrelien, et non pas comme un tas de guêpes qui se joignent pour sucer quelque pourriture. Si quelque sot vous dit des paroles messéantes, témoignez que vos oreilles en sont offensées, ou en vous détournant ailleurs, ou par quelque autre moyen, selon que votre prudence vous enseignera.
C'est une des plus mauvaises conditions qu'un esprit peut avoir, que d'être moqueur. Dieu hait extrêmement ce vice et en a fait jadis d'étranges punitions. Rien nest si contraire à la charité, et beaucoup plus à la dévotion que le mépris et dédain du prochain. Or, la dérision et moquerie ne se fait jamais sans ce mépris-, c'est pourquoi elle est un fort grand péché ; en sorte que les docteurs ont raison de dire que la moquerie est la plus mauvaise sorte d'offense que Ion puisse faire au prochain par les paroles , parce que les autres offenses se font avec quelque estime de celui qui est of-
(0 I- Cor., XV, 33.
fensé, et celle-ci se fait avec mépris et dédain (i). Mais quant aux jeux de parole qui se font des uns aux autres avec une modeste gaîté et joyeuseté, ils appartiennent à la vertu nommée Eutrapélie par les Grecs, que nous pouvons appeler bonne conversation; et par eux on prend une honnête et aimable récréation sur les occasions frivoles que les imperfections humaines fournissent. Il se faut garder seulement de passer de cette honnête joyeuseté à la moquerie. Or, la moquerie provoque à rire par mépris et contemnement du prochain; mais la gaîté et gausserie provoque à rire par une simple liberté, confiance et familière franchise, conjointe à la gentillesse de quelque mot. Saint Louis, quand les religieux voulaient lui parler de choses relevées, après dîner : « Il n'est pas temps d'alléguer, disait-il, mais de se récréer par quelque joyeuseté et quolibets : que chacun dise ce qu'il voudra honnêtement, » Ce qu'il disait, favorisant la Noblesse qui était autour de lui pour recevoir des caresses de sa Majesté. Mais, Philo thée, passons tellement le temps par récréation, que nous conservions la sainte éternité par dévotion.
[i] L'on voit par ces derniers mots que S. François de Sales parle surtout ici de la moquerie qui attaque et ruine les âmes.