TROISIKME PARTIE, CHAPITRE XXXIII
de nuit : et parmi les ténèbres et obscu'rités il est aisé de faire glisser plusieurs accidents ténébreux et vicieux en un sujet qui de soi-même est fort susceptible du mal (i\ On y fait de grandes veilles, après lesquelles nii perd les matinées des jours suivants, et par conséquent le mo3Tn d'}^ servir Dieu. En un mot, c'est toujours folie de changer le jour à la nuit, la lumière aux ténèbres, les bonnes œuvres à des folatrerics. (chacun porte au bal de la vanité à l'envi ; et la vanité est une si grande disposition aux mauvaises affections et aux amours dangereuses et blâmables, qu'aisément tout cela s'engendre dans les danses.
Je vous dis des danses, Philothée, comme les médecins disent des potirons et champignons : les meilleurs n'en valent rien, disent-ils, et je vous dis que les meilleurs bals ne sont guère bons. Si néanmoins il faut manger des potirons, prenez garde qu'ils soient bien apprêtés. Si, par quelque occasion de laquelle vous ne puissiez pas vous bien excuser, il faut aller au bal, prenez garde que votre danse soit bien apprêtée. Mais comment faut-il
pour qu'une âme prudente n'en usât qu'avec une grande crainte, et, au lieu d'en reciiercher avidement les occasions, s'en éloignât le plus possible: Agir autrement, est-ce prudence, ou présomption : — Le Saint ajoute : « plein de danger et de péril. » Or la sainte Ecriture dit : « Celui qui aime le péril, y périra. » Eccli., m, 27. Comment alors s'attacher passionnément à «cet exercice », sans risquer son salut:
(i) Ceci s'applique plus encore aux danses modernes qu'aux danses d'autrefois. On peut voir sur ce sujet : Le R. P. Muguet : Des délassements permis ; — Du gouvernement d'une maison chrétienne, par l'abbé H. Chaumont, ch. vu, art. 7,
qu'elle soit accommodée? (ie modestie^ de dignité et de bonne intention. Mangez-en peu et peu souvent (disent les médecins parlant des champignons) ; car, pour bien apprêtés qu^ils soient, la quantité leur sert de venin. Dansc^peu et peu souvent, Philothée ; car, faisant autrement, vous vous mettrez en danger de vous y affectionner.
Les champignons, selon Pline, étant spongieux et poreux comme ils sont, attirent aisément toute l'infection qui leur est autour ^ si bien qu'étant près des serpents, ils en reçoivent le venin. Les bals, les danses et telles assemblées ténébreuses attirent ordinairement les vices et péchés qui régnent en un lieu : les querelles, les envies, les moqueries^ les folles amours. Et comme ces exercices ouvrent les pores du corps de ceux qui les font, aussi ouvrentils les pores du cœur. Au moyen de quoi, si quelque serpent sur cela vient souffler aux oreilles quelque parole mauvaise, quelque muguetterie, ou que quelque basilic vienne jeter des regards immodestes, les cœurs sont fort aisés à se laisser saisir et empoisonner.
O Philothée, ces impertinentes récréations sont ordinairement dangereuses : elles dissipent l'esprit de dévotion, alanguissent les forces, refroidissent la charité, et réveillent en l'âme mille sortes de mauvaises affections ; c'est pourquoi il en faut user avec une grande prudence.
Mais surtout, on dit qu'après les champignons il faut boire du vin précieux. Et je dis qu'après les danses, il faut user de quelques saintes et bonnes considérations^ qui empêchent les dangereuses im-
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pressions que le vain plaisir qu'on a reçu pourrait donner à nos esprits. Mais quelles considérations ?
1" A même temps que vous étiez au bal, plusieurs âmes brûlaient au feu d'enfer ;?o«r les péchés commis à la danse ou â cause de la danse,
2° Plusieurs Religieux et gens de dévotion étaient à même heure devant Dieu, chantaient ses louanges et contemplaient sa beauté. Oh ! que leur temps a été bien plus heureusement employé que le" vôtre !
3° Tandis que vous avez dansé, plusieurs âmes sont décédées en grande angoisse^ mille milliers d'hommes et femmes ont souffert de grand travaux en leurs lits, dans les hôpitaux et dans les rues ; la goutte, la fièvre ardente. Hélas ! ils n'ont eu nul repos ; aurez- vous point de compassion d'eux ? Et pensez-vous point qu'un jour vous gémirez comme eux, tandis que d'autres danseront comme vous avez fait ?
4" Notre-Seigneur , Notre-Dame, les Anges et les Saints vous ont vue au bal. Ah! que vous leur ave^fait g-randc pitié, voyant votre cœur amusé à une si grande niaiserie, et attentif à cette fadaise.
5° Hélas! tandis que vous étiez là, le temps s'est passé, la mort s'est approchée ; voyez qu'elle se moque de vous et qu'elle vous appelle à sa danse, > en laquelle les gémissements de vos péebés servi- P'^"^'^ ront de violon, et où vous ne ferez qu'un seul passage de la vie à la mort. Cette danse est le vrai passe-temps des mortels, puisqu'on y passe en un moment du temps à l'éternité, ou des biens, ou des peines.
Je VOUS remarque ces petites considérations; mais Dieu vous en suggérera bien d'autres à même effet, si vous ape:^ sa crajnte (i).
(i) Le fait est que « si vous avez sa crainte, » vous pourrez utilement vous demander : Quel motif légitime vous avez eu de vous exposer à cet exercice « ordinairement dangereux? » ^^ Quelles précautions vous avez prises pour qu'il ne vous devînt pas nuisible? — Si vous n'avez commis, avant ou pendant, aucune faute de vanité? — Si vous n'avez pas oublié, dans ces heures de nuit, les graves et salutaires enseignements de l'Evangile, sur les dangers du monde, sur le chemin large qui conduit à la perdition? — Si vous n'y avez pas perdu le fruit de vos exercices de piété, de votre méditation, de l'assistance à la sainte messe, des pieuses lectures? — Si vous en êtes revenue moins au monde, plus à Dieu? Il faudrait avoir bien perdu « la crainte de Dieu, » pour ne se préoccuper en rien de ces q-uestions et de tant d'autres non moins redoutables, qu'on aurait lieu de poser à ceux qui s'adonnent à ces dangereux di^ vertissements !