CHAPITRE PREMIER
Qu'il ne faut point s'amuser aux paroles des enfaut s du monde.
Comment le monde censure la dévotion. — Ses raisons sont dignes de mépris. — Ses jugements téméraires. — Notre persévérance le fait taire. — Diflérence de l'hypocrisie et de la vertu.
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OLT aussitôt que les mondains s'apercevront que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur critique et médisance; les plus malins calomnieront votre changement, d'hypocrisie, bigoterie et artifice; ils diront que le monde vous a fait mau-
vais visage, et qu'à son refus vous recourez à Dieu; vos amis s''empresseront à vous faire un monde de remontrances fort prudentes et charitables à leur avis. (( Vous tomberez (diront-ils) en quelque humeur mélancolique ; vous perdrez crédit au monde ; vous vous rendrez insupportable ; vous en vieillirez avant le temps \ vos affaires domestiques en pâtiront; il faut vivre au monde comme au monde ; on peut bien faire son salut sans tant de mystères ; » et mille telles bagatelles (i).
Ma Philothée, tout cela n'est qu'un sot et vain babil ; ces gens-là n'ojii nul soin, 7ii de voire santé, ni de vos affaires. « Si vous étie^ du monde, dit le Sauveur, le monde aimerait tout ce qui est sien; mais parce que vous n'êtes pas du monde, à cause de cela il vous hait » (2). Nous avons vu des gentilshommes et des dames passer la nuit entière, et même plusieurs nuits de suite, à jouer aux échecs et aux cartes ; y a-t-il une attention plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre que celle-là ? les mondains néanmoins ne disaient mot; les amis ne se mettaient point en peine; et pour la méditation d'une heure, ou pour nous voir lever un peu plus matin qu'à Pordinaire pour nous préparer à la communion, chacun court au méde-
(i) On voit que les ridicules difficultés opposées par la malveillance à la piété ont toujours été les mêmes. S. Augustin les avait entendues, saint François de Sales les réfute à son tour, et les chrétiens de nos jours n'ont, pour y répondre dignement, qu'à les mépriser comme l'ont fait les saints, et, comme eux, à répondre surtout par l'argument d'une bonne vie et d'une heureuse mort.
(2) S. Joann., xv, ig.
QUATRIÈME PARTI F. CHAPITRE PREMIER Sji
cin pour nous faire guérir de l'humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à danser, nul ne s'en plaint ; et pour la veille seule de la nuit de Noël, chacun tousse et crie au refroidissement le jour suivant. Qui ne voit que le monde est un juge inique^ î^racieiix et favorable pour ses enfants, mais âpre et rigoureux pour les enfants de Dieu ?
Nous ne saurions être bien avec le monde, qu'en nous perdant avec lui : il n'est pas possible que nous le contentions, car il est trop bizarre. « Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant, et ils disent quil est endiablé ; le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et ils disent quil est ami des publicains et des pécheurs, (i) » Et de vrai, Philothée, si nous nous relâchons par condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s'en scandalisera; si nous ne le faisons pas, il nous accusera d'hypocrisie ou mélancolie. Si nous nous parons, il l'interprétera à quelque dessein -, si nous nous démettons, ce sera pour l'utilité de cœur. Nos gaîtés seront par lui nommées dissolutions, et nos mortifications, tristesses ; et nous regardant ainsi de mauvais œil, jamais nous ne pouvons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie que ce sont des péchés ; de nos péchés véniels, il en fait des mortels; et nos péchés d'infirmité, il les convertit en péchés de malice; en lieu que, comme
(i) " Venit Joannes ncque mandiicans, ncque bibens ; et dicunt : Dœmonium habct. Vctiit Filins hominis, manducans et bibens ; et dicunt : Eccc homo publicanoruin et peccatorum amicus. n S. Matth., XI, 18-19.
dit saint Paul, « la chanté est bénigne » (i)*, au contraire, le monde est malin. Au lieu que « la charité ne pense point de mal » (2), au contraire le monde pense toujours mal ; et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons aient des cornes, ou qu'ils n'en aient point, qu'ils soient blancs, ou qu'ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger s'il peut.
Qiioi que nous fassions, le monde nous fera toujours la guerre; si nous sommes longuement devant le confesseur, il demandera ce que nous pouvons tant dire*, si nous y sommes peu, il dira que nous ne disons pas tout (3) :, il épiera tous nos mouvements, et pour une seule petite parole de colère, il protestera que nous sommes insupportables. Le soin de nos affaires lui semblera avarice, et notre douceur niaiserie^ et quant aux enfants du monde, leurs colères sont générosités, leurs avarices ménages, leurs privautés entretiens honora-
l'i) I. Cor., xiH, 4.
(2) Ibid., b.
(3} Qu'on remarque bien, dans ce chapitre si instructif, avec quel soin le saint Docteur confond à dessein, sous le nom du monde, qui est l'ennemi de Dieu, et les impies, dont le langage et les procédés ont au moins le mérite de la franchise, car ils avouent n'aimer ni Dieu ni les choses de Dieu; et les hypocrites, qui tournent en ridicule ou prennent en mauvaise part tout ce que font les chrétiens. Notre-Seigneur s'est fait un devoir de dévoiler constamment la noirceur de ces âmes doubles et méprisantes; et saint Paul, en disant que celui qui n'a pas l'Esprit de Jésus, n'est pas à Jésus, marque nettement que les vrais chrétiens doivent se défier de ces gens autant que des plus dangereux ennemis.
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bles. Les araignées gâtent toujours l'ouvrage des abeilles.
Laissons cet aveugle, Philothée ; qu'il crie tant qu'il voudra, comme un chat-huant, pour inquiéter les oiseaux du jour; soyons /"crme^ en nos desseins, invariables en nos résolutions ; la persévérance fera bien voir si c'est à certes, et tout de bon, que nous sommes sacrifiés à Dieu et rangés à la vie dévote. Les comètes et les planètes sont presque également lumineuses en apparence; mais les comètes disparaissent en peu de temps, n'étant que de certains feux passagers, et les planètes ont une clarté perpétuelle. Ainsi, l'hypocrisie et la vraie vertu ont beaucoup de ressemblance en l'extérieur; mais on reconnaît aisément l'une d'avec l'autre, parce que l'hypocrisie n'a point de durée et se dissipe comme la fumée en montant; mais la vraie vertu est toujours ferme et constante. Ce ne nous est pas une petite commodité pour bien assurer le commencement de notre dévotion, que d'en recevoir de l'opprobre et de la calomnie, car nous évitons par ce moyen le péril de la vanité et de^ l'orgueil, qui sont comme les sages-femmes d'Egypte, auxquelles le Pharaon infernal a ordonné de tuer les enfants mâles d'Israël, le jour même de leur naissance. Nous sommes crucifiés au monde, et le monde nous doit être crucifié ; il nous tient pour fous, tenons-le pour insensé.
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