QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE XTII
humbles, patients, traitablcs, charitables et compatissants à Tendroit du prochain, plus fervents à mortifier nos concupiscences et mauvaises inclinations, plus constants en nos exercices, plus maniables et souples à ceux à qui nous devons obéir, plus simples en notre vie; sans doute, Philothée, qu'elles sont de Dieu. Mais si ces douceurs n'ont de la douceur que pour nous, qu'elles nous rendent curieux, aigres, pointilleux, impatients, opiniâtres, fiers, présomptueux, durs à l'endroit du prochain -, et que, pensant déjà être des petits saints, nous ne voulons plus être sujets à la direction, ni à la correction, indubitablement ce sont des consolations fausses et pernicieuses. Un bon arbre ne produit que de bons fruits.
I V . Quand nous aurons de ces douceurs et consolations,// nous faut beaucoup humilie?' devant Dieu
1. Gardons-nous bien de dire pour ces douceurs : Oh! que je suis bon! Non, Philothée, ce sont des biens qui ne nous rendent pas meilleurs (i);
(i) Voici bien l'un des principes de la vie spirituelle les plus difficiles à persuader aux âmes peu avancées. Il leur semble toujours que si Dieu daignait les conduire par la voie des douceurs et des ravissements, elles ne sauraient plus rien lui refuser, et que, sous l'aimable violence des joies intérieures, elles deviendraient presque forcément ferventes. C'est une grande illusion. Sans doute, tout ce qui vient de Dieu étant bon, peut rendre meilleurs ceux qui en usent saintement ; et, dans ce sens, ces biens profitaient à l'avancement des saints dans la piété ; mais ce progrès était dû à leur bonne volonté, soutenue par la grâce, beaucoup plus qu'aux consolations. La loi, c'est que le sol où rieurissent les vertus, c'est le Calvaire ; que la Croix est la force du chrétien ; et. en règle générale, un sj s.iuve parce qu'on a souvent des épreuves, et quoique l'on ait des consolations.
car, comme j'ai dit, la dévotion ne consiste pas en cela -, mais disons : Oh ! que Dieu est bon à ceux qui espèrent en lui et à l'âme qui le recherche! Qui a le sucre en bouche, ne peut pas dire que sa bouche soit douce, mais oui bien que le sucre est doux; ainsi, encore que cette douceur spirituelle est fort bonne, et Dieu qui nous la donne, très-bon, il ne s'ensuit pas que celui qui la reçoit soit bon.
II. Connaissons que nous sommes encore de petits enfants, qui avons besoin du lait, et que ces grains sucrés nous sont donnés parce que nous avons encore Vesprit tendre et délicat, qui a besoin d'amorces et d'appâts pour être attiré à l'amour de Dieu.
m. Mais après cela , parlant généralement et pour l'ordinaire, recevons humblement ces grâces et faveurs, et les estimons extrêmement grandes, non tant parce qu'elles le sont en elles-mêmes, comxno. parce que c'est la main de Dieu qui nous les met au cœur, comme ferait une mère, qui, pour amadouer son enfant, lui mettrait elle-même les grains de dragées en la bouche, l'un après l'autre ; car si l'enfant avait de l'esprit, il priserait plus la douceur de la mignardise et caresse que sa mère lui fait, que la douceur de la dragée même. Et ainsi, c'est beaucoup, Philothée, d'avoir les douceurs ; mais c'est la douceur des douceurs, de considérer que Dieu, de sa main amoureuse et materternelle, nous les met en la bouche, au cœur, en l'âme et en l'esprit.
IV. Les ayant reçues ainsi humblement, employons-les soigneusement , selon l'intention de
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celui qui nous les donne. Pourquoi pensons-nous que Dieu nous donne ces douceurs? Pour nous rendre doux envers un chacun, et plein d'amour envers Lui. La mère donne la dragée à Tenfant, afin qu'il la baise-, baisons donc ce Sauveur, qui nous donne ces douceurs. Or, baiser le Sauveur, c'est lui obéir, garder ses commandements, faire ses volontés, suivre ses désirs; bref, le servir tendrement, avec obéissance et fidélité. Quand donc nous aurons reçu quelque consolation spirituelle, il faut ce jour-là se rendre plus diligents à bien faire et à nous humilier.
V. Il faut, outre tout cela, renoncer de temps en temps à telles douceurs, tendretés et consolations, séparant d'elles notre cœur et protestant qu'encore que nous les acceptions humblement et les aimions, parce que Dieu nous les envoie et qu'elles nous provoquent à son amour, ce ne sont néanmoins pas elles que nous cherchons, mais Dieu et son saint amour; non la consolation, mais le Consolateur; non la douceur, mais le doux Sauveur; non la tendreté, mais celui qui est la suavité du ciel et de la terre; et en cette affection nous nous devons disposer à demeurer fermes au saint amour de Dieu, quoique de notre vie nous ne dussions jamais avoir aucune consolation; et à vouloir dire également sur le mont de Calvaire, comme sur celui de Thabor : O Seigneur, il m'est bon d'être avec vous, ou que vous soyez en croix, ou que vous soyez en gloire.
VI. Finalement, je vous avertis que, s'il vous arrivait quelque notable abondance de telles con-
solations, tendretés, larmes et douceurs, ou quelque chose d'extraordinaire en elles, vous en confériez fidèlement avec votre conducteur , afin d'apprendre comme il s'y faut modérer et comporter*, car il est écrit : « As-tu trouvé le miel? manges-en ce qui te suffit. »