I^KUXIEME PARTIE, CHAPITRE VIU J2I
là à les rencontrer pour les saluer amiablement ; et si je ne les puis rencontrer, au moins à dire bien d'eux et à prier Dieu en leur faveur.
Au sortir de cette oraison cordiale, il vous faut prendre garde de ne point donner de secousse à votre cœur, car vous épancheriez le baume que vous avez reçu par le mo3^en de Toraison. Je veux dire qu'il faut garder, s'il est possible, un peu de silence et remuer tout doucement votre cœur de l'oraison aux affaires, retenant le plus longtemps qu'il vous sera possible, le sentiment et les aftections que vous aurez conçus. Un homme qui aurait reçu dans un vaisseau de belle porcelaine quelque liqueur de grand prix, pour l'apporter dans sa maison, irait doucement, ne regardant point à côté, mais tantôt devant soi, de peur de heurter à quelque pierre ou de faire quelque mauvais pas; tantôt à son vase, pour voir s'il ne penche point. Vous en devez faire de même au sortir de la méditation : ne vous détruisez pas tout-à-coup, mais regardez simplement devant vous \ comme serait à dire : s'il vous faut rencontrer quelqu'un que vous soyez obligé d'entretenir ou ouïr, il n'y a remède, il faut s'accommoder à cela, mais en telle sorte que vous regardiez aussi à votre cœur, afin que la liqueur de la sainte oraison ne s'épanche que le moins qu'il sera possible.
Il faut même que vous vous accoutumiez à savoir passer de l'oraison à toutes sortes d'actions que votre vocation et profession requiert justement et légitimement de vous, quoiqu'elles semblent bien éloignées des affections que nous avons reçues
en Toraison. Je veux dire, un avocat doit savoir passer de l'oraison à la plaidoirie, le marchand au trafic, la femme mariée au devoir de son mariage et au tracas de son ménage, avec tant de douceur et de tranquillité, que pour cela son esprit n'en soit point troublé ; car puisque l'un et Tautre est selon la volonté de Dieu, il faut faire le passage de l'un à l'autre en esprit d'humilité et de dévotion.
Sachez encore qu'il vous arrivera quelquefois qu'incontinent après la préparation, votre affection se trouvera tout émue en Dieu -, alors, Philothée, il lui faut lâcher la bride, sans vouloir suivre la méthode que je vous ai donnée ^ car bien que pour l'ordinaire, la considération doit précéder les affections et résolutions, toutefois, le Saint-Esprit vous donnant les affections avant la considération, vous ne devez pas rechercher la considération, puisqu'elle ne se fait que pour émouvoir l'affection. Bref, toujours quand les affections se présenteront à vous, il les faut recevoir et leur faire place, soit qu'elles arrivent avant ou après toutes les considérations. Et quoique j'aie mis les affections après toutes les considérations, je ne l'ai fait que pour mieux distinguer les parties de l'oraison ; car, au demeurant, c'est une règle générale, qu'il ne faut jamais retenir les affections, mais les laisser toujours venir quand elles se présentent. Ce que je dis nonseulement pour les autres affections, mais aussi pour l'action de grâces, l'offrande et la prière, qui se peuvent faire parmi les considérations, car il ne les faut non plus retenir que les autres affections-, bien qu'ensuite, pour la conclusion de la mé-
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ditation, il faille les répéter et reprendre. Mais, quant aux résolutions, il les faut faire après les a/Jectious. et sur la fin de toute la méditation, avant la conclusion, d'autant qu'a3'ant à nous représenter des objets particuliers et familiers, elles nous mettraient en danger d'entrer en des distractions, si nous les faisions parmi les affections. Dans les affections et résolutions, il est bon d'user de colloque, et de parler tantôt à Notre-Seigneur, tantôt aux Anges et aux personnes représentées aux mystères ; aux Saints et à soi-même, à son cœur, aux pécheurs, et même aux créatures insensibles, comme l'on voit que David fait en ses psaumes, et les autres Saints en leurs méditations et oraisons.