‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 15 sur 40 · DE L ESPRIT HUMAIN. — VI EPOQUE. I I I · texte numérisé non relu

DE L ESPRIT HUMAIN. — VI EPOQUE. I I I

Enfin, les principes de fraternité générale, qui faisaient [)artie de la morale chrétienne, condamnaient l'esclavage; et les prêtres, n'ayant aucun intérêt politique à contredire sur ce point des maximes qui honoraient leur cause, aidèrent par leurs discours à une destruction que les événements et les mœurs devaient nécessairement amener.

Ce changement a été le germe d'une révolution dans les destinées de l'espèce humaine; elle lui doit d'avoir pu connaître la véritable liberté. Mais ce changement n'eut d'abord qu'une influence presque insensible sur le sort des individus. On se ferait une fausse idée de la servitude chez les anciens, si on la comparait à celle de nos noirs. Les S[)artiates, les grands de Rome, les satrapes de l'Orient, furent à la vérité des maîtres barbares. L'avaiice déployait toute sa cruauté dans les travaux des mines; mais, presque partout, l'intérêt avait adouci l'esclavage dans les familles particulières. L'impunité des violences commises contre le serf de la glèbe était plus grande encore, puisque la loi elle-même en avait fixé le prix. La dépendance était presque égale, sans être compensée par autant de soins et de secours. L'humiliation était moins continue; mais l'orgueil ayail plus d'arrogance. L'esclave était un homme condamné par le hasard à un étal auquel le sort de la guerre pouvait un jour exposer son maître. Le serf était un individu d'une classe inférieure et dégradée.

C'est donc principalement dans ces conséquences éloignées, que nous devons considérer cette destruction de l'esclavage domestique.

Toutes ces nations barbares avaient à peu près la même conslilution ; un chef commun appelé roi, qui, avec un conseil, piononçail des jugements et donnait les décisions qu'il eût été dangereux de retarder; une assemblée de chefs particuliers qui était consultée sur toutes les résolutions un peu importantes; enfin, une assemblée du peuple, où se prenaient les délibérations qui intéressaient le peuple entier. Les différences les plus essentielles étaient dans le plus ou moins d'autorité de ces trois pouvoirs, qui n'étaient pas distingués par la nature de leurs fonctions, mais par celle des affaires, et surtout de l'intérêt que la masse des citoyens y avait attaché.

Chez ces peuples agriculteurs, et surtout chez ceux qui avaient déjà formé un premier établissement sur un territoire étranger, ces constitutions avaient pris une forme plus régulière, plus solide, que chez les peuples pasteurs. D'ailleurs, la nation y était dispersée et non réunie dans des camps plus ou moins nombreux. Ainsi, le roi n'eut point auprès de lui une armée toujours rassemblée; et le despotisme ne put y suivre presque immédiatement la conquête, comme dans les révolutions de l'Asie.

La nation victorieuse ne fut donc point asservie. En même temps, ces conquérants conservèrent des villes, mais sans les habiter eux-mêmes. N'étant point contenues par une force armée, puisqu'il n'en existait point de permanente, ces villes acquirent une sorte de puissance; et ce fut un point d'appui pour la liberté de la nation vaincue.

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L'Italie fui souvenl envahie par les Barbares; mais ils ne purent y former d'élablissemenls durables, parce que ses richesses excitaient sans cesse l'avarice de nouveaux vainqueurs, et que les Grecs conservèrent longtemps l'espérance de la réunir à leur empire. Jamais elle ne fut asservie par aucun peuple, ni tout entière, ni d'une manière durable. La langue latine, qui était la langue unique du peuple, s'y corrompit plus lentement ; l'ignorance n'y fut pas aussi complète, ni la superstition aussi stupide que dans le reste de l'Occident.

Rome, qui ne reconnut de maîtres que pour en changer, conservait une soile d'indépendance. Elle était la résidence du chef de la religion. Ainsi, tandis que, dans l'Oiient, soumis à un seul prince, le clergé, tantôt gouvernant les empereurs, tantôt conspirant contre eux, soutenait le despotisme, même en combattant le despote, et aimait mieux se servir de tout le pouvoir d'un maître absolu que de lui en disputer une partie, on vit, au contraire, dans l'Occident, les prêtres, réunis sous un chef commun, élever une puissance rivale de celle des rois, el former dans ces États divisés une sorte de monarchie unique et indépendante.

Nous montrerons cette ville dominaliice essayant sur l'univers les chaînes d'une nouvelle tyiaïuiie; ses pontifes subjuguant l'ignorante crédulité par des actes grossièrement forgés; mêlant la religion à toutes les transactions de la vie civile, pour s'en jouer au gré de leur avarice ou de leur oigueil; pmiissant d'un anathème terrible, pour la foi des jjeuples, la

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moindre opposilion à leurs lois, la moindre résistance à leurs prétentions insensées; ayant dans tous les États une armée de moines, toujours prêts à exalter par leurs impostures les terreurs superstitieuses, afin de soulever plus puissamment le fanatisme; privant les nations de leur culte et des cérémonies sur lesquelles s'appuyaient leurs espérances religieuses, pour les exciter à la guerre civile; troublant tout pour tout dominer; ordonnant au nom de Dieu la tialiison et le parjure, l'assassinat et le parricide; faisant loui- à tour, des rois et des guerriers, les insti uments et les victimes de leurs vengeances; disposant de la force, mais ne la possédant jamais; terribles à leuis ennemis, mais tremblants devant leurs propres défenseurs; tout-puissants aux extrémités de l'Europe, mais impunément outragés au pied même de leurs autels; ayant bien trouvé dans le ciel le point d'appui du levier qui devait remuer le monde, mais n'ayant pas su trouver sur la terre de régulateur qui pût, à leur gré, en diriger et en conserver l'action; élevant enfin, mais sur des pieds d'argile, un colosse qui, après avoir opprimé l'Europe, devait encore la fatiguer longtemps du poids de ses débiis,

La conquête avait soumis l'Occident à une anarchie tumultueuse , dans laquelle le peuple gémissait sous la triple tyrannie des rois, des chefs guerriers et des prêtres : mais celte anarchie portait dans son sein des germes de liberté.

On doit comprendre dans cette portion de l'Eulope, les pays où les Romains n'avaient point pé-

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