‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 16 sur 40 · DE LESPHIT HUMAIN. VT EPOQUE · texte numérisé non relu

DE LESPHIT HUMAIN. VT EPOQUE

nétré. Entraînés dans le mouvemenl général, conquérants et coïKjuis tour à tour, ayant la même origine, les mêmes mœurs que les conquéiants de l'empire, ces peuples se confondirent avec eux dans une masse commune. Leur état politique dut éprouver les mêmes changements et suivre une marche semblable.

INous tracerons le tableau des révolutions de cette anarchie féodale, nom qui sert à la caractériser.

La lécjislation v fut incohérente et barbare. Si l'on

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y trouve souvent des lois douces, cette humanité appaiente n'était qu'une daiîgereuse impunité. On y observe cependant quelques institutions précieuses; elles ne consacrent, à la vérité, que les droits des classes opprimantes, elles étaient par là un outrage de plus à ceux des honimes ; mais du moins elles conservaient quelque faible idée de nosdroits, et devaient un jour servir <leguide pour les reconnaître et les réta])lii".

Cette législation présentait deux usages singuliers qui caractérisent et l'enfance des nations et l'ignorance des siècles grossiers.

Un coupable pouvait se racheter de la peine pour une somme d'argent fixée par la loi, (jui appréciait la vie des nommes suivant leur dignité ou leur naissance. Les crimes n'étaient pas legardés comme une atteinte à la sûreté, aux droits des citoyens, que la crainte du supplice devait prévenir, mais comme un outrage fait à un individu, que lui-même ou sa famille avaient droit de venger, et dont la loi leur

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offrait une réparation plus utile. On avait si peu d'idée des preuves par lescpielles la réalité d'un fait peut être établie, qu'on trouva plus simple de deniander au ciel un miracle toutes les fois qu'il s'agissait de distinguer le crime d'avec l'innocence; et le succès d'une épreuve superstitieuse ou le sort d'un combat furent regardés comme les moyens les plus sûrs de découvrir et de reconnaitre la vérité.

Cbez des bommes (|ui confondaient l'indépendance et la liberté , les querelles entre ceux qui dominaient sur une portion même très-petite du territoire, devaient dégénérer en guerres privées; et ces guerres se faisant de canton à canton , de village à village, livraient babituellement la surface entière de cba([ue pays à toutes ces borreurs , qui du moins ne sont que passagères dans les grandes invasions, et qui, dans les guerres générales, ne désolent que les frontières.

Toutes les fois que la tyrannie s'efforce de soumettre la masse d'un peuple à la volonté d'une de ses portions , elle compte parmi ses moyens les préjuo^és et l'ignorance de ses victimes ; elle cberche à compenser par la réunion , par l'activité d'une force moindre, celte supériorité de force réelle qui semble ne pouvoircesser d'appartenir au plus grand nombre. Mais le dernier terme de ses espérances, celui auquel elle peut rarement atteindre, c'est d'établii- entre les maîtres et les esclaves une différence réelle, qui en quelque sorte rende la nature elle-même complice de l'inégalité politique.

Tel fut , dans les temps reculés, l'art des prêtres

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orieDlaux , lorscju'on les voyait , à la fois, rois , pontifes, juges, astronomes, arpenleurs , artistes et médecins. Mais ce qu'ils durent à la possession exclusive des facultés intellectuelles, les tyrans grossiers de nos faibles ancêtres l'obtinrent par leurs institutions et par leurs habitudes guerrières. Couverts d'armes impénétrables, ne combattant que sur des chevaux invulnérables conmie eux, ne pouvant acquérir la force et l'adresse nécessaires pour dresser et conduire leurs chevaux, pour supporter et manier leurs armes, que par un long el pénible apprentissage, ils pouvaient opprimer avec impunité, et tuer sans péril l'homme du peuple, qui n'était pas assez riche pour se procurer ces armures coûteuses , et dont la jeunesse , consumée par des travaux utiles, n'avait pu être consacrée aux exercices militaires.

Ainsi la tyrannie du petit nombre avait acquis, par l'usage de cette manière de combattre, une supériorité réelle de force, qui devait prévenir toute idée de résistance , et rendre longtemps inutiles les efforts même du désespoir : ainsi , l'égalité de la nature avait disparu devant cette inégalité factice des forces physiques.

La morale, enseignée par les prêtres seuls, renfeimait ces principes universels qu'aucune secte n'a méconnus; mais elle créait une foule de devoirs purement religieux, de péchés imaginaires. Ces devoirs étaient plus fortement recommandés que ceux de la nature; et des actions indifférentes , légitimes, souvent même vertueuses, étaient j)lus sévèrement

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reprochées et punies (jue des crimes réels. Cependant, mi moment de repentir, consacré par l'alîso- Intion d'un piètre, ouvrait le ciel aux scélérats; des dons qui flattaient l'avarice, et quelques pratiques qui flattaient l'orgueil de l'Église, suffisaient pour expier une vie chargée de crimes. On alla même jusqu'à former un tarif de ces absolutions. On comprenait avec soin parmi ces péchés, depuis les faiblesses les plus innocentes de l'amour, depuis les simples désirs, jusqu'aux raffinements et aux excès de la débauche la plus crapuleuse. On savait que presque personne ne pouvait échapper à cette censure; et c'était une des branches les plus productives du commerce sacerdotal. On imagina jusqu'à un enfer d'une durée limitée, que les prêtres avaient le pouvoir d'abréger, dont ils pouvaient même dispenser; et ils faisaient acheter cette grâce, d'abord aux vivants, ensuite aux parents, aux amis des morts. Ils vendaient des arpents dans le ciel pour un nombre égal d'arpents terrestres; et ils avaient la modestie de ne pas exiger de retour.

Les mœurs de ces temps malheureux furent dignes d'un système si profondément corrupteur.

Les progrès de ce même système; des moines tantôt inventant d'anciens miracles, tantôt en fabriquant de nouveaux, et nourrissant de fables et de prodiges l'ignorante stupidité du peuple , qu'ils trompaient pour le dépouiller; des docteurs employant tout ce qu'ils avaient d'imagination, pour enrichir leur croyance de quelque absurdité nouvelle , et renchérir, en quelque sorte, sur celles qui

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leur avaient ét('^ transmises; des prêtres forçant les piinces à livrer aux flammes, et les hommes (jui osaient , on douter d'un seul de leurs dogmes, ou entrevoir leurs impostures, ou s'indigner de leurs crimes, et ceux qui s'écartaient un moment d'une aveugle obéissance; enfin, jusqu'aux théologiens eux-mêmes, quand ils se permettaient de rêver autrement que des chefs plus accrédités dans l'Eglise

Tels sont , dans cette époque, les seuls traits que les mœurs de la partie occidentale de l'Europe puissent ^ fournir au tableau de l'espèce humaine.

Dans l'Orient , réuni sous un seul despote, nous verrons une décadence plus lente suivre l'affaiblissement graduel de l'empire; l'ignoï-ance et lacoiruption de chaque siècle l'emporter de quelques degrés sur l'ignorance et la corruption du siècle j)récédent ; tandis que les richesses diminuaient , que les frontières se rapprochaient de la capitale, cpie les révolutions étaient pkis frétjuentes, que la tyrannie était plus lâche et plus cruelle.

En suivant l'iiistoire de cet empire, en lisant les livres que chaque âge a produits, cette correspondance frappeia les yeux les moins exercés et les moins attentifs.

Dans l'Orient, le peuple se livrait davantage aux querelles théologi(|ues : elles y occupent une place plus grande dans l'histoire , y influent davantage suiles événements politiques ; les rêveries s'y montrent avec une subtilité que l'Occident jaloux ne pcuivait encore atteindre. L'intolérance religieuse y est aussi oppressive, mais moins féroce.

Cependant , les ouvrages de Pbotiiis annoncent que le goût des études raisonnables n'était point éteint. Quelques empereurs , des princes, des princesses même, ne se bornèrent point à l'bonneurde briller dans les disputes tbéologiques, et daignèrent cultiver les lettres bumaines.

La législation romaine n'y fut altérée que lentetement, par ce mélange des mauvaises lois que l'avidité et la tyrannie dictaient aux empereurs, ou que la superstition arracbait à leur faiblesse. La langue grecque perdit de sa pureté, de son caractère; mais elle conserva sa richesse, ses formes, sa grammaire; et les habitants de Constanlinople pouvaient encore lire Homère et Sophocle, Thucydide et Platon. Anthémius exposait la construction des miroirs d'Archimède, que Proclus employait avec succès à la défense delà capitale. A la chute de l'empire, Constantinople renfermait quelques hommes qui se réfugièrent en Italie, et dont les connaissances y furent utiles au progrès des lumières. Ainsi, à cette époque même, l'Orient n'avait pas atteint le dernier terme de la barbarie : mais aussi rien n'y présentait l'espoir d'une restauration. Il devint la pioie des Barbares; ces faibles restes disparurent : et l'ancien génie de la Grèce y attend encore un libérateur.

Aux extrémités de l'Asie, et sur les confins de l'Afrique, existait un peuple qui, par sa position et son courage, avait échappé aux conquêtes des Perses, d'Alexandre et des Romains. De ces nombreuses tribus, les unes devaient leur subsistance à l'agri-

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cullure; les autres avaient conservé la vie pastorale : toutes se livraient au commerce, et (juelquesunesau brigandage. Réunies par une même origine, par un même langage, par quelques habitudes religieuses, elles formaient une grande nation, dont cependant aucun lien politifjue n'unissait les portions diverses. Tout à coup s'éleva au milieu d'elles un homme doué d'un ardent enthousiasme et d'une politique profonde, né avec les talents d'un poète et ceux d'un guerrier. Il conçoit le hardi projet de réunir en seul corps les tribus arabes, et il a le courage de l'exécuter. Pour donner un chef à une nation jusqu'alois indomptée, il commence par élever sur les débris de l'ancien culte une religion plus épurée. Législateur, prophète, pontife, juge, généial d'armée, tous les moyens de subjuguer les hommes sont entre ses mains, et il sait les employer avec adresse, mais avec grandeur.

Il débite un ramas de fables qu'il dit avoir reçues du ciel ; mais il gagne des batailles. La prière et les plaisirs de l'amour partagent ses moments. Après avoir joui vingt ans d'un pouvoir sans bornes, dont il n'existe point d'autre exemple, il déclare que, s'il a commis une injustice, il est prêt à la réparei-. Tout se tait : une seule femme ose réclamer une petite somme de monnaie. Il meurt, et l'enthousiasme qu'il a communiqué à son peuple va changer la face des trois parties du monde.

Les mœurs des Arabes avaient de l'élévation et de la douceur; ils ainiaient et cultivaient la poésie; et lorsqu'ils régnèrent sur les plus belles contrées de

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l'Asie, lorsque le lempseut calmé la fièvre du fanatisuie religieux, le goiit des lettres et des sciences vint se mêler à leur zèle pour la propagation de la foi , et tempérer leur ardeur pour les conquêtes.

Ils étudièrent Aristote, dont ils traduisirent les ouvrages. Ils cultivèrent l'astronomie, l'optique, toutes les parties de la médecine, et enrichirent ces sciences de quelques vérités nouvelles. On leur doit d'avoir généralisé l'usage de l'algèbre, borné chez les Grecs à une seule classe de questions. Si la recherche chimérique du secret de transformer les métaux, et d'un breuvage d'immortalité, souilla leurs travaux dans la chimie, ils furent les restaurateurs, ou plutôt les inventeurs de cette science, jusqu'alors confondue avec la pharmacie ou avec l'étude des procédés des arts. C'est chez eux que la chimie paraît, pour la première fois, comme analyse des corps dont elle fait connaître les éléments, comme théorie de leurs combinaisons , et des lois auxquelles ces combinaisons sont assujetties.

Les sciences y étaient libres, et les Arabes durent à cette liberté d'avoir pu ressusciter quelques étincelles du génie des Grecs ; mais ils étaient soumis à un despotisme consacré par la religion. Aussi, cette lumière ne brilla-t-elle quelques moments que pour faire place aux plus épaisses ténèbres; et ces travaux des Arabes auraient été perdus pour le genre humain, s'ils n'avaient pas servi à préparer cette restauration plus durable, dont l'Occident va nous offrir le tableau.

\ L'on vil donc, pour la seconde fois, le génie

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abandonner les peuples (ju'il avait éclairés; et c'est encore devant la tyrannie et la superstition qu'il est forcé de disparaître. Né dans la Grèce, à côté de la liberté, il n'a pu ni en arrêter la cbute, ni défendre la raison contre les préjugés des peuples, déjà dégradés par l'esclavage. Né chez les Arabes, dans le sein du despotisme, et près du berceau d'une religion fanalicpie, il n'a été, comme le caractère généreux et brillant de ce peuple, qu'une exception passagère aux lois générales de la nature, qui condamnent à la bassesse et à l'ignorance les nations asservies et superstitieuses.

Ainsi, ce second exemple ne doit pas nous effrayer sur l'avenir; mais seulement il avertit nos contemporains de ne rien négliger pour conserver, pour augmenter les lumières, s'ils veulent devenir ou demeurer libres ; et de maintenir leur liberté, s'ils ne veulent pas perdre les avantages que les lumières leur ont procurés.

Je joindrai h l'histoire des travaux des Arabes, celle de l'élévation rapide et de la chute précipitée de cette nation, qui, après avoir régné des bords de l'océan Atlantique aux rives de l'indus, chassée par les Barbaies de la plus grande partie de ses conquêtes, n'ayant conseivé les autres (pie pour y présenter le spectacle hideux d'un peuple dégéi'éré jusqu'au dernier terme de la servitude, de la corruption, de la nn'sère. occupe encore son ancienne patrie, y a conservé ses mœurs, son esprit, son caractère, et a su y recon(juérir , y défendre son ancienne indépendance.

J'exposerai comment la religion de Mahomet, la plus simple dans ses dogmes, la moins absurde dans ses pratiques, la plus tolérante dans ses principes, semble condamner à un esclavage éternel, à une incurable stupidité, toute cette vaste portion de la terre où elle a étendu son empire ; tandis que nous allons voir briller le génie des sciences el de la liberté sous les superstitions les plus absurdes, au milieu de la plus barbare intolérance. La Chine nous offre le même phénomène, quoif|ue les effets de ce poison abrutissant y aient été moins funestes.

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