NEUVIÈME ÉPOQUE
Depuis Descartes ius<iu à la formation de la République française.
Nous avons vu la raison humaine se former lentement par les progrès naturels de la civilisation ; la superstition s'emparer d'elle pour la corrompre, et le despotisme dégrader et engouidir les esprits sous le poids de la crainte et du malheur.
Un seul peuple échappe à cette double influence. De cette terre heureuse où la liberté vient d'allumer le flambeau du génie, l'esprit humain, affranchi des liens de son enfance, s'avance vers la vérité d'un pas ferme. iMais la conquête ramène bientôt avec elle la tyrannie, que suit la superstition, sa compagne fidèle, et l'humanité tout entière est replongée dans des ténèbres qui semblent devoir être éternelles. Cependant, le jour renaît peu à peu; les yeux, longtemps condamnés à l'obscuiité, l'entrevoient, se referment, s'y accoutument lentement, fixent enfin la lumièie, et le génie ose se remontrer sur ce globe, d'où le fanatisme et la barbarie l'avaient exilé.
N Déjà nous avons vu la raison soulever ses chaînes, en relâcher (|uelques-unes; et acquérant sans
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cesse des forces nouvelles, préparer, accélérer l'instant de sa liberté.
Il nous reste à parcourir l'époque où elle acheva de les rompre; où, forcée d'en traîner encordes restes, elle s'en délivre peu à peu; où, libre enfin dans sa marche, elle ne peut plus être arrêtée que par ces obstacles dont le renouvellement est inévitable à chaque nouveau progrès, parce qu'ils ont pour cause nécessaire la constitution même de notre intelligence, c'est-à-dire, un rapport établi par la nature entre nos moyens pour découvrir lavéïilé, et la résistance qu'elle oppose à nos efforts. L'intolérance religieuse avait forcé sept des provinces belgiques à secouer le joug de l'Espagne, etàformerune république fédérative. Elle seule avait réveillé la liberté anglaise, qui , fatiguée par de longues et sanglantes agitations, a fini par se reposer dans une conslilution longtemps admirée par la philosophie, et désormais réduite à n'avoir plus pour appui que la superstition nationale et l'hypocrisie politique.
Enfin, c'était encore aux persécutions sacerdotales que la nation suédoise avait dû le courage de ressaisir une partie de ses dioits.
Cependant, au milieu de ces mouvements, causés par des querelles théologiques, la France, l'Espagne, la Hongrie, la Bohême, avaient vu s'anéantir leurs faibles libertés, ou ce qui, du moins, en avait l'apparence.
On chercherait en vain , dans les pays appelés libres, cette liberté qui ne blesse aucun des droits naturels de l'homme; qui non-seulement lui en ré-
DR l'esprit humain. — IX* I^POQUE. 1^3
serve la propriélé, mais lui en conserve l'exercice. Celle qu'on y trouve, fondée sur un droit positif inégalement réparti, accorde plus ou moins de prérogatives à un homme, suivant qu'il habile telle ou telle ville , (ju'il est né dans telle ou telle classe , (ju'il a telle ou telle fortune, qu'il exerce telle ou telle profession ; et le tableau raj)proché de ces distinctions bizarres dans les diverses nations, sera la meilleure réponse que nous puissions opposer à ceux (}ui en soutiennent encore les avantages et la nécessité.
Mais , dans ces mêmes pays , les lois garantissent la libeité individuelle et civile; mais si l'homme n'y iest pas tout ce qu'il doit être, la dignité de sa na- 'lure n'y est point avilie : quelques-uns de ces droits sont au moins reconnus; on ne peut plus dire qu'il isoit esclave ; on doit dire seulement qu'il ne sait pas encore être vraiment libre.
Chez les nations oi^i, pendant le même temps, la liberté a fait des pertes plus ou moins réelles, les droits politiques dont la masse du peuple jouissait étaient renfermés dans des limites si étroites, que la destruction de l'aristocratie presque arbitraire sous laquelle il avait gémi semble en avoir plus que compensé la perte. 11 a perdu ce titre de citoyen , que l'inégalité rendait piesque illusoire; mais la qualité d'homme a été plus respectée; et le despolisuje royal l'a sauvé de l'oppression féodale , l'a soustrait à cet état d'humiliation, d'autant plus pénible que le nombre et la présence de ses tyrans en lenouvellent sans cesse le sentiment.
Les lois ont dû se perfectionner et dans les constitutions demi-libres, parce que l'intérêt de ceux qui y exercent un véritable pouvoir, n'est pas babituellement contraire aux intérêts généraux du peuple; et dans les Etats despotiques, soit parce que l'intérêt de la prospérité publique se confond souvent avec celui du despote, soit parce que, cliercliant lui-même à détruire les restes du pouvoir des nobles ou du clergé, il en résultait dans les lois un esprit d'égalité , dont le motif était d'établir celle de l'esclavage , mais dont les effets pouvaient souvent être salutaires.
Nous exposerons en détail les causes qui ont produit en Europe ce genre de despotisme dont, ni les siècles antérieurs , ni les autres parties du monde, n'ont offert d'exemple; où l'autorité presque arbitraire, contenue par l'opinion, réglée par les lumières, adoucie par son propre intérêt, a souvent contribué aux progrès de la richesse, de l'industrie, de l'instruction, et quelquefois même à ceux de la liberté civile.
Les mœurs se sont adoucies par l'affaiblissement des préjugés qui en avaient maintenu la férocité; par l'influence de cet esprit de commerce et d'industrie, ennemi des violences et des troubles qui font fuir la richesse; par l'horreur qu'inspirait le tableau encore récent des barbaries de l'époque précédente; par une propagation plus générale des idées philosophiques, d'égalité et d'humanité; enfin, par l'effet lent, mais sûr, du progrès général des lumières.
L'intolérance religieuse a subsisté, mais comme une invention de la prudence humaine, comme un hom-
DE l'esprit humain. -- IX* ÉPOQUE. I75
mage aux préjuges du peuple, ou une précaution contre son effervescence. Elle a perdu ses fureurs; les bûchers, rarement allumés, ont été remplacés par une oppression souvent plus arbitraire, mais moins barbare; et dans ces derniers temps, on n'a plus persécuté (pie de loin en loin, et, en quelcpie sorte, par habitude ou par complaisance. Partout, el sur tous les points , la pratique des gouvernements avait suivi, mais lentement et comme à regret, la marche de l'opinion, et même celle de la philosophie.
En effet, si, dans les sciences morales et politiques, il existe à chatpie instant une grande dislance entre le point où les philosophes ont porté les lumières, et le terme moyen où sont parvenus les hommes qui cultivent leur esprit, et dont la doctrine commune forme cette espèce de croyance généralement adoptée , qu'on nomme opinion; ceux qui dirigent les affaires publiques, qui influent immédiatement sur le sort du peuple, quel que soit le genre de leur constitution, sont bien loin de s'élever au niveau de cette o[)inion ; ils la suivent, mais sans l'atteindre, bien loin de la devancer; ils se trouvent constamment au-dessous d'elle, et de beaucoup d'années, et de beaucoup de vérités. ^
■ Ainsi, le tableau des piogrès de la philosophie et de la propagation des lumières, dont nous avons exposé déjà les effets les plus généiaux et les plus sensibles, va nous conduire à l'époque où l'influence de ces progrès sur l'opinion, de l'opinion sur les nations ou sur leurs chefs , cessant tout à cou pd être
lente et insensible, a produit ilans la masse entière de quelques peuples, une révolution, gage certain de celle qui doit embrasser la généralité de l'espèce humaine. Après de longues erreurs, après s'être égarés dans des théories incomplètes ou vagues, les puhlicistes sont parvenus à connaître enfin les véritables droits de l'homme, à les déduire de cette seule vérité, qu il est un être sensible, capable de formel' des raisonnements et d acquérir des idées morales.
Ils ont vu que le maintien de ces droits était l'objet unique de la réunion des hommes en sociétés politiques, et que l'art social devait être celui de leur garantir la conservation de ces droits avec la plus entière égalité, comme dans la plus grande étendue. On a senti que ces moyens d'assurer les droits de chacun, devant être soumis dans chaque société à des règles communes, le pouvoir de choisir ces moyens, de déterminer ces règles, ne pouvait appartenir qu'à la majorité des membres de la société même; parce que chaque individu ne pouvant, dans ce choix, suivre sa propre raison sans y assujettir les autres, le vœu de la majorité est le seul caractère de vérité qui puisse être adopté par tous, sans blesseï» l'égalité.
Chaque homme peut réellement se lier d'avance à ce vœu de la majorité, qui devient alors celui de l'unanimité; mais il ne peut y lier que lui seul: il ne peut être engagé, même envers cette majorité, qu'autant qu'elle ne blessera pas ses droits individuels, après les avoir reconnus.
Tels sont à la fois les droits de la majorité sur la
DE l'eSPHIT humain. IX* l?;POQUE. l'J'J
société ou sur ses membres, et les limites de ces droits. Telle estl'originede cette unanimité, (jui lend obligatoires pour tous les engagements pris par la majorité seule : obligation (|ui cesse d'être légitime quand, par le changement des individus, cette sanction de l'unanimité a cessé elle-même d'exister. Sans doute, il est des objets sur lesquels la majorité prononcerait peut-être plus souvent en faveur de l'erreur et contre l'intérêt commun de tous; mais c'est encore à elle à décider quels sont ces objets sui- lesquels elle ne doit point s'en rapporter immédiatement à ses propres décisions; c'est à elle à déterminer qui seront ceux dont elle croit devoir substituer la raison à la sienne; à légler la méthode qu'ils doivent suivre pour arriver plus sûrement à la vérité; et elle ne peut abdiquei- l'autorité de prononcer si leurs décisions n'ont point blessé les droits communs à tous.
Ainsi, l'on vit disparaître, devant des principes si simples, ces idées d'un contrat entre un peuple et ses magistrats, qui ne pourrait être annulé que par un consentement mutuel, ou par l'infidélité d'une des parties ; et cette opinion moins servile, mais non moins absurde, qui enchaînait un peuple aux formes de constitution une fois établies, comme si le droit -de les changer n'était pas la première garantie de tous les autres; comme si les institutions humaines, nécessairement défectueuses et susceptibles d'une perfection nouvelle à mesure que les hommes s'éclairent, pouvaient être condamnées à une éternelle durée de leur enfance. Ainsi, l'on se vit obligé de Vï. 12
l'yS TABLEAU DFS PROGRf^S
renoncer à cotte [)olifi(|ue astucieuse et fausse, qui, oubliant que tous les hommes tiennent des droits égaux de leur nature même, voulait tantôt mesurer l'étendue de ceux qu'il fallait leur laisser, sm* la giandeur du territoire, sur la température du climat, sur le caractère national, sur la richesse du peuple, sur le degré de perfection du commerce et de l'industrie; et tantôt partager, avec inégalité, ces mêmes droits entre diverses classes d'hommes, en accorder à la naissance, à la richesse, à la profession, et créer ainsi des intérêts contraires, des pouvoirs opposés, pour établir ensuite entre eux un équilibi-e que ces institutions seules ont rendu nécessaire, et qui n'en corrige même pas les irilluences dangereuses.
Ainsi, l'on n'osa plus partager les hommes en deux races différentes, dont l'une est destinée à gouverner, l'autre à obéir; l'une à mentir, l'autre à être trompée; on fut obligé de reconnaître que tous ont un droit égal de s'éclairer sur tous leurs intérêts, de connaître toutes les vérités; et qu'aucun des pouvoirs établis par eux sur eux-mêmes, ne peut avoir le droit de leur en cacher aucune.
Ces principes que le généreux Sydney paya de son sang, auxquels I^ocke attacha l'autorité de son nom, fur-ent développés depuis par Rousseau, avec plus de précision, d'étendue et de force, et il mérita la gloire de les placer au nombre de ces vérités qu'il n'est plus permis, rri d'oublier, ni de combattre.
L'homme a des besoins et des facultés pour y pourvoir; de ces facultés et de leur produit, différemment modifiés, distribués, résulte une masse de
PF, L ESPRIT HUMAIN. — IX'' KPOQTJE. fJC)
richesses destinées à subvenir aux besoins communs. Mais quelles soni les lois suivant lesf|uelles ces richesses se forment ou so partagent, se conservent ou se consonnnent, s'accroissent ou se dissipent.'' Que^lles sont aussi les lois de cet équilibre, qui tend sans cesse à s'établir entre les besoins et les ressources, et d'où il résulte plus de facilité pour satisfaire les besoins, par conséquent, plus de bien-être quand la richesse augmente, juscpi'à ce qu'elle ait atteint le terme de son accroissement; et, au contraire, quand la richesse diminue, plus de difficultés, et par conséquent de la souffrance, jusqu'à ce que la dépopulation et les j)rivations aient ramené le niveau? Comment, dans celte étonnante vaiiété de travaux et de produits, de besoins et de ressources; dans cette effravante complication d'intérêts, qui lient au svstème généial des sociétés, la subsistance, le bien-éire d'un individu isolé; qui le rend dépendant de tous les accidents de la nature, de tous les événements de la politique; qui étend, en quelfpie sorte, au glolie entier sa faculté d'éprouver, ou des jouissances, ou des privations; comment, dans ce chaos apparent, voit-on néanmoins, par une loi générale du monde moral, les efforts de chacun poui- lui-même servir au bien-être de tous, et, malgré le choc extérieur des intérêts opposés, l'intérêt conimun exiger que chacun sache entendre le sien propre, et puisse y obéir sans obstacle?
Ainsi, riiomme doit pouvon- déployer ses facultés, disposer de ses richesses, pourvoir à ses besoins avec nne liberté entière. L'intérêt général de chaque so-
l8o TABLEAU DES PROGRÈS
ciété, loin d'ordonner d'en restreindre l'exercice, défend au contraire d'y porter atteinte, et dans cette ! partie de l'ordre public, le soin d'assurer à chacun ^ / les droits qu'il tient de la nature est encore à la fois la seule politique utile, le seul devoir de la puissance sociale, et le seul droit que la volonté générale puisse légitimement exercer sur les individus.
Mais ce principe une fois reconnu, il reste encore à la puissance publique des devoirs à remplir; elle doit établir des mesures reconnues par la loi, qui servent à constater, dans les échanges de toute espèce, le poids, le volume, l'étendue, la longueur des choses échangées.
Elle doit créer une mesure commune des valeurs qui les représente toutes; qui facilite le calcul de leurs variations et de leurs rapports; qui, ayant ensuite elle-même sa propre valeur, puisse être échangée contre toutes les choses susceptibles d'en avoir une; moyen sans lequel le commerce, borné à des échanges diiects, ne peut acquérir que bien peu d'activité et d'étendue.
La reproduction de chaque année offre une portion disponible, puisqu'elle n'est destinée à payer, ni le travail dont cette repioduction est le fruit, ni celui qui doit assurer une nouvelle repioduction égale ou plus abondante. Le possesseur de cette portion disponible ne la doit point immédiatement à son travail; il la possède indépendamment de l'usage qu'il peut faire de ses facultés, pour subvenir à ses besoins. C'est donc sur cette portion disponible de la richesse annuelle que, sans blesser aucun
DE l'esprit humain. — IX^ EPOQUE. l8l
droit, la puissance sociale peut élal)!!!- les fonds nécessaires aux dépenses (ju'exigenl la sùielé de l'État, sa tran(piillilé intérieure, la gaianlie des droits des individus, l'exercice des autorités instituées pour la formation ou pour l'exécution de la loi; enfin, le maintien de la prospérité publicpie.
Il existe des travaux, des établissements, des institutions utiles à la société générale, qu'elle doit établir, diriger ou surveiller, et qui suppléent à ce ([ue les volontés personnelles et le concours des intérêts individuels ne peuvent faire immédiatement, soit pour les progrès de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, soit poiu" prévenir, poui- atténuer les maux inévitables de la nature, ou ceux que des accidents imprévus viennent y ajouter.
Juscju'à l'époque dont nous parlons, et même longtemps après, ces divers objets avaient été abandonnés au basard, à l'avidité des gouvernements, à l'adresse des cbarlatans, aux préjugés ou à l'intérêt de toutes les classes puissantes; mais un disciple de Descartes, l'illustre et mallieureux Jean de Witt, sentit que l'économie politique devait, comme toutes les sciences, être soumise aux principes de la pbilosopliie et à la précision du calcul.
Elle fit peu de progrès jusqu'au moment où la paix d'Utrecbt promit à l'Europe une tranquiMilé durable. A cette épo(|ue, on vit les esprits prendre une direction pres(jue générale vers cette élude jusqu'alors négligée; et cette science nouvelle a été portée par Stewart, parSmith,et surtout par les économistes français, du n)oins,pour la précision et la
182 TABLEAU UES PKOGRÈS
pureté des principes, à m\ degré qu'on ne pouvait espérer d'atteindre si promptement , après une si longue indifférence.
Mais ces progrès dans la politique et dans l'éconoinie politique avaient poui" première cause ceux de la philoso|)liie générale ou de la métaphysique, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu.
Descai tes l'avait réunie au domaine de la raison; il avait bien senti qu'elle devait émaner tout entière des vérités évidentes et prenùères que l'observation des opérations de notre esprit devait nous révéler. Mais bientôt son imagination impatiente l'écarta de cette même route qu'il avait tracée, et la philosophie païut quehiue temps n'avoir repris son indépendance que pour s'égarer dans des erreurs nouvelles.
Enfin , Locke saisit le fil qui devait la guider; il îiontra qu'une analyse exacte, précise, des idées, en les rétluisant successivement à des idées plus immédiates dans leur origine, ou plus simples dans leur conqjosition , était le seul moyen de ne pas se perdre dans ce chaos de notions incomplètes, incoiiérentes, indéterminées, que le hasard nous a offertes sans ordre, et que nous avons reçues sans réflexion.
Il prouva, par cette analyse même, que toutes sont le résultat des opérations de notre intelligence sur les sensations que nous avons reçues, ou, plus exactement encore, des cond)inaisons de ces sensations que la mémoire nous représente simultanément, mais de manière que l'attention s'airéte, que la per-
DE l'fSPRIT HLMAIIV. IX" ÉPOQUE. I 8J^
ceplioii se boiiie à une j)arlie seulemenl de cliacune de ces sensations composées.
il fait voir qu'en attacliant un uïot à cliacjue idée, après l'avoir analysée et circonscrite, nous parvenons à nous ia rappeler conslammeni la même, c'esl-à-dire, toujours formée des mêmes idées plus simples, toujours renfermée dans les mêmes limites, et par consé(|uent, à pouvoir l'employer dans une suite de raisonnements, sans jamais riscpier de nous égarer.
Au contraire, si les mots ne répondent point à une idée bien déterminée, ils peuvent successivement en réveiller de différentes dans un même esprit ; et telle est la source la plus féconde de nos erreurs.
Enfin, Locke osa , le premier, fixer les bornes de l'intelligence humaine, ou ])lutôt déteiniiner la nature des vérités qu'elle j)eut connaître, des objets qu'elle peut embrasseï-.
Cette méthode devint bientôt celle de tous les
philosophes; et c'est en r,'ipj)li(|uant à la morale, à
la politique, à l'économie publique, qu'ils sont par-
I venus à suivre dans ces sciences une marche pres-
\ que aussi sûre que celle des sciences naturelles; à
ii'y plus admettre que des vérités prouvées; à sé-
jparer ces vérités de tout ce qui peut rester encore
de douteux et d'incertain; à savoir ignorer, enfin,
ce qu'il est encore, ce qu'il sera toujours impossdjje
. de connaître.
Ainsi, l'analyse de nos sentiments nous fait découvrir, dans le développement de notie faculté d'éprouver du plaisir et de la doulein-, l'origine de
l84 TABLEAU DES PROGRIÎS
nos idées morales, le fondement des vérilés géné-
1 raies qui, résiiltanl de ces idées, déterminent les
\ lois immuables, nécessaires, du juste et de l'injusle;
/ enfin, les motifs d'y conformer notre conduite,
/ puisés dans la nature même de notre sensibilité,
dans ce qu'on pourrait appeler, en quelque sorte,
notre constitution morale.
, Cette même métbode devint , en (juelque sorte,
î un instrument universel; on apprit à l'employer pour
perfectionner celle des sciences physiques, pour en
éclaircir les principes, pour en apprécier les preuves;
on rétendit à l'examen des faits, aux règles du
goût.
Ainsi, celle métaphysique s'appliquant à tous les objets de l'intelligence humaine, analysait les procédés de l'esprit dans chaque genre de connaissances, faisait connaître la nature des vérités ([ui en forment le système, celle de l'espèce de certitude qu'on peut y atteindre; et c'est ce dernier pas de la philosophie qui a mis, en quelque sorte, une barrière éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs de son enfance; qui doit l'empêcher d'être jamais ramené à son ancienne ignorance par des préjugés nouveaux, comme il assure la chute de I tous ceux que nous conservons, sans peut-être les I connaître tous encore; et de ceux même qui pourront les remplacer, mais pour ne plus avoir qu'une faible influence et une existence éphémère.
Cependant, en Allemagne, un homme d'un génie vaste et profond jetait les fondements d'une doctrine nouvelle. Son imagination ardente, audacieuse,
DE l'esprit n[JMA.IN. IX* ÉPOQUE. I 85
ne put se reposer dans une pliilosopliie modeste, qui laissait subsister des doutes sur ces grandes (juestions de la spiritualité ou de la persistance de lYune humaine, de la liberté de Tliomme ou de celle de Dieu, de l'existence de la douleur et du crime dans un univers gouverné par une intelligence toutepuissante, dont la sagesse, la justice et la bonté semblent devoir exclure le crime et la douleur. H trancha le nœud qu'une sage analyse n'aurait pu > dénouer. Il composa l'univers d'êtr^ simples, indes- Si tructibles, égaux par leur nature. Les rapports de chacun de ces êtres avec chacun de ceux qui entrent avec lui dans le système de l'univers, déterminent ses qualités par lesquelles il diffère de tous les autres; l'àme humaine et le dernier atome qui termine un bloc tle pierre sont également une de ces monades. Elles ne diffèrent <jue ])ar la place différente qu'elles occupent dans l'ordre de l'univers.
Parmi toutes les combinaisons possibles de ces êtres, une intelligence infinie en a préféré une, et n'en a pu préférer qu'une seule, la plus parfaite de toutes. Si celle qui existe nous afflige par le spectacle du malheur et du crime, c'est que toute autre combinaison eût encore présenté des résultats plus douloureux.
Nous exposerons ce système, qui, adopté, ou du moins soutenu par les compatriotes de Leibnitz, a retardé parmi eux les progrès de la philosophie. On vit une école entière de philosophes anglais embrasser avec enthousiasme cl défendre avec élo(|ueiice
l86 TABLEAU DES PUOGUÈS
la doctrine de l'optimisme; mais moins adioils et moins profonds que Leibnitz,qui la fondait principalement sur ce qu'une intelligence toute-puissante, par la nécessité même de sa nature, n'avait pu clioisir que le meilleur des univers possibles, ils cherchèrent, dans l'observation du nôtre, la pieuve de sa supériorité; et perdant tous les avantages que conserve ce système, tant (ju'il resle dans une abstraite généralité, ils s'égarèrent trop souvent dans des détails ou révoltants, ou ridicules.
Cependant, en Ecosse, d'autres philosophes, ne trouvant point que l'analyse du développement de nos facultés réelles conduisit à un principe qui donnât à la moralité de nos actions une base assez pure, assez solide, imaginèrent d'attribuer à l'âme humaine une fsiculté nouvelle , distincte de celles de sentir ou de raisonner, mais se combinant avec elles, faculté dont ils ne prouvaient l'existence qu'eu assurant qu'il leur était impossible de s'en passer. Nous ferons l'histoire de cesopinions, et nous montrerons comment, si elles ont nui à la marche de la philosophie, elles ont été utiles à la propagation plus rapide des idées philosophiques.
Jusqu'ici nous n'avons montré les progrès de la philosophie que dans les hommes qui l'ont cultivée, appiofondie, perfectionnée : il nous reste à faire voir quels ont été ses effets sur l'opinion générale, et comment, tandis que, s'élevant enfin à la connaissance de la méthode certaine de découvrir, de reconnaître la vérité, la raison apprenait à se préserver des erreurs où le respect pour l'autorité et l'imagi-
DE l'fsPRIT humain. IX" KPOQIIK. I 87
nalioli l'avaient si souvent entiaînée : elle délruisait en même temps, dans la masse générale des individus, les préjugés (jui ont si longtemps affligé el corrompu l'espèce humaine.
11 lut enfin permis de proclamer hautement ce droit si longtemps méconnu, de soumettre toutes les opinions à notre propre raison, c'est-à-dire, d'emplovei', pour saisir la vérité, le seul instrument — (jui nous ail été donné pour la reconnaître. Clia(jue honnne a|)prit, avec une sorte d'oigueil, que la nature ne l'avait pas absolument destiné à croire sur la parole d'autrui ; et la superstition de l'antiquité, l'abaissement de la raison devant le délire d'une foi surnaturelle, disparurent de la société comme de la philosophie.
Il se forma bientôt en Europe une classe d'honnnes moins occupés encore de découvrii- ou d'appiofondir la vérité, (jue de la répandre; cpii, se dévouant à poursuivre les préjugés dans les asiles où le cleigé, les écoles, les gouvernements , les corpoiations anciennes les avaient recueillis et protégés , mirent leur gloire à détruire les erreurs populaires, plutôt qu'à reculer les limites des connaissances humaines; manière indirecte de servir à leurs pio- ( gi'ès, qui n'était ni la moins périlleuse, ni la moins utile.
En Angleterre , Collins el Bolingbroke; en France, Bayle, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu el les écoles formées par ces hommes célèbres, combattirent en faveur de la vérité, employant tour à loui- toutes les armes que Térudilion, la philosophie, l'esprit, le
l88 TABLEAU DES PROGRÈS
talent d'écrire peuvent fournir à la raison; prenant tous les tons, employant toutes les fornjes , depuis la plaisanterie jusqu'au pathétique, depuis la compilation la plus savante et la plus vaste, jusqu'au roman, ou au pamphlet du jour; couvrant la vérilé d'un voile qui ménageait les yeux trop faibles , et laissait leplaisirdela deviner; caressant les préjugés avec adresse, pour leur porter des coups plus certains ; n'en menaçant presque jamais, ni plusieurs à la fois, ni métne un seul tout entier; consolant quelquefois les ennemis de la raison , en paraissant ne vouloir dans la religion qu'une demi-toléiance, dans la politique qu'une demi-liberté; ménageant le despotisme quand ils combattaient les absurdités religieuses, et le culte quand ils s'élevaient contre la tyrannie; attaquant ces deux fléaux dans leur principe, quand même ils paraissaient n'en vouloir qu'à des abus révoltants ou ridicules, et frappant ces arbres funestes dans leurs racines, quand ils semblaient se borner à élaguer quelcpi es branches égarées; tantôt apprenant aux amis de la liberté que la superstition , qui couvre le despotisme d'un bouclier impénétrable , est la première victime qu'ils doivent immoler, la première chaîne qu'ils doivent JDriser; tantôt, au contraire, la dénonçant aux despotes comme la véritable ennemie de leur pou voir, et les effrayant du tableau de ses hypocrites complots et de ses fureurs sanguinaires ; mais ne se lassant jamais de réclamer l'indépendance de la raison, la liberté d'écrire comme le droit, comme le salut du genre humain; s'élevant,avec une infatigable énergie, contre tous les crimes du fanatisme et de la
DE l'esprit humain. IX* ÉPOQUE. I 89
tvrannie; poursuivant dans la religion, dans l'administration, dans les mœurs, dans les lois, tout ce qui portait le caractère de l'oppression, de la dureté, de la barbarie; ordonnant, au nom de la nature, aux rois, aux guerriers, aux magistrats , aux prêtres, de respecter le sang des hommes ; leur reprochant , avec une énergique sévérité, celui que leur politique ou leur indifférence prodiguait encore dans les combats ou dans les supplices; prenant enfin, pour cri de guerre, raison, tolérance , Iminanité.
Telle fut celle philosophie nouvelle, objet de la haine commune de ces classes nombreuses qui n'existent que pai' les préjugés, ne vivent que d'erreurs, ne sont puissantes que parla crédulité; presque partout accueillie, mais persécutée; ayant des rois, des prêtres, des grands, des magistrats pour disciples et pour ennemis. Ses chefs eurent presque toujours l'art d'échapper à la vengeance, en s'exposani à la haine; de se cacher à la persécution , en se montrant assez pour ne rien perdre de leur gloire.
Souvent un gouvernement les récompensait d'une main, en payant de l'autre leurs calomniateurs; les proscrivait, et s'honorait que le sort eût placé leur naissance sur son territoire; les punissait de leurs opinions, et aurait été humilié d'être soupçonné de ne pas les partager.
Ces opinions devaient donc devenir bientôt celles de tous les hommes éclairés, avouées par les uns, dissimulées par les autres avec une hypocrisie phis ou moins transparente, suivant que leur caractère était plus ou moins timide, et qu'ils cédaient aux intérêts
igo tat?i,t:ati dfs progrrs
oppf».sés de leur profession ou de leur vanité. Mais déjà cet intérêt de leur vanité était assez puissant, pour qu'au lieu de cette dissimulation profonde des âges précédents on se contentât pour soi-même et souvent pour les autres d'une réserve prudente.
Nous suivrons les progrès de celle philosophie dans les diverses parties de l'Europe, où l'inquisition des gouvernements et des prêtres ne put empêcher la langue française, devenue presque universelle, de la porter avec raj)idité. Nous montrerons avec quelle adresse la politique et In superstition eniployèrent contre elle tout ce que la connaissance de l'homme peut offrir de motifs pour se défier de sa raison, d'arguments pour en montrer les bornes et la faiblesse; et comment on sut faire servir le pyrrhonisme même à la cause de la crédulité.
Ce système si simple, qui plaçait dans la jouissance d'une liberté indéfinie les plus sûrs encouragements du commerce et de l'industrie, qui délivrait les ])euples du fléau destructeur et du joug humiliant de ces impôts répartis avec tant d'inégalité, levés avec tant de dépense, et souvent avec tant de barbarie, pour y substituerune contribution juste, égale et presque insensible; cette théorie (jui liait la véritable puissance et la richesse des Etats au bien êtie des individus, et au respect pour leurs droits; qui unissait, par le lien d'une félicité commune , les différentes classes entre lesquelles ces sociétés se divisent naturellement; cette idée si consolante d'une fraternité du genre humain, dont aucun intérêt national ne devait plus troubler la douce harmonie; ces principes, séduisants par
DF. I.'fSPHIT RTTMAfN. IX* ÉPOQUE. Kll
leur générosité comme par leur simplicité et leur étendue, furent propa<;és avec entliousiasme par les économistes français. Leur succès fut moins prompt, moins i^énéral rpie celui des philosophes; ils avaient à combattre des préjugés moins grossiers, des erreurs plus subtiles. Ils avaient besoin d'éclairer- avant de détromper, et d'instruire le bon sens avant de le prendre pour juge.
Mais s'ils n'ont pu faire à l'ensemble de leur doctrine qu'un petit nombre de partisans; si on a été effrayé de la généralité de leurs maximes, de l'inflexibilité de leurs jirincipes; s'ils ont nui eux-mêmes à la bonté de leur cause, en affectant un langage obscur et dogmatique; en paraissant trop oublier, pour les intérêts de la liberté du commerce, ceux de la liberté politique; en présentant, d'une manière tr'op absolue et trop magistr^ale, quelques portions de leur système cpi'ils n'avaient point assez approfondies, du moins ils sont parvenus à rendre odieuse et méprisable cette politique lâche, astucieuse et corrompue, qui j)laçait la prospérité d'une nation dans l'appauvrissement de ses voisins, dans les vues étroites d'un régime prohibitif, dans les petites combinaisons d'une fiscalité tyrannitpie.
Mais les vérités nouvelles dont le génie avait enrichi la philosophie, la politique et l'économie publique, adoptées avec plus ou moins d'étendue par les hommes éclairés, portèrent plus loin leur salutaire influence.
L'art de l'imprimerie s'était répandu sur tarrt de points; il avait telleiTient multij)lié les livres; on
iq-i TABLEAU DES PROGRES
avait su les proportionner si bien à tous les degrés de connaissances, d'application, et même de fortune ; on les avait plies avec tant d'habileté à tous les goûts, à tous les genres d'esprit; ils présentaient une instruction si facile, souvent même si agréable; ils avaient ouvert tant de portes à la vérité, qu'il était devenu presque impossible de les lui fermer toutes; qu'il n'y avait plus de classe, de piofession à laquelle on pût l'empêcher de parvenir. Alors, quoiqu'il restât toujours un très-giand nombre d'hommes condamnés à une ignorance volontaire ou forcée, la limite tracée entre la portion grossière et la portion éclairée du genre humain s'était presque entièrement efTacée, et une dégradation insensible remplissait l'espace qui en sépare les deux extrêmes , le génie et la stupidité.
Ainsi, une connaissance générale des droits naturels de l'homme; l'opinion même que ces droits sont inaliénables et imprescriptibles; un vœu fortement prononcé pour la liberté de penser et d'écrire, pour celle du commerce et de l'industrie, pour le soulagement du peuple, pour la proscription de toute loi pénale contre les religions dissidentes, pour l'abolition de la torture et des supplices barbares; le désir d'une législation criminelle plus douce, d'une jurisprudence qui donnât à finnocence une entière sécurité, d'un code civil plus simple, plus conforme à la raison et à la nature; l'indifférence pour les religions, placées enfin au nombre des superstitions ou des inventions politiques; la haine de l'hypocrisie et du fanatisme; le mépris des préjugés; le
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zèle pour la piopagation des lumières; ces principes passant peu à peu des ouvrages des philosophes dans toutes les classes de la société où l'instruction s'étendait plus loin (|ue le catéchisme et l'écriture, devinrent la profession commune, le symbole de tous ceux (jui n'étaient ni niachiavélistes ni imbéciles. Dans quehpies pays, ces principes formaient une opinion publique assez générale, pour que la masse même du peuple parût prête à se laisser diriger pai- elle et à lui obéir. Le sentiment de l'humanité, c'est-à-dire, celui d'une compassion tendre, active, pour tous les maux qui affligent l'espèce humaine, d'une horreur pour tout ce qui, dans les institutions publiques, dans les actes du gouvernement, dans les actions privées, ajoutait des douleurs nouvelles aux douleuis inévitables de la nature; ce sentiment d'humanité était une conséquence naturelle de ces piincipes ; il respirait dans tous les écrits, dans tous les discours, et déjà son heureuse influence s'était manifestée dans les lois, dans les institutions publiques même des peuples soumis au despotisme.
Les philosophes des diverses nations embrassant, dans leurs méditations, les intérêts de l'humanité entière sans distinction de pays, de race ou de secte, formaient, malgré la différence de leurs opinions spéculatives, une phalange fortement unie contre toutes les erreurs, contre tous les genres de tyrannie. Animés par le sentiment d'une philanthropie universelle, ils combattaient l'injustice, lorsque, étrangère à leur patrie, elle ne pouvait les atteindre;