‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 24 sur 40 · DES ÉDITEURS DE · texte numérisé non relu

DES ÉDITEURS DE

On a vu dans l'Avertissement de Y Esquisse des propres de l'esprit hutnain^ que Condorcet composa cet ouvrage pendant sa proscription ; et l'on a pu remarquer dans plusieurs endroits, l'intention où il était d'écrire l'histoire des progrès de l'esprit humain, avec toute l'étendue qu'exige un tel sujet. Il parvint à en tracer l'esquisse sans le secours d'aucun livre, les résultats dont elle présente la suite n'étant que les jugements mêmes qu'il avait tirés de l'étude de l'histoire, en l'envisageant sous son véritable point de vue. Mais lorsque après avoir écrit l'esquisse des progrès de l'esprit humain, il voulut donner le tableau complet de ces progrès, il sentit que les résultats qu'il avait présentés devaient être accompagnés de faits qui leur servaient de base, et même que ces faits devaient souvent être offerts avec tous leurs détails. Ne pouvant puiser ces détails dans aucun livre, il s'occupa

aSo AVERTISSEMENT.

des époques pour lesquelles sa mémoire les lui fournissait. Les fragments qui paraissent ici pour la première fois (i), sont le fruit de ces derniers jours de travaux dont la proscription menaçait chaque moment, et dont une philanthropie héroïque rendit chaque moment utile aux. siècles à venir. C'est véritablement à eux qu'est adressé Y Atlantide ^ ou projet de l'établissement d'une société perpétuelle pour le progrès des sciences; et, par un pressentiment secret des rigueurs de la destinée, Condorcet se hâta d'indiquer à cette société le plan et les premiers objets des travaux dont elle devait s'occuper. Eu se rappela!it combien la coupe fatale était près de lui lorsqu'il écrivit ce dernier morceau, on sentira qu'il n'a pas eu le temps de donner aux vues profondes et neuves dont il est rempli, tous les développements qu'elles exigent, mais qui en découlent si naturellement, qu'ils ne peuvent manquer de s'offrir à l'esprit des hommes capables de les méditer.

(i) Le fragment sur la IV*' époque et celui sur l'Atlantide sont les seuls qui furent imprimés en 1804. Ceux sur la F^, la V et la X* époque, sont im[)rimés dans cette édition pour la première fois.

QUI DOIT ÊTRE PLACE A LA TÈTE DU PROSPECTUS (i).

C'est un tableau historique des progrès de l'esprit luimaiu que j'essaye d'esquisser, et non l'histoire des jj;ouvernements, des lois, des mœurs, des usages, des opinions, chez les différents peuples qui ont successivement occupé le globe. Les détails dans lesquels leur diversité presque infinie forcerait d'entrer, sont étrangers à l'objet de cet ouvrage. Je dois me borner à choisir les traits généraux qui caractérisent les diverses épocpies dans lesquelles l'espèce humaine a dû passer, qui attestent tantôt ses progrès, tantôt sa décadence, qui dévoilent les causes, qui en montrent les effets.

(i) Ce titre se lit ainsi en tèle du manuscrit autographe, imprimé ici pour la première fois.

Nous avons respecté l'intention de l'auteur; car c'est par ce mot Prospectus que Condorcet désigne toujours ce qui a été imprimé sous le titre de Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain , et qui ne devait être que la préface d'un ouvrage immense. On a cru d'ailleurs devoir conserver ce titre, consarré par la célébrité de ce travail.

On ne trouvera point ici l'histoire générale des sciences, des arts, de la philosophie, mais senlen^ient la portion de cette histoire qui peut éclairer sur la marche que les hommes ont suivie pour arriver, par exemple, des premières idées de la numération à l'invention du calcul intégral ; de l'horloge de sable aux montres marines; de la préparation du vin de lait de jument à l'analyse des substances aériformes ; enfin des maximes vagues des premiers sages sur la marche de l'esprit, sur la morale, sur les lois, aux profondes analyses des Locke, (les Smith, des Turgot.

Je m'écarterais également de mon objet dans un autre sens, si j'essayais de donner une théorie complète du développement des facultés humaines, si je prétendais exposer en détail les phénomènes mêmes de l'intelligence, la nature et l'action de nos sentiments moraux, le système entier de la science sociale, les règles de l'art qui doit en réaliser les principes.

Ce n'est point la science de l'homme prise en général que j'ai entrepris de traiter: j'ai voulu montrer seulement comment, à force de temps et d'efforts, il avait pu enrichir son esprit de

vérités nouvelles, perfectionner son intelligence, étendre ses facultés, apprendre à les mieux employer et pour son bien-être et pour la félicité commune.

J'ai cherché, pour atteindre ce but, à garder un juste milieu entre les détails de l'histoire et les recherches philosophiques, à resserrer mon sujet plutôt qu'à l'agrandir, dans la crainte qu'il ne finît par se trouver trop au-dessus de mes forces. Les anciens, qui ne connaissaient point fart de l'imprimerie, et dont les livres avaient la forme de rouleaux, ne faisaient point usage dans leurs ouvrages de ce que nous appelons des notes. La paresse des modernes en a souvent abusé. Ils y rejettent les idées nouvelles qui se présentent à eux en relisant leur texte; celles qu'ils n'y auraient pu insérer sans déranger la marche, ou nuire à l'effet d'un morceau entier. Le lecteur peut les lire ou les passer; il a le choix ou d'un ouvrage mieux fait, d'un ton plus soutenu, mais moins complet, ou d'un ouvrage plus entier, niais manquant d'ordre et de proportion. Cependant la faculté de faire ce choix ne le dédommage pas de ce qu'il aurait pu gagner, si l'auteur, avant le courage de sacrifier

Li84 AVERTISSEMENT.

quelques-unes de ses idées ou seulement de ses phrases, se fût soumis au travail nécessaire pour fondre les notes avec le texte, et distribner la somme entière de ses idées suivant un ordre, et des proportions qui en rendraient l'intelligence l'acile et soulageraient l'attention. Ce travail le forcerait à revenir sur les mêmes idées, à les comparer de nouveau, et l'ouvrage en acquerrait plus d'unité et de précision : il se présenterait à lui tantôt une expression plus heureuse, tantôt une pensée plus vraie, plus frappante; souvent il apercevrait des erreurs, des fautes que, en s'abandonnantàsa facilité naturelle, il aurait laissé échapper.

Mais l'on peut avoir besoin d'ajouter à un ouvrage des explications, des développements, des discussions, des applications, des preuves qui en interrompent le fil; qui ne peuvent intéresser qu'une partie des lecteurs; qui tantôt ne sont intelligibles que pour les hommes exercés dans une certaine classe de connaissances, tantôt ne sont utiles qu'à ceux auxquels ces mêmes connaissances sont étrangères. On ne pourrait mêler ces notes avec le texte sans y introduire une bigarrure souvent ridicule , sans dégou-

AVEKTISSEMENT. i>.H5

ter le lecteur par de longs et fatigants épisodes. Tel est le seid genre de notes que je me permettrai dans cet ouvrage. La langue de la philosophie, de la morale, de la politique, est encore très-imparfaite. Je l'ai employée dans ce prospectus telle qu'elle existe, en évitant avec soin les équivoques quecetteiniperfection aurait pu produire. Dans l'ouvrage, je chercherai souvent à y donner plus de précision, soit en introduisant des expressions nouvelles, soit en fixant l'acception dans laquelle s'emploieraient des expressions déjà reçues, mais seulement dans l'intention de me faire mieux entendre, et non dans la vue de proposer une langue nouvelle: elle ne pourrait Têtre avec succès que dans un ouvrage où le système des sciences serait développé dans toute son étendue. Rarement l'explication d'un mot peut être renfermée dans une définition méthodique; elle exige presque toujours une analyse détaillée; s'il s'agit de fixer avec précision l'acception qu'on veut donner aux mots connus, sans les détourner de leur sens vulgaire, des discussions philosophicjues on grammaticales de\iennent nécessaires. Ces développements doivent donc être renvoyés dans les notes.

28() AVEKTISSE-MENT.

J'ai parlé dans ce prospectus de méthodes techniques qui peuvent accélérer les progrès des sciences ou en faciliter l'étude. Je me propose d'en donner plusieurs exemples.

Comment tracer le tableau de la marche des arts on des sciences, et la nature des méthodes dont leur système s'enrichit successivement, sans être forcé de se livrer quelquefois à des discussions purementscientifiques.»^ Comment, sans des exemples chargés même de calculs, pouvoir faire bien entendre les principes et les avantages de l'application de l'analyse mathématique aux sciences morales et politiques.'^ Enfin, les faits historiques, les opinions fondées sur ces faits, nécessitent souvent des recherches critiques, surtout lorsqu'il arrive de s'écarter de la croyance commune, et de telles discussions, de telles recherches ne peuvent trouver place que dans des remarques séparées du reste de l'ou-

vrage.

J'ai le bonheur d'écrire dans un pays où aucune crainte, aucune espérance, aucun respect pour des" préjugés nationaux , ne peuvent faire supprimer ou déguiser aucune vérité générale, et ce sont les seules dont il puisse être

question dans un sujet qui embrasse l'fiunianité tout entière. Un philosophe a remarqué que les opinions reçues sur le goût, sur le mérite des auteurs ou des ouvrages, sur le rang qu'il convient de leur assigner; que les prétentions à la sensibilité, à l'élévation des principes, à la sévérité de la morale, remplissaient Jios livres de jugements et de maximes hypocrites. La marche rapide que la révolution française a imprimée aux esprits, en brisant des chaînes plus fortes, n'a pu laisser subsister ces faibles liens. Peut-on respecter ces faibles idoles de l'amour-propre, quand celle à qui le fanatisme a, dans l'espace de dix-huit siècles, sacrifié le sang de vingt millions d'hommes, est couchée dans la poussière.^ Il existe donc un pays oii la philosophie peut offrir à la vérité un hommage libre et pur, un culte purgé de toute superstition; et c'est celuilà seul, oii le tableau historique des j)rogrès de l'esprit humain pouvait être tracé avec une entière indépendance.

ESQUISSE

DUN

TABLEAU HISTORIQUE

DES PROGRÈS

DE t;esprit humain.

Fragment de t histoire de la l" ('poqur.

Je peindrai l'homme dans cette époque où, à peine distingué des animaux, il n'exerce encore que les facultés nécessaires au maintien, à la défense de sa vie, aux soins d'une famille naissante que le hasard lui a donnée, et auprès de laquelle une habitude machinale de bienfaisance et de pitié le retient par un lien volontaire. Je suivrai le développement de son intelligence et de sa sensibilité jusqu'au temps où, s'élevant à la connaissance des véritables méthodes dans les sciences ; affranchi de tous les préjugés; arrachant à la nature le secret de ses lois ; sachant, au gré de ses besoins ou de ses désirs, en diriger les forces, en modifier, en multiplier les productions; réglant par une raison sûre les bienfaisantes inspirations d'une conscience pure et libre, il nous montre, VI. ly

dans les D'Aleniherl, dans les Tuigot, dans les Franklin, la natnre hnmaine agrandie et peiTeclionnée. Je parconrrai cette cliaîne immense qui, à travers les efforts, les erreurs, les désastres et les crimes d'une longue suite de générations, unit les deux extrêmes de notre espèce, commence au stupide habitant des forêts, et se termine, chez les nations éclairées du dix-huitième siècle, au sage inspiré par l'humanité, soutenu parla vertu, guidé par la philosophie, et s'avançant d'un pas ferme dans les roules certaines de la vérité, de la justice et du bonheur.

Si l'on compare l'animal-homme avec les quadrupèdes, classe dont la nature l'a rapproché le plus, on observe en lui des qualités dont la réunion, en le distinguant des autres espèces, paraît devoir lui assurer une supériorité naturelle.

L'homme est conformé de manière à exécuter presque tous ses mouvements avec plus de facilité en ne s'appuyant que sur deux pieds; et il en résulte deux avantages : le premier, qu'employant plus librement ses mains flexibles à saisir, à parcourir, à manier les objets, il acquiert plus facilement sur leur forme des notions plus exactes, et que le sens de la vue, instruit, dirigé par celui du toucher, peut ensuite lui donner, sur les figures, sur les distances, sur la disposition des mêmes objets, des idées plus nettes, plus précises, et lui dicter même, sur des nuances plus fines, plus difficiles à saisir, des jugements plus justes et plus sûrs.

Le second avantage est d'avoir une plus grande facilité d'employer le sens de In vue à observer les

HE l/lIISTOlRE Ui: LA l"" ÉPOQUE. 2<J1

objets, sîuisètie obligé decbaiigei- son atlilude hal)iliielle. Ses yeux peuvent avec moins de falignc parcoiirii- un grand espace visible, (pieile qu'en soit la direction et quelque changement que celle direction subisse.

De tous les animaux connus, i'bomme est celui qui peut, suivant ses besoins, varier le plus ses moyens de subsistance. Non -seulement le nombre et la forme de ses dents le placent entre les quadrupèdes qui vivent de chair et ceux qui se nourrissent de végétaux, indiquent f[u'il peut choisir ses aliments dans les deux genres, mais les observations faites chez les sauvages, dans l'état de civilisation le moins avancé, nous montrent l'homme employant indifféremment au soutien de sa vie tout ce qui renferme une substance nutritive. Les plantes molles, les racines, les graines, les fruits, les moelles, les écorces, les gommes, les animaux de la terre, de l'air et des eaux, les insectes même servent à sa nourriture. Par la conformation même de ses organes de la voix et de l'ouïe, l'homme seul entre les quadrupèdes a, comme plusieurs espèces d'oiseaux, la faculté de lépéter les sons qu'il entend, et d'en imiter le ton et les inflexions diverses. Il peut en émettre à son gré avec ces modifications précises et variées qui cons'ituent les sons articulés.

L'homme, enfin, atteint plus tard que les animaux l'âge où il peut lui-même pourvoir à ses besoins, celui de la j)uberté, et l'épocjue de son entier développement. Sa vie est plus longue. En lui supposant donc une facilité seulement égale d'acquérir, de com-

Page 1