‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 25 sur 40 · FH A G ME NT · texte numérisé non relu

FH A G ME NT

l)iner des idées^ il en résulte (|ue, conservant plus longtemps les mêmes besoins, les mêmes rapports, sa mémoire doit acquérir plus d'étendue, et son intelligence devenir capable d'opérations plus compliquées, de combinaisons plus fortes et plus variées.

Si aucun de ces avantages de l'espèce humaine ne lui est exclusivement réservé, si chacun d'eux appartient à quelques espèces, aucune ne les réunit; et en considérant ce qui doit résulter de leur combinaison, nous trouverons une explication suffisante de cette distance immense qui sépare aujourd'hui l'homme du reste des animaux. Nous pouvons ajouter encore que l'anatomie comparée nous montre, dans la masse et l'organisation du cerveau de l'homme, une disposition des organes de la mémoire et de la pensée, qui semble promettre à ces facultés plus de finesse, d'étendue et de force. Il y a lieu de croire aussi que la même science nous ferait découvrir dans la disposition du diaphragme, des différences qui annonceraient une supériorité naturelle dans cet organe. Mais nous nous bornerons à ces différences incontestables que nous avons d'abord observées.

Cette primauté de l'homme paraît consister bien plus dans un développement plus entier, dans une perfection plus grande des facultés semblables, que dans la possession exclusive de quelques-unes, qui, dépendant d'organes communs à diverses espèces d'animaux, auraient cependant été refusées à toutes les autres.

On a dit que l'homme seul avait une langue de convention, c'est-à-dire une langue ou des signes arbi-

m- l'iiisToiRi; Di: la i" kpoquk. ■iC)\

Iraireiiienl établis, réveillant des sensations et des idées. Mais les animaux qu'on instiuit à marquer l'heure, à désigner des nombres ou des cartes, ne peuvent exécuter ces opérations qu'à l'aide de signes arbitraires faits par leur maître et dont ils aient l'intelligence.

Les perroquets enq^loient leurs petites pbrases, non à rendre les idées que ces pbrases expriment . pour nous, mais à indiquer une volonté, un désir, dont ils croient que cette pbrase instruira ceux qui ()euvent y satisfaire.

On a dit que l'homme seu^l pouvait raisonner; mais, en observant les animaux, on voit (ju'ils ne pourraient exécuter sans cette faculté la plupart de leiu's opérations.

Ils ont comme nous des idées absliaites, c'est-àdire l'idée de qualités conimunes à plusieurs objets; ils savent, comme nous, les séparer des (jualités distinctes qui appartiennent à cbacun d'eux. Le cbien dédiasse, qui juge qu'il existe dans tel endroit une pièce de gibier en général, avant d'en être assez près pour en distinguer exactement l'espèce, le pourrait-il sans avoir l'idée abstraite d'un animal. Comment concevoir toute l'économie du travail exécuté en commun par les castors, sans leur siq^poser de véritables idées de lieu ou d'étendue?

Sans doute ils ont des idées abstraites comme les enfants, comme les sauvages, comme les hommes sans instruction, c'est-à-dire, sans les avoir soumises à l'analyse, sans s'être rendu c<)nq)te de leur nature ou de la manière dont on les forme. Mais cette der-

nière opération n'est qu'un nouvel emploi de cette même faculté de se rappeler, de considérer séparément les divers éléments des impressions composées qu'on a reçues et conservées dans la mémoire.

Pourrait- on dire même que les idées morales soient absolument étrangères aux animaux? IN'ont-elles pas pourpremier, pour unique principe, ce sentiment qui nous fait souffrir des douleurs ou des besoins de nos semblables, qui nous fait éprouver du plaisir à remplir ces besoins, à plaindre ces douleurs, à les prévenir, à les soulager?

Or, les soins si tendres, si passionnés même, des animaux pour leurs petits; les sacrifices, le courage des mères, ne prouvent-ils pas l'existence de ce sentiment ?

Dans les espèces qui cbassenl souvent en commun, pourraient-ils former et répéter ces conventions momentanées, si un sentiment de justice n'en assurait l'exécution ? On dira que l'intérêt suffit; mais c'est l'intérêt d'un autre jour, c'est un intérêt éloigné; et n'entre-t-il pas aussi dans nos motifs de conformer nos actions à la justice? D'ailleurs, celui des deux animaux réunis pour la chasse qui aurait été une fois trompé, n'éprouverait-il pas le sentiment de l'injustice?'

Et peut-il l'éprouver sans devenir par cela seul sensible, sans éprouver de la répugnance à imiter envers un troisième individu la conduite dont luimême vient de souffrir?

On ne lefuse pas aux annuaux la perfectibilité individuelle qui nait de l'instruction; et quant à la

DE l'histoire de LA T' EPOQUE. .ïqS

|)eileclibilité des espèces, elle parait prouvée parla différence entre l'industrie des castors isolés ou en petit nombre, et celle des castors réunis en peuplades nombreuses. Elle exige, pour se développer, des pays où les animaux jouissent d'une liberté, d'une sécurité tpie l'homme leur a enlevées dans les lieux où s'étend son empire; elle est renfermée dans des limites bien plus étroites que la perfectibilité humaine, mais son existence n'en est pas moins réelle; ainsi tout confirme que, j)lacés au sommet de l'échelle des animaux sans cesser d'être de la même natuie (ju'eux, nous avons été seulement plus favorablement traités dans le partage des facultés communes qui en résultent. Si nous examinons maintenant les suites nécessaires des cinq principales différences que nous avons observées entre l'homme et les animaux, nous serons conduits à les regarder comme ayant dû former naturellement une sorte de famille.

En effet, la tendresse des femelles pour leurs petits est commune à un grand nombre d'espèces d'aninuuix, à celles dont l'homme se rapproche le plus pour la conformation extérieure.

Pourquoi celle des mères pour leurs enfants, ne serait-elle pas aussi forte dans l'espèce humaine? Ne l'y trouve-t-on pas dans tous les états où l'homme a pu être observé? Ce sentiment naturel n'esl-il pas celui que les vices des sociétés ont le moins altéré ? M'a-t-il j)as résisté presque seul à toutes les dégradations, à toutes les corruptions qui ont souillé dans nous l'ouvrage de la nature? Qui de nous a pu

oublier les soins de sa mère, et celte tendresse si dégagée de toute personnalité, si prompte à tous les sacrifices? Qui pourrait sans ingratitude l'attribuer aux froids calculs d'un intérêt raisonné?

Dans plusieurs espèces, le mâle s'attache à la femelle, et cet attachement dure tout le temps que les petits ont besoin de leurs soins. Pourquoi le même sentiment ne lierait-il point l'homme à la femme qui lui a fait goûter des plaisirs si vifs et qui lui en promet encore? Pour([uoi aurait-il moins de sensibilité ou moins de prévoyance? Cette perfection plus grande dans les organes du tact, dans ceux de la mémoire, ne semble-t-elle pas au contraire en promettre davantage? En supposant cette première réunion, le long espace de temps pendant lequel l'enfant a besoin de soins, ne doit-il pas la resserrer en la prolongeant? La naissance de nouveaux enfants arrivés dans cet intervalle ne doit-elle pas la perpétuer? L'homme n'aurait-il pas senti alors tous les avantages de ces liaisons durables, et cette vue d'intérêt n'a-l-elle pas dû ajouter bientôt de la force à ces liens formés d'abord par un sentiment moins personnel?

Enfin, si, dans les espèces qui dans la conformation extérieure se rapprochent le plus de l'homme, on n'observe pas toujours cette société durable du mâle et de la femelle, n'est-ce point parce que les animaux vivant déjà en troupes ont formé d'autres associations? Ainsi l'on peut croire la société de famille natuielle à l'homme, toutes les fois qu'un rapprochement physicpie ne l'aura point rasseinblé en troupe plus nombreuse; et comme cette dernière

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espèce ne paraît pouvoir se former à moins que la société de famille n'en ait été le premier élément, l'on doit rapporter à ces dernières sociétés l'origine de celles qui se sont établies entre les hommes.

Cette société existe dans les pays où les hommes se nourrissent des fruits spontanément fournis par la terre, n'ayant pas un besoin aussi pressant de s'associer d'autres hommes qui, s'ils attendaient leu» subsistance des travaux de la chasse ou de la lente pèche, ont pu être observés dans l'état où les liens sociaux sont les plus faibles, où ils sont encore le moins éloi«;nés d'une vie purement isolée et solitaire. ^ons pouvons regarder ces familles séparées comme la source première des nations entre lesquelles l'espèce humaine s'est partagée. Si dans d'autres espèces la réunion d'un grand nombre d'individus, foimée, soil par l'accroissement d'une même famille, soil par la coalition de plusieurs, a fait dis[)araître ces premières sociétés, elles avaient subsisté dans l'espèce humaine parce (ju'elles y sont plus naturelles encore, (pie leur durée nécessaire doit la rendie plus intime, tpie l'homme est naturellement doué de plus de sensibilité, de mémoire, de réflexion. Nous partirons de cette hypothèse pour examinei" les premiers progrès des peuplades humaines ; mais si, au lieu de cette origine que nous avons supposée aux sociétés, nous les avions considérées comme produites par une réunion fortuite, les mêmes causes naturelles que nous venons d'assigner à la foruKilion d'iuie fauiille durable expliqueraient encore celle même formation.

t^yS FllAGMLJNT

Leur influence serait seuletnenl plus iiicerlaine, plus lenle, plus dépendante du hasard.

Je préférerai, par la même raison, de suivre les progrès de la civilisation dans l'accroissement successif d'une même famille, plutôt (jue dans la réunion spontanée de plusieurs, parce que la marche de ces progrès y paraîtra plus simple et plus régulière ; mais j'appliquerai ensuite les mêmes réflexions aux hypothèses que j'ai d'ahord abandonnées. Aucune ne doit être rejetée, parce que toutes ont pu se réaliser dans la formation des différents peuples, qu'aucune n'est contredite ici par la nature, ni par les observations, et qu'il serait même possible qu'un jour, en observant avec plus de soin les peuplades les moins avancées vers la civilisation, on put distinguer encore laquelle de ces hypothèses a été réalisée à l'époque de leur formation.

L'homme ne pouvait ni perpétuer ni former une société de famille sans que la sensation pénible qui naît à la vue des douleurs des êtres souffrants, se transformât en un sentiment de malaise lorsqu'il leur voyait éprouver des besoins, sentiment duquel a dû naître bientôt et le désir de soulager ces besoins, et lorsqu'il les aidait à y pourvoir, un mouvement déplaisir, récompense naturelle de cette bienfaisance presque machinale. Un attachement plus vif pour ceux à l'égard desquels il éprouvait journellement ces sentiments, en était une conséquence infaillible, et ils sont devenus à leur égard de premières habitudes morales.

Les événements que celle manière de vivre devait

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amener, ont produit nécessairement et le senlimenl d'indignation qu'excile la vue d'un mal fait à autrui volontairement et sans nécessité, et le remords des injustices que soi-même on avait commises, remords qui se faisait sentir avec plus de force si ceux même qu'on connaît avaient souffert d'un mouvement de violence ou de personnalité. Ce sentiment est le même que, dans les hommes dont les idées morales sont plus avancées, on appelle l'horreur de l'injustice.

La mémoire de ces événements journaliers, des sentiments qu'ils avaient fait naître, devait conduire ensuite aux idées d'égalité dans le partage des choses destinées aux hesoins conuiiuns, et des peines employées pour se les procurer. Chacun avait pu souffrir de la violation de cette égalité, avait senti qu'on ne pouvait y porter atteinte sans faire éprouver à quelques individus une douleur qu'un sentiment naturel faisait partager à tous ceux en qui l'intérêt personnel ne l'avait pas étouffé; portés ainsi vers la justice, tantôt par leur propre intérêt, tantôt pai celui des êtres que des sentiments de hienveillance leur faisaient confondre aveceux-mêmes, il a pu commencer dès lors à regarder la [)ratique de la justice comme l'intérêt commun de tous, comme une sorte d'obligation, puis(iu'ils ne pouvaient la violer sans s'exposer à souffrii" ou de l'injustice d'aulrui ou des reproches de leur conscience.

Un exemple connu prouve combien le sentiment du remords, le désir de la léparation d'une vengeance est naturel à l'Iiounne; combien le retoui' vers les mouvements d'Iiumanilê est pronqit et facile.

JOO FRAGMENT

La fille saiwage trouvée dans les forêts de la Chaitipagne racontait que dans une dispute elle avait blessé sa compagne au front d'un coup de sa petite massue, mais qu'à l'instant le repentir et la tendresse avaient succédé à sa colère; qu'elle s'était efforcée d'arrêtei- le sang, de calmer ses douleurs, de mettre sur la plaie un appareil qu'elle imagina pouvoir la soulager et la guérir. Cependant les détails de son histoire paraissent piouver que cet enfant abandonné dès ses premières années, ne devait aucun de ses sentiments, aucune de ses idées, à la société où il a pu être nouiri, mais dont il ne lui restait aucun souvenir.

Les hommes ont donc reconnu, ont chéri par un sentiment habituel cette égalité entre les individus, d'où résulte pour tous une moindre somme de douleurs ou de précautions. Ils ont reconnu qu'ils devaient observer cette même égalité entre eux et les autres.

La perfection du sens du toucher donne à l'homme la faculté de distinguer, dans les sensations composées que le tact ou la vue lui transmettent, des éléments plus simples et plus précis; il apprend plus aisément à les reconnaître lorsqu'ils se représentent les mêmes dans des sensations successives, et il peut acquérir en moins de temps des idées abstraites plus générales et mieux déterminées. Or, cette habitude d'analyseï' les sensations extérieures perfectionnerait en lui la faculté d'analyser ses sentiments intélieurs, quand bien même on ne lui supposerait dans les organes de la mémoire ou de la pensée

DE l'hISTOIRL UE r.A r" ÉPOQUE. 3o J

(jiriine éj^alilé absolue. Clés premières idées morales étaient sans doute bien éloignées d'une précision rigoureuse. Si elles allaient jusqu'à faire quelquefois éprouver à l'homme le sentiment de linjustice même lorsqu'il s'en rendait coupable, elles ne le guidaient pas avec la même sûreté que des principes analysés par la raison, dans le calme d'une conscience piue et désintéressée.

Cette moiale grossière, née de l'intérêt et de la sensibilité naturelle, n'allait pas jusqu'à faire renoncer le plus fort à ses préférences exclusives, à des injustices qu'il ne prévoyait pas devoir bientôt éprouver à son tour, ou qui n'avaient pas pour objet ceux vers lesquels il savait qu'un sentiment plus doux devait bientôt le ramener.

L'animal qui reçoit une injure est porté à la repousser, et cette volonté d'ôter à l'offenseur le désir ou le pouvoir de la répéter, s'unissant au sentiment pénible qu'en excite le souvenir, produit celui qui porte à la vengeance.

Souvent les animaux conçoivent ces mêmes sentiments pour les injures reçues par les êtres deleuiespèce avec lesquels ils ont formé une léunion plus ou moins durable, et il est alors la suite ou d'un intérêt raisonné ou de l'espèce d'atlachemerit que ce sentiment a fait naître.

Ces deux causes réunies doivent agir sur l'homme avecuneforceplusgiande, (|uis'accroîtà mesure (pie l'association se resserre et se prolonge; ces idées de justice doivent donc être d'autant plus inexactes, que le lien qui l'unit aux membres de la société est plus

3o2 FRAGMENT

intime; il se livre aux excès de la vengeance sans remords parce qu'il la proporlionneau sentimenl juste et naturel qui l'unit aux intérêts, aux souffrances des membres de sa famille. Ainsi bornés à des idées imparfaites de justice, au sein même de toute société naissante, ce sera dans une époque bien plus éloignée que les hommes appiendront à les étendre aux étrangers, et surtout à ceux qu'ils regardent comme des ennemis.

Le sentiment des parents pour les enfants doit moins perdre de sa force que le sentiment réciproque des enfants, quoique la reconnaissance ajoute à ce devoir. Les enfants perdent plus aisément l'idée de leur faiblesse passée, que celle de la dépendance qui a duré au delà de leur première enfance. D'ailleurs la tendresse pour leurs parents est ensuite affaiblie chez eux par le sentiment plus vif qui les unit à leurs femmes et à leurs propres enfants; l'amour paternel subsiste avec les objets qui l'ont fait naître, tandis que les autres liens se relâchent ou se brisent. 11 finit par rester seul à absorber sa sensibilité tout entière. L'amour filial, au contraire, est successivement forcé d'en céder une partie à d'autres attachements, à qui le penchant naturel qui nous porte à placer dans l'avenir nos craintes et nos espérances donne plus d'attrait et de force; et ce dernier penchant ne demande pas pour se former une grande habitude de réfléchir; il suffit d'avoir cette idée d'un avenir vague, indéterminé, qui naît facilement de la mémoire du passé. Cependant le sentiment filial ne doit pas se détruire par le temps. Les relations

DI- l/llISTOIRK DK TA l'' KPOgilF. 3()3

(jiii l'onl fait naîlic ont été Jrop tlurahles. L'enlaiil, devenu liomnïc, a continué de reconnaître ses parents, de les aimer, de les préférer à des êtres qu'aucun lien actuellement plus intime n'unit avec lui. L'habitude de la reconnaissance, celle même de la dépendance, ont produit un sentiment de respect (:|ui doit, dans ce degré de civilisation, se marcpier déjà par des préférences et même par des sacrifices.

L'iiomme et la femme commencent à se partager les travaux. Les dangers auxcpjels expose le soin de la défense commune, les occupations qui exigent une plus grande intensité de force, furent réservés à l'un. L'autre fut chargée des travaux qui ne demandaient (pie du temps, de la peine, de la patience. Dès lors l'homme a pu abuser à la fois et de la supériorité physique, et de l'avantage de pouvoir seul rendre à sa famille les soins les plus importants et les plus périlleux. Des préférences, une autorité plus grande, lui parurent conformes à la raison même. Le sentiment de la justice, tel qu'il pouvait l'éprouver, s'unit à l'intérêt personnel pour l'écarter de la douce égalité, aux dépens de la félicité commune, et surtout de son propre bonheur.

On m'accusera peut-être d'avoir exagéré l'étendue de ces idées morales que je crois appartenir à ce piemier état de l'espèce humaine; mais si l'on songe aux restrictions que j'ai déjà indiquées ; si l'on observe qu'ici les mots justice, reconnaissance, respect, ne peuvent exprimer ce que nous entendons en les appliquant à l'homme civilisé; si on désigne seulement par ces expressions les premiers sentiments.

3o/j FRAOMFNT

les premières notions ({iii répondent à ces idées développées depuis par les progrès de la civilisation, alors on trouvera peut-être que je suis bien éloigné de chercher ici à peindre la nature humaine avec tiop d'avantage.

Déjà on peut prononcer que l'homme est naturelmeiit bon, puisque, indifférent au l)ien et au mal quand il agit d'après son intérêt personnel, un sentiment de pitié et de bienveillance, suite nécessaire de son organisation, le porte à la bonté, à la justice, sans être balancé par un sentiment contraire. Sans doute, un penchant qui est aussi dans la nature, détermine les hommes à se nuire mutuellement lorsque leurs intérêts sont opposés, comme à s'entr'aider lorsque ces intérêts sont communs; mais tandis que cette force dont la diiection varie au gré des circonstances, se fait en quelque sorte équilibre à elle-même, une autre force, constamment dirigée vers le bien, rompt cet équilibre, et, s'exerçant toujours dans le même temps au milieu de ces oscillations contraires, retarde les mouvements de l'intérêt personnel quand il exige le sacrifice de celui d'autrui, les accélère quand ces intérêts se confondent, agit seule enfin quand la personnalité se tait et abandonne le cœur de l'homme à ses plus douces affections.

Nous verrons, dans la suite, que souvent l'opposition habituelle d'intérêts peut détruire presque entièrement, dans un individu, le sentiment naturel de la bienveillance à l'égard d'une portion de l'espèce humaine.

DE l'hISTOIRIl DK LA l" KPO^UE. 3o5

Déjà même nous en avons oftei t un exemple; mais presque toujours alors on cède encore à ce sentiment que les circonstances ont rendu exclusif, qui ne cesse d'exister en faveur de tous, qu'en devenant plus vif à l'égard de quelques-uns. Celte dépravation est l'ouvrage de l'erreur, l'effet des événements: elle est dans la nature, puisqu'elle existe, mais comme une exception à ses lois générales, comme une de ces irrégularités apparentes qui semblent s'écarter de l'ordre régulier des phénomènes. Elle est, dans la constitution morale de l'homme, ce que les maladies, les blessures, sont dans sa constitution physique, un accident, et non une disposition générale, habituelle, toujours subsistante, pour laquelle le mot naturel semble avoir été réservé.

Ivcs animaux savent fabiiquer des nids, construire ou ériger des habitations, former des magasins et les remplir. Quelques-uns piéparent des moyens de se soustraire aux entrepiises de leurs ennemis, inventent des pièges pour saisir leur proie. Dans certaines espèces, les travaux s'exécutent par un seul individu ; dans d'autres, par le mâle et la femelle ; dans plusieurs, une société entière y concourt; ils s'y distribuent suivant un ordre régulier, et cet ordre, rarement troublé par la personnalité, assure le succès de l'ouvrage et la prospérité connnune. Mais si les animaux emploient les moyens qu'ils ont immédiatement reçus de la nature, avec une adresse et une intelligence qui supposent souvent des combinaisons fixes ou compliquées, et une faculté de raisonner perfectionnée par l'expérience et la réflexion, VI. 20

3o6 FHAGMKNT

on n'en connaît aucune espèce où ils aient su ajouter à l'usage de leurs organes, celui d'instruments fabriqués par eux-mêmes.

Les singes emploient des pierres pour écarter leurs ennemis. On les a vus se servir de bâtons pour se soutenir et marcher plus aisément sur deux pieds. Vosman rapporte même qu'un singe était parvenu, de lui-même, à détacher l'anneau de sa chaîne à l'aide d'un bâton qu'il passait au travers, et par conséquent en faisant usage d'un levier, comme d'un moyen d'augmenter sa force. Mais ces instruments sont ceux que le hasard lui a offerts, et il ne songeait pas à les préparer pour les rendre plus propres à l'emploi auquel il les destinait. La perfection de l'organe principal du tact a dû donner aux hommes des notions plus précises sur les formes des objets, et par conséquent sur ce qu'il fallait faire pour en rapprocher les instruments qui tombent sous leurs mains. La plus longue durée soit de la vie, soit de ses diverses époques, a dû rendre ces observations, ces premières inventions plus commodes. Une fois connues dans une famille, elles s'y sont perpétuées, et ont rendu les nouvelles découvertes plus faciles.

Puisque l'homme a leçu plus de dispositions à former des idées abstraites, les conséquences pratiques déduites par l'analogie ont dû se présenter à lui plus souvent; car ces analogies se découvrent en ne faisant attention qu'aux qualités communes à des objets divers, qui seuls excitent encore, dans une circonstance donnée, un intérêt d'utilité ou de simple

UE l/lIISTOIRE DE LA. l" ÉPOQUE. Soi

curiosité. S'il a mie fois employé une brandie flexible à lier deux corps entre eux, il en aura conclu qu'il pouvait employer au même usage tout ce qui avait la même forme, la même flexibilité, et comparer ensuite les avanta£:es de ces moyens divers.

L'esprit d'imitation a la même origine. On a imité les grottes, les abris naturels offerts par certains arbres, parce qu'on a saisi dans chaque objet ce (ju'ij était utile d'en imiter, et dans ceux qu'on employait, les qualités dont on avait besoin, en faisant abstraction des qualités indifférentes.

L'homme ainsi disposé a ensuite profité des observations, des idées offertes ])ar le hasard ; et si on songe au temps pendant lequel il a pu rester à ces premiers éléments de la société, on verra qu'à la longue le hasard a dû amener, ici, l'idée de former des tissus que l'on a pu d'abord essayer en se jouant ; là, celle d'armer tin bâton d'une pointe étrangère, et longtemps après peut-être, l'arc qui devait servir à le lancer avec plus de justesse et de force.

La première formation des langues paraît avoir coexisté avec ces grossiers rudinients des arts; avec les premières inventions qui, en donnant aux organes naturels le secours des instruments nouveaux, en ont étendu ou perfectionné l'emploi, et ajouté aux bienfaits spontanément offerts par la nature, des biens qui viennent également d'elle, mais que l'industrie humaine devait apprendre à modifier poulies plier ensuite à ses besoins et à ses désirs. Toutes les espèces qui peuvent former des sons paraissenr avoir un langage d'autant plus parfait, en supposant

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l égalité des autres organes, qu'ils forment plus facilement des sons articulés et distincts, qu'ils parviennent à en répéter avec plus de précision des nuances plus variées.

L'homme, en réunissant à cette faculté l'avantage que lui donnent la durée de son éducation et celle de sa vie, la conformation de ses mains, celle des organes de la mémoire, devait porter la perfection de ce langage plus loin qu'aucune espèce. L'habitude de se tenir debout lui rend la langue des signes plus facile, lui permet d'y donner plus d'étendue et de clarté. C'est une raison sans doute pour que dans les premiers temps il ait moins éprouvé le besoin d'une langue parlée. Mais l'utilité de pouvoir s'entendre la nuit ou dans les endroits couverts, d'avertir et d'être averti dans les circonstances imprévues, et d'être dispensé d'une attention soutenue, pour en attendre ou en saisir le moment, suffisait pour que ce dernier langage ne fût pas négligé, et alors celui des signes a servi, au contraire, pour en perfectionner la formation, pour en accélérer les progrès.

Il nous suffiia d'exposer ici comment, dans une peuplade naissante, on a pu parvenir d'abord à désigner par des mots les idées plus ou moins générales des objets réels, puis leurs propriétés sensibles; à exprimer cellesdes choses non sensibles; à distinguer ensuite par des modifications du même mot les modifications correspondantes des idées ; enfin à établir une expression générale qui annonce que celui qui l'emploie reconnaît dans tel objet la présenced'une telle qualité; expression dont il se servira clans la suite pour indiquer

ni' i/ursToiHK Di: i a i'" époque. 5ut)

qu'il aperçoit dans une telle idée, une idée plus simple ou plus générale qui en fait partie.

Lesélres vivants qui peuvent se reconnaître par le son qu'ils produisent, les objets inanimés, les météores, et en général les phénomènes qui se manifestent par un bruit, ont été désignés les pieniiers par un mot qui n'était d'abord q'.i'une imitation de ce bruit, et qui, se dénaturant ensuite peu à peu par le désir d'en accélérer ou d'en faciliter l'émission, est devenu un signe à demi arbitraire, sans cesser cependant d'être entendu.

Celles des qualités sensibles des objets qui se manifestent par le son, auraient aussi reçu des noms les premières. On sait que les animaux manifestent par des sons leurs sentiments intéiieurs, et il est tout simple que les individus de la même espèce comprennent, en les entendant, quel sentiment éprouve celui qui les prononce, puisqu'il les a entendu prononcer par lui-même lorsqu'il se tiouvait dans une situation semblable.

Mais on a dû distinguer dans ces sons deux choses distinctes: le son même qui exprime le sentiment, parce qu'il en e^^t en quelque sorte l'effet physique, éclatant dans le son étouffé, ou prolongé dans la douleur ; et l'articulation vocale qui est prononcée avec ce ton , mais qui pourrait également l'être avec un ton étransrer à ce sentiment.

Celte articulation vocale peut alors devenir le signe naturel, non du sentiment, mais des objets qui l'excitent et qui n'ont pu être désignés par l'imitation des sons qu'ils [)roduisent.

On seul combien une telle langue est borne'e, mais aussi combien déjà elle peut être utile. Cette utilité ne se borne pas aux usages inmiédiats de ce moyen pour s'entendre, se concerter. Les noms qui désignent les objets doivent être communs à plusieurs individus; il serait donc injpossible de les employer s'ils ne répondaient point constamment pour tous à la même idée. Dès lors les hommes ont été forcés par la nécessité à prendre l'habitude d'avoir des idées déterminées et fixes. Le hasard v aurait sans cesse introduit la confusion en présentant de nouvelles combinaisons de sensations, dont la mémoire, en les mêlant avec ce qu'elle avait conservé des nuances, aurait trouvé de nouvelles idées. Ainsi cette fixité des idées, impossible sans le secours des signes, est le premier degré de perfectionnement réel que l'esprit humain donne à l'usage d'une langue et à la société qui leur en a fait connaître le besoin. Cette première langue parlée était aidée par la langue des signes, qui expiimait les objets physiques ou leurs modifications sensibles, en imitant grossièrement leurs formes ou leurs mouvements, et les sentiments intérieurs en répétant les gestes ou les changements des phénomènes qui les accompagnent.

Jusqu'ici la langue des sons est imitative, les signes qu'elle emploie sont naturels. Le hasard a présidé au choix. Mais ils ne sont pas entièrement arbitraires; ils sont intelligibles par eux-mêmes plus encore que par une sorte de convention tacite. Une barrière plus forte s'oppose ici au progrès du langage, et sans doute les liommes l'ont vue longtemps

DE LIIISJOIIU 1)1:: l\ l" l'POQUE. 3ll

clevaDl eux , avant même de clierclier à la franchir.

Conimenl l'homme a-l-il donc enfin trouvé le secret d'exprimer pai- des sons, les objets, les modifications, les sentiments (jui n 'affectaient point le sens de l'ouïe? Il serait absurde de supposer que l'idée d'un langage purement conventionnel, ait pusc présenter dans l'état d'imperfection et de faiblesse où se trouvait alors l'intelligence humaine; et quand un homme aurait en cette idée, (piel moyen aurait-il eu pour la réaliser? Conmient aurait-il pu se faire entendre ou se faire écouter?

C'est à la généralisation de ces premiers signes, à des applications diiigées par l'analogie, que nous pouvons avoir recours pour expliquer ces nouveaux progrès.

Ainsi le son imitalif (jui désignait un coup de tonnerre, emplové pour exprimer ses effets, a pu l'être ensuite pour signifier ce qui était imprévu, violent, irrésistible. La circonstance où le mot était piononcé, le ton plus ou moins fort, en faisait distinguer les difféients sens; et de cette différence de tons ont dû naître des articulations différentes, qui, en se tiansmettant, ont fini par pioduire des mots différents , auxquels l'habitude faisait attacher constamment des sens divers.

Si l'imitation du bruit (pie font les ailes des oiseaux désigna d'aboid l'animal même ou l'action de voler, on l'a étendue à tout mouvement uniformeet continu, et de là aux objets cpii, sans produire le même l)ruit, offrent un mouvement dans lecpiel on aperçoit ses ra[)ports avec cehii du vol.

3l2 FRAGiMINT

On voit comment, par ce moyen, la langue peut s'étendre non-seulement aux sentiments, aux objets qui ne rendent aucun son, aux modifications qui ne sont pas perceptibles par le son ou par l'ouïe, mais même aux idées des choses non sensibles, comme le mot qui exprime le souffle ou la vie, le mot qui exprime les effets du feu à ceux des passions violentes.

La langue des animaux n'est pas dépourvue de signes en apparence conventionnels; on sait qu'ils en ont pour s'avertir, pour appeler en quelque sorte l'attention. Il suffit que dans une espèce ce cri ait été formé même involontairement une première fois, et que la circonstance où il l'a été ait contribué à le faire entendre, pour qu'il soit devenu habituel dans un groupe de familles même isolées et sans communications journalières, mais rapprochées par la résidence et l'intérêt commun d'éviter les mêmes dangeis.

De plus, les hommes emploient alternativement, pour désigner une suite d'objets, et leur langue parlée, et leur langue de signes; il en a dii résulter à la fois l'habitude, et d'aider par des gestesà l'intelligence des i mots, et par ces mots à celle des gestes, et de là celle d'accompagner les gestes de sons n'ayant encore aucun sens, comme les mots de gestes insignifiants.

Supposons maintenant qu'un individu prenne naturellement l'habitude de prononcer le même mot en faisant le même geste, que ceux qui communiquent journellement avec lui le contractent à son exemple: dès lors ce son se lie avec le geste, avec la chose que

DE l'histoire de I.A I" LP0(^UE. 3 1 '^

ce geste exprime, et il devient bientôt intelligible pour eux , même indépendamment du geste, comme par exemple s'il était prononcé dans l'obscurité.

Les avantages d'étendre la langue parlée, de la porter au point de rendre toutes les idées, de suffire à tous besoins, ont fait adopter avec empressement l'usage de ces signes arbitraires, et l'on a dû profiter de tous ceux que le basard et les circonstances avaient successivement rendus intelligibles. Si la langue renferme un mot (jui désigne une modification passagère pouvant ap|)artenir à des objels de différents genres, il est naturel d'expiitner par les deux mots réunis l'objet considéié comme ayant cette njodificalion. Si elle se représente fréquemment, si elle s'aj)j)lique à un grand nombre d'objets, il est naturel encore (|ue, de l'babitude d'unir ce mol à plusieurs autres, naisse l'usage d'un mot composé que l'on substitue aux deux molspiimitifs, dans lecjucl, surtout dans l'oiigine, ils sont tous deux assez reconnaissablespour être entendus sans peine : qui, enfin, par quelques suppressions, pai- quelques légers cbangements d'articulations, devient plus court ou plus facile à prononcer sans cesser d'être intelligible.

Dès lors, l'bonmie ap{)rend, en conservant les mots radicaux qui désignent les objets, à en exprimer les modifications par les variations de ces racines, et la langue, f|ui n'était qu'une suite de mots isolés, commence à s'organiser. L'intelligence de l'auditeur n'est plus obligée de suppléer aux liaisons (pii , dans l'esprit de son intcriocu-

3l/i FRA.GMFNT

teur, exislaienl entre les idées attachées à ces mois.

En prononçant les noms qui désignaient les objets, en joignant an nom d'un objet celui d'une modification, on avait le sentiment ou de la simple existence, ou de l'objet, ou de son existence avec cette modification. Mais les mots n'exprimaient pas le sentiment, et l'on dut éprouver la nécessité d'un signe qui l'annonçât. Un geste, un cri l'inditjuèrent d'abord, et le mol (jui en résulta devint ce que les grarîimairiens ont depuis nommé un Verbe. Ce dernier pas était nécessaire à la formation d'une véritable langue, et sans doute il était le plus difficile. Mais si l'on considère que déjà les hommes ont un langage, qu'ils en font un usage habituel, on verra c|ue chacun d'eux doit, en prononçant successivement des mots, éprouver le désir d'expiimer le sentiment de la liaison qu'il aperçoit entre les idées exprimées pai' ces mots, surtout si, pour lui-même ou pour autrui , il a intérêt de faire comprendre qu'il éprouve ce sentiment; il sera donc naturellement porté à le faire remarquer, comme nous le sommes à prononcer certains mots avec plus de foice, à les accompagner de certains gestes. Or, parmi ces expressions, différentes peut-être dans l'origine, quelqu'une tloit devenir d'abord habituelle à un individu, être ensuite copiée par plusieurs, et finir par devenir commune à tous ceux qui forment la même société.

C'est ici que nous croyons devoir nous arrêter. J.es progrès ultérieurs des langues semblent en supposer d'ulléiieuis dans les civilisations mêmes.

Dt l/llIST01I!F. DK I.V l" lÎPOQLl-. 3l^

Mais après avoir exposé ici la marche qui parait la plus naturelle, i! nous reste à montrer commeni l'élat (le la société, queUjue imparfaite qu'elle fût encore, a du les accélérer, et (|uelle influence on! eue sur ers pienneis perfectionnements les relations de famille, et la longue enfance des individus.

On sait avec quelle singulière facilité les enfants apprennent à parler- nos langues actuelles, malgré leur organisation com[)liquée, leurs irrégularités fréquentes et leurs bizaires idiotismes. On sait (|u'ils acquièrent cette connaissance d'eux-mêmes, par la seule habitude bien plus que par une instruction directe.

D'après cette observation , nous devons croire que la marche des hommes dans la formation des langues, quelque difficile (ju'il soit pour un philosophe de l'analyser et de la suivre, n'a cependant été ni si lente, ni si pénible.

C'est l'intérêt soit d'entendre ou d'êtie entendu, qui accélère les progrès des enfants, et dans les sociétés naissantes cet intérêt était conmiun à tous.

Celui qui n'avait pu se faire entendre et qui en soufTiait, n'épargnait aucun effort pour trouvei' le moyen d'être entendu; et ceux qui ont observé les enfants, qui ont été témoins des combinaisons fines que le besoin leur insj)iie quelquefois, même dans les premières années, sentiiont qu'une cause semblable a dû produire les mêmes prodiges dans cette enfance générale de l'espèce humaine.

La langue d'une génération se transmellanl de bonne heure tout entière à celle (\vù naissait pour

3l6 FRAGMENT

la l'cmjjlacer, il était difficile que celle-ci, dans tout le cours de son existence, n'y ajoutât point quelques mots ou n'en perfectionnât pas l'organisation grossière , et qu'ainsi Tépoque de chacune d'elles ne fût marquée par quelques progrès. Enfin, comme la société s'étend , non par la réunion de plusieurs familles, mais par la multiplication des individus sortis d'une première souche, la langue devient commune à toutes les familles nouvelles qui se forment, et les progrès divers que chacune d'elles a pu faire appartiennent bientôt à toutes les autres.

Nous avons vu comment, par le développement de ses facultés naturelles, l'homme avait pu acquérir des idées morales, comment il avait ajouté à la force, à la justesse de ses organes, en plaçant entre eux, et les objets sur lesquels il voulait agir, des instruments créés par son intelligence, façonnés par ses mains.

INous avons montré comment il s'était élevé à la formation d'une langue ayant déjà quelques premiers traits d'une orsjanisation srammaticale. Nous l'avons conduit dans une société de famille jusqu'au point où, dans ses idées nouvelles, dans son langage, dans les movens de pourvoir à ses besoins, il s'est rendu supérieur aux autres classes d'animaux; où déjà cette perfectibilité plus étendue, plus lente, attachée à son espèce, l'a séparé du reste des êtres organisés. Il nous reste, pour achever ce tableau, à exposer comment il a pu acquérir une connaissance distincte de l'adhésion qu'il donne à une proposition,et séparer, au moins d'une manière grossière, le

OF. LHISrOIHE DE LA t" ÉPOQUE. 5 i -J

motif (le celte adhésion du seiilimenl qui le porto à la donner.

L'animal qui, voyant un objet à peu près semblable à celui dont il s'est déjà nourri , s'empresse de s'en saisir, est porté à ce mouvement par un sentiment naturel, et dans ce sentiment vague est compris le jugement que cet objet est propre à satisfaire le besoin qu'il éprouve. Il ne cherche sa nourriture qu'en conséquence de ce jugement; mais il peut obéir à la première impulsion sans avoir la conscience ; i" du jugement que cet objet est semblable, par ses apparences extérieures, à celui de cet autre dont il s'est déjà nourri; a" qu'étant semblable parces qualités, ille sera pour touteslesautres; ^°du motif de ce jugement fondé sur l'expérience répétée que ces qualités se trouvent constamment réunies, qu'une ressemblance partielle aussi forte entraîne constamment une ressemblance entière, qu'on n'a pas été trompé dans d'autres jugements de la même espèce.

La conscience du premier jugement suppose celle du souvenir d'avoir observé le même objet. Nousmêmes , malgré l'habitude de l'analyse métaphysique, nous n'avons pas cette conscience distincte dans les mouvements machinaux que nous exerçons journellement, .l'écris ici une suite de lettres, non-seulement sans avoir la conscience que chacune d'elles rappelle l'idée d'un tel son, mais sans avoir celle de la lettre que je trace en ce moment. La seule différence est que nous pouvons nous la procurer à notre gré pour un grand nombre de nos

3lcS FRAGMENT

opérations; car il en est plusieuis où leur rapidité habituelle nous empêcherait d'atteindre à cette conscience distincte, même par l'analyse la plus subtile.

C'est lorsque la ressemblance entre les deux objets est incertaine, lorsqu'on s'arrête pour l'examiner, qu'une intelligence naissante apprend à distinguer la conscience de ce souvenir, de l'adhésion donnée à la ressemblance des deux objets. On observe cette incertitude dans les animaux; ils doivent donc être également capables de faire cette distinction.

La conscience distincte du second jugement suppose desopérationspluscompliquées. Peut-êtremême n'est-elle absolument distincte que lorsque l'on a déterminé les idées en y attachant des mots; lorsqu'en désignant l'objet en qui l'on observe certaines qualités d'un nom qui en sup{)Ose d'autres, on prononce que la réunion de ces qualités existe dans cet objet.

C'est encore lorsqu'on éprouve de l'incertitude sur la ressemblance; c'est en cherchant à en ras- .semblei- plus de traits, à vérifier ceux qui se présentent les premiers, que l'on apprend à distinguei' le mouvement naturel qui nous fait agir d'après cette conclusion , d'avec le sentiment qui porte à l'adopter. En effet, c'est une règle générale qui s'observe constamment dans le développement de nos facultés, que nous ne distinguons jamais les idées, les impressions reçues simultanément, à moins que les circonstances ne nous les aient présentées séparément, et instruits par ce moyen à les. recon-

DE l'histoire DR LA l" LPOQUK. '5 \ q

naîhf. Quant à la conscience distincte Hii nriotif de ce dernier sentiment, c'est-à-dire de cette impulsir)n qui nous ferait croire comme constant pour l'avenir ce qui l'a été pour le passé, l'expérience peut seule le faire naître à la longue; après s'être tiompé souvent sur la constance des faits qui n'auraient été observés ipi'un petit nombre de fois; après avoir remarqué dans la production de certains phénomènes un ordre toujours le même, et dans celle de quelques autres une irrégularité qui a détruit l'impression première par laquelle on avait été porté à se conduire, à juger, comme s'ils avaient du être constants.

Mais c'est ici que s'arrête le progrès (jui peut appartenir à cette époque. L'homme n'apprend point encore à mesurer son adhésion sur le nombre d'observations qui établissent plus ou moins fortement, soit la véiité de ce rapport du passé au présent ou ;i l'avenir, soit dans les phénomènes passés qui en constituent pour nous la réalité. Il démêle ce motif, mais il ne l'évalue que d'après la force qui entraîne son adhésion ; et comme cette foi ce dépend à la fois et de l'intensité de l'impression que les objets ont N^ faite sur lui, et de la conscience delà répétition plus multipliée de cette impression, tandis que ce dernier élément devrait seul entrei-dans le motif qui le | détermine à croire, cette confusion devient pour lui I la source la plus féconde, sinon la source unique, de '^ ses erreurs ou de ses préjugés.

Les observations faites sur les animaux prouvent qu'ils n'atteignent pas le terme auquel nous venons de conduire l'espèce humaine, et, dans la faculté de

32U FKAGMINJ

juger, d'avoir la conscience d'une vérité, nous la trouvons déjà parvenue à un degré de perfectionnement qui n'appartient qu'à elle seule.

Si , au lieu de supposer qu'une famille, en se multipliant, se transforme en peuplades, nous avions supposé une réunion de familles d'abord séparées, nousaurionstrouvé quelques différences dans le progrès des idées morales et de la formation du langage. En effet, ces idées auraient eu besoin, pour se développer au même degré, que les liens sociaux formés enlje les familles se fussent resserrés par l'habitude , ou eussent été cimentés par quelques institutions politiques; soit que l'un ou l'autre de ces moyens tende à faire disparaître la distinction des familles, soit qu'il ait seulement pour effet de les unir sans les confondre.

Quant à la formation du langage, si les familles qui viennent à s'associer ont déjà le leur, et que cette réunion se fasse à l'époque où elles n'ont encore qu'un langage d'imitations vocales et de gestes, seule époque qui appartienne à l'hypothèse actuelle : alors, comme ces signes ne sont pas purement naturels, mais choisis au hasard entre les signes naturels, qui déjà sont modifiés par l'habitude, il en résultera que, sans avoir rigoureusement le même langage, des familles s'entendiont avec plus ou moins de facilité; que, pour fondre ensemble les deux langues , il faudra un espace de temps perdu nécessairement pour le progrès commun; mais aussi que la langue deviendra plus étendue, parce que ces deux familles n'auront pas attaché leurs signes précisément aux

DK l'histoire de LA l" liPOQUK. 3^1

mêmes ol^jels , aux mêmes modifications. La parlioà peu près la même dans les deux langues servira pour faciliter à tous l'iiilelligence du reste, tandis que la partie séparée de chacune toui nora au piofit de la langue commune.

Si on supj)ose enfin la société formée par une réunion spontanée d'individus, le secours des constitutions politiques devient encore plus nécessaire au progrès des idées nouvelles.

L'intérêt pourra faire naître en eux un sentiment c|ui les porte à s'entr'aider ou à se défendre. La passion de la vengeance contre les ennemis communs s'y montrera dans toute sa force. Mais les sentiments doux qui, dans les sociétés de famille, conduisent à la bienfaisance et même à la pratique de l'équité, y seront moins habituels et plus faibles.

Enfin , l'idée de justice , née plus exclusivement du sentiment de révolte contre l'injure, sera souillée par un mélange de violence ou de dureté. Dans ces réunions de famille, la peisonnalité n'est qu'un défaut contre lequel les habitudes sociales défendent la nature, même dans ces réunions spontanées; elle devient en quelque sorte le principe de l'association dont un sentiment de bienfaisance naturelle ne pouvait que faiblement adoucii' l'âprefé et îéprimer les excès , si une nouvelle division en famille n'introduisait pas des mœurs plus douces et des habitudes plus fraternelles.

La formation d'une langue y serait plus relardée, ])uisqu'elle doit princi[)alement ses progrès à la liaison intime que la vie de famille produit entie les VI. 1.1

individus. Ainsi , en général , dans une telle société, le perfectionnement de l'espèce humaine serait lent , pénible, incertain, si la vie de famille ne devait pas naturellement s'y établir pour resserrer les lien^trop faibles qui réunissent les individus. Il est vraisemblable que ces divers modes de réunion se sont mêlés, combinés entre eux dans la formation réelle d'un grand nombre de nations ; et peut-être retrouverait-on des traces de ce mélange dans les mœurs, dans les usages, dans les institutions de celles qui ont pu être observées assez près de leur origine. Mais cet examen doit être renvoyé à une époque plus avancée. Après avoir déterminé les premiers éléments de la société, les motifs qui en ont décidé ou dirigé la formation , enfin les conséquences immédiates de ces réunions primitives, il nous reste à y suivre les progrès de la civilisation.

On a vu que l'homme pouvait vivre de toutes les substances nutritives prises indifféremment dans les deux règnes de la nature organisée. Sa constitution se plie à tous les climats , soit par une suite de son organisation , soit par une conséquence de cette même faculté à se nourrir d'aliments si variés , soit même par l'effet de son intelligence ou de son industrie. Jusqu'ici, ses facultés ont paru se développer avec plus d'étendue, d'énergie dans les climats tempérés : il vit également et sur les glaces du Groenland, et dans les plaines du Sénégal. On l'y trouve avec les mêmes vertus, les mêmes vices, les mêmes faiblesses , les mêmes passions. Il a su s'y créer des arts, un langage, s'y réunir en société; on y recon-

DE L HISTOIRE Dli L,V l"" ÉPOQUls. 3^'^

nail tous ses ponchanls iialurels; son intelligence v exerce les mènnes opérations, et si l'influence des climats a eu le pouvoir de le modifier, d'ai rêter ou de retarder ses progrès, elle n'a pas eu celui de le ''dénaturer.

Ces différences de sol et de climat ont parla^é les sociétés naissantes en trois classes distinguées par la nature du régime que les hommes y suivent plus ou moins exclusivement. Dans les pays chauds et naturellement fertiles en végétaux savoureux et nourrissants, comme dans certaines îles des archipels asiatiques, les hommes se nouirissent des fruits, des racmes que le sol leur offre spontanément. Dans des pays plus froids, où les productions natuielles du sol propres à la subsistance de l'homme sont moins abondantes, contiennent peu de substances nutritives et manquent presque absolument pendant une partie de l'année, où, pour s'en procurer une (juautilé suffisante, il aurait besoin de parcourir une grande étendue de pays, de s'exposer à des fatigues qui souvent ne le préserveraient pas de la disette, la chair des animaux terrestres devient sa nourriture habituelle. Sur le bord aride ou glacé de la mer, dans les îles condamnées à la stérilité, il vit presque uniquement de coquillages et de poissons.

Nous distinguerons, dans ces premières sociétés en peuplades, les phytophages, zoophages , ichthyophages, ou frugivores, carnivores et piscivores. Dans les peuplades frugivores, les familles restent plus séparées, parce qu'elles se suffisent davantage à elles-

3^4 FlUGWKNl

mêmes, qu'elles n'oiil pas besoin de se réunir pour chercher, pour attendre ce qui doit servir à leur subsistance, et de plus, parce que leur rivalité passagère dans cette recherche ne leur fait pas sentir si. fortement la nécessité d'une union qui prévienne les effets de ces querelles, et leur donne plus de force pour défendre contre un ravisseur étranger le fruit de leurs peines. Aussi le lien social s'y bornet-il presque absolument à l'usage d'une même langue, à la tradition de quelques coutumes, de la ressemblance des mœurs, des goûts, des habitations ou des vêtements; à des réunions fortuites dans le cas d'un péril commun, d'un événement imprévu; enfin à une sorte de bienveillance, de respect mutuel pour les propriétés de chacunes, pour le droit que la proximité, l'habitude, une première occupation leur donnent à des productions sur lesquelles le travail n'a cependant point encore conféré un droit exclusif. Les institutions politiques ont dû s'y former plus tard; les progrès de l'intelligence et de l'industrie doivent y être plus lents, mais aussi les mœurs y sont plus douces; il règne plus d'égalité dans les familles, parce que l'inégalité de force y a moins d'influence. La femme peut, presque autant que l'homme, contribuer à la subsistance commune; la dépendance des enfants n'y est entière que pendant les premières années; ils deviennent plus tôt capables de chercher, de recueillir, de transporter leur nourriture.

Cependant, la nécessité de repousser des animaux féroces ou desliucteurs, celle de se défendre contie

DE l'iIISTOIIU-: UK la I"^ Él'OOl'F. Jiu5

mie peuplade voisine qui voudrait cliercber sa sul>sislance sur un même territoire, peut faii-e naître le besoin d'une réunion plus liabitueile et conduire à l'établissement d'une société polili([ue. Sans ces événcmenls étrangers, celte vie sauvage, mais douce et paisible, aurait duré juscjn'au moment où le nombre des individus de la peuplade aurait trouvé insuffisant ce mode de subsistance, et où la nécessité de recourir aux ressources de l'agriculluie aurait fait naître des relations nouvelles et plus compliquées. Dans les peuplades carnivores, Tavanlage plus grand, plus immédiat, de se réunir pour cliercber sa proie en commun, a dû resserrer l'union entre les familles d'une origine commune. Les disputes y auraient été trop fréquentes, trop funestes, entre des liommes chez qui l'habitude de poursuivre avec acharnement une proie qui fuit ou se défend, de voir couler le sang, de le répandie avec une sorte de plaisir, avait en-^ durci, resserré" le sentiment naturel de la compassion. Les occasions de querelles avec les étrangers devaient aussi se présenter plus souvent. Ces trois causes hâtèrent l'établissement des règles conventionnelles. On en avait besoin pour agir de concert dans les chasses longues et lointaines, pour éviter <pie des discordes habituelles ne détruisissent la société, enfin pour mieux résister aux ennemis.

Comme, dans ces peuplades, les hommes seuls sont en état de supporter les fatigues de la chasse, et fpi'ainsi la subsistance de la famille dépend plus entièrement d'eux, ils doivent exercer sur les femmes^ un empire plus dur, les assujettir plus impérieuse-

ment à des travaux plus rigoureux, finir par se partager entre une oisiveté entière et les occupations qui ne conviennent qu'à eux seuls.

Enfin, dans les peuplades piscivores, les réunions de famille sont moins nécessaires. La domination de l'homme sur celle dont il est le chef doit être d'autant plus étendue, que les liens sociaux y ayant moins de force, il y est moins rappelé aux idées d'égalité, moins forcé de modifier ses caprices sur les règles convenues entre les associés. Il sera aussi brave, aussi irritable, mais moins inhumain, parce que les animaux qu'il est obligé de sacrifier pour sa nourriture sont plus éloignés de son espèce, et que l'habitude de se jouer de leur existence a, par cette raison, une influence plus faible sur les mouvements sympathiques qui nous,font partager les douleurs des êtres sensibles.

Après avoir exposé les principaux caractères qui distinguent les trois classes de peuplades, nous allons tracer le tableau général des progrès de l'esprit humain dans cette époque de civilisation.

Chaque homme sent qu'il a droit d'employer ses facultés pour subvenir à ses besoins, et il ne peut pas voir que ce droit est le même pour tous. Celui d'employer à son usage ce qu'il s'est procuré par l'emploi de ses facultés, en est une conséquence nécessaire, et il seia naturellement porté à étendre celte conséquence aux autres hommes. Un droit n'est, dans le sens le plus précis, qu'un titre à une jouissance extérieure fondée sur l'égalité, comme la justice n'est que fégalité telle qu'une raison éclairée ïa reconnaît.

DE l/flISTOlRI- DE LA l" KPDQUIi. 32^

Or, riioinme (|iii, s'claiil procuré à force de travail les choses propres à satisfaire ses besoins, ne pourrait les y appli(|uer, et verrait tout à coup les fiuils de son lal)ein' passer à un voisin paresseux ; cet liomnie n'épiouverait-ii pas une juste indignation et une peine d'autant plus vive qu'il auiait pu se croire plus assuré de cette jouissance? L'idée de cette peine, soit ([u'on Tait éprouvée, soit qu'on ne l'ait sentie ((ue par le spectacle du malheur d'autrui, suffit pour faire nailre un sentiment de justice (pii porte 1 honnne à respecter cette propriété exclusive : il saura (pi'il fait mal, il éprouvera des remords en privant un autre de ses instruments de chasse ou de pèche, de ses armes, de ses ustensiles de ménage, des provisions (ju'il a rassend)lécs. Si l'on a éprouvé la tentation, celte première répugnance, la crainte du remords, celle d'éprouver un traitement semblable, de s'exposer à la vengeance, suffira pour détourner du vol, du moins à l'égaid de cette partie de l'espèce sur laquelle alors nos sentiments d'humanité sont presque exclusivement concentrés.

Un autre motif viendra bientôt s'y joindre. Un intérêt commun engage chaque membre de l'association à désirer (pie les autres soient justes. Le plus grand nond)re a nécessairement plus à craindre qu'à espérer d'iuie conduite opposée. Elle l'exposerait donc à devenir un objet d'aversion pour la plupart des membres de la société. Au contraire, chacun a intérêt d'inspirer un sentiment de bienveillance, afin tpie, s'il éprouve le besoin de quelques secours, cette bienveillance ajoute une force nouvelle au sen-

timent général qui porte à s'intéresser aux maux d'aulrui. Ainsi, le désir de mériter la bonne opinion de ceux avec lesquels nous vivons n'a pu tarder à naître parmi les hommes ; et plus ils se sont rapprochés , plus leur bonheur s'est trouvé dépendre d'autrui; plus aussi ce désir a dû influer sur leur conduite, diriger leurs habitudes et modifier leurs piemiers penchants.

Le besoin d'avoir un chef pour la guerre, pour la chasse, pour la pêche, ou même pour ramasser avec plus d'ordre et de profit une récolte spontanée; l'intérêt d'opposer des forces réunies à la violence d'un seul; la crainte de s'exposer, en se guidant d'après ses propres passions, à la vengeance de ceux envers qui on aurait violé la justice, et à la haine, à la malveillance des autres, tels furent les motifs des premières institutions politiques.

On choisit un chef unique, parce que l'on sentait la difficulté d'un accord constant entre plusieurs chefs égaux; on conserva le même longtemps, parce que les élections exigeaient une réunion de volontés presque unanimes; parce qu'il était difficile de se tromper sur les qualités qui rendaient un homme capable de cette place; parce que l'habitude, toujours si puissante, y portait naturellement, et qu'elle ne pouvait être contre-balancée ni par la défiance ni par l'ambition ou la jalousie; car les avantages de cette dignité étaient trop faibles, les fonctions en étaient trop simples et trop bornées.

Les affaires générales étaient traitées dans des assemblées composées des hommes faits, où se réu-

DE LHISTOIUI-: DE LA l" tPOQllE. 3i()

Hissaient tous ceux qui devaient supporter les fatigues et les dangers de la guerre ou des travaux communs, et en qui on pouvait reconnaître quelque expérience. Ainsi le mariage, quelques chasses, ou quelques campagnes, ou même l'âge seul mettait en possession de ce droit , constaté chez quel- (|ues nations par une cérémonie dans laquelle les jeunes gens étaient solennellement installés au rang des honuiies. Les femmes n'y étaient pas admises: et c'était un nouvel abus de la force, qui dérivait presque nécessairement de l'inégalité déjà établie dans les familles, et que justifiait en quelque sorte le partage des travaux et des emplois, puisqu'il réservait les femmes pour les travaux sédentaires et privés, et laissait aux hommes seuls les dangeis et les fatigues des expéditions communes.

Les ujêmes assemblées, et ailleurs les vieillards seuls, décidaient les contestations entre les membres des peuplades.

Les conslilutions n'ont pu se perpétuer sans(|ue, pour la forme des assemblées, des délibérations, des jugements, et même, quant aux principes d'après les(juels ceux-ci étaient rendus, il ne s'établît des usages, des maximes auxquelles l'habitude donnait une autorité morale, supérieure à celle que les lois obtiennent chez les peuples civilisés.

Ce jugement naturel, c'est ainsi qu'ont fait nos pères, c'est ainsi que nous devons faire, ne pouvait être combattu par une raison encore trop faible pour analyser les motifs de ce penchant, les apprécier et savoir y lésistcr. Il de\ait même triompher de l'ex-

33o FRA^GMENT

pëiience, parce tjue i'iiabilude avait aussi le pouvoir de faire supporter patiemment, de rendre insensibles, et presque d'empécber de voir les inconvénients de ces usages, les conséquences injustes de ces principes.

Ce fut alors que la vengeance particulière et les représailles publiques furent en quelque sorte organisées, et que l'bospitalité prit une forme solennelle.

En général, on restreignit avec soin les effets delà vengeance particulière. Il était trop aisé de sentir qu'entre des bomnies qui ne trouvaient ni dans leur raison , ni dans leur morale, les moyens de résister à leurs premiers mouvements, cette vengeance menacerait d'affaiblir, de dissoudre, d'anéantir même la société. Mais presque partout les représailles à l'égard des ennemis furent portées jusqu'à la barbarie. Le sentiment qui unit l'homme aux douleurs d'un autre homme, loin d'exister à leur égard, n'agissait que pour ajouter de nouvelles fureurs à la férocité de la vengeance. On ne voyait pas en eux des êtres d'une même espèce dont les maux nous rappelaient ou ceux que nous avions soufferts, ou ceux qui nous menaçaient, mais comme les meurtriers, ou les complices des meurtriers des aïeux de sa femme, de ses frères, de ses enfants, et des êtres sur qui seuls se concentrait cette sensibilité impétueuse, mais égarée.

Les voyageurs étaient rares. Leurs gestes, leurs manières amusaient l'oisiveté d'une vie désoccupée. On les observait avec avidité; on racontait longtenq)s ce qu'on avait observé ou entendu pendant

DE LIIISrOIKfc; DL LA l" lÎPOQLF. 33 1

leur séjour; ils pouvaient donner des connaissances ou du moins des avis utiles. L'aniitic réciproque entre les hôtes devait servir à former des liaisons entre les peuplades voisines , à prévenir des ruptures funestes. Mais ces hôtes pouvaient tromper, pouvaient cacher des projets dangereux. On était donc également porté à les bien recevoir, et à ne pas s'y confier légèrement. Aussi les coutumes des sauvages répondaient-elles à la fois à ces deux principes opposés. On y voit la bonté, la générosité même; mais toujours la défiance se laisse apercevoir à côté d'elles.

D'après ce qui a été observé dans un grand nombre de peuplades, il paraît ([ue l'usage de se nourrir de la chair des ennemis tués dans le combat, on même de celle des prisonniers, a été presque générale chez les nations carnivores. P^st-ce à la fureur de la vengeance qu'il faut attribuer cette dégoûtante férocité, comme pourraient le faire croire les excès des peuples civilisés dans quel([ucs instants d'un délire barbare ? Ou faut-il croire que les hommes, bornant à leur famille seule les sentiments de rhumanité, ont commencé par se nourrir sans répugnance de la chair des êtres de leur espèce comme de celle des autres animaux; et qu'avoir borné l'usage de ces horribles repas à la solennité de leurs fêtes guerrières, ait déjà été un pas vers ramélioration de l'espèce humaine?

Cette dernière opinion parait la plus vraisemblable. Les détails révoltants (in'offrent les relations de la iNi»uvelle-Zélande semblent le prouver. Cette

Dpiiiion ne contredil point ce que nous avons dit (le la bonté naturelle de l'iiomme. Si la rareté des aliments le mettait en contradiction avec un besoin impérieux , elle cédait à ce besoin lorsqu'elle n'avait pour base que les rapports de sensibilité, et d'identité d'espèce; mais elle en triomphait lorsque l'habitude et des rapports plus intimes en avaient fortifié le sentiment. On ne doit voir dans cet usage qu'un malheur attaché aux commencements de l'espèce humaine sans culture, et , malgré la supériorité de son organisation , encore confondue avec le reste des animaux. Mais après n'avoir conservé ce reste honteux de sa stupidité piemière que dans la victoire, on a vu des hommes faire la guerre dans l'intention de flatter un goût barbare; c'est alors qu'a commencé une véritable dépravation dont les progrès de la société ont pu seuls corriger à la longue les peuples avilis par cette barbare et précoce corruption.

Le danger d'une destruction presque certaine, dont une guerre, même heureuse, menaçait une peuplade; l'intérêt commun de pouvoir se livrer paisiblement aux soins nécessaires à la subsistance; les embarras, les dangers auxquels on serait exposé en cherchant à se soustraire par la fuite à des ennemis tiop puissants : toutes ces causes ont fait naître l'idée de terminer la guerre par un accord. On a senti combien on avait d'intérêt d'y rester fidèle, et déjà les relations sociales avaient fait connaître et les avantages de la bonne conduite, et ce sentiment de tranquillité, de satisfaction intérieure qu'éprouve

DE l'hISTOIRF, de I,.\ I" ÉPOQUE. 3'^3

celui qui a su inspirer la confiance, et (|iii n'a poini à craindie d'être rej^ardé comme un ennemi. Enfin, le danger commun aux individus de deux peuplades, d'être surpris, immolés sans défense dans une attaque inattendue, a fait naître l'usage d'avertir des hostilités. Mais il a été moins général, parce que souvent l'avantage de surprendre ses ennemis a frappé les esprits avec plus de force que le danger d'être surpris par eux.

Les progrès de l'industrie furent l'ouvrage du temps et des besoins. On perfectionna les instruments de pêche et de chasse. Le hasard , secondé par l'esprit d'observation, fit trouver des moyens de conserver les subsistances qui s'offraient en abondance dans un temps de l'année, et qu'on ne retrouvait plus dans les autres. On imagina de multiplier, auprès de sa cabane, les plantes qui servaient à la nourriture. On chercha les moyens de défendre cette récolte contre la rapacité des animaux, ou même contre celle des hommes. Les femmes, dispensées de la guerre et des travaux périlleux, sont chargées de cette culture. On sent le besoin , et on prend les moyens de garantir, en les couvrant, les parties du corps qui auraient été habituellement exposées à des déchirements et à des blessures. De ces premières précautions à l'idée de se couvrir pour se préserver d'un froid excessif ou de l'humidité , il n'y avait qu'un pas, et le désir du bien-être l'eut bientôt franchi.

On perfectionna la construction des cabanes ; on apprit à leur donner plus de solidité, à les mettre

plus à labri, soit de l'allaque des animaux de proie, soit de l'intempérie des saisons.

C'est à cette époque qu'il faut placer la découverte de l'usage du feu , puisque sans elle tout progrès ultérieur eût été presque impossible.

Les volcans, les terrains brûlants, la foudre, les embrasements spontanés, ont fait connaître le feu; mais ces incendies n'ont dû inspirer d'abord qu'un sentiment de terreur qui éloigna l'homme du lieu où ils s'étaient manifestés. Cependant les sauvages errants qui n'en auront rencontré que de faibles restes , ceux à qui la longue durée et l'affaiblissement de ces incendies auront donné le temps de se rassurer , ont pu s'approcher du feu et découviir que s'il brûlait ceux qui le touchaient, il réchauffait, il dissipait l'impression de l'humidilé, tant qu'on restait à une distance plus grande. En observant qu'il consumait le bois, les herbes, qu'il s'augmentait, qu'il se perpétuait en les consumant, on a dû concevoir l'idée de lui présenter cet aliment, pour jouir plus longtemps, soit de l'utilité qu'on en retirait soi-même , soitdu spectacle qu'il présentait. Sans doute alors ce soin fut bientôt abandonné : le feu se perdit; mais on en garda l'idée, on en regretta la perte; et si le hasard en présentait une seconde fois à la même génération, elle éprouvait déjà le désir, elle cherchait, elle trouvait le moyen d'en conserver plus longtemps.

Etait-il possible de l'entretenir un certain espace de temps, dans la vue de se préserver contre le froid et l'humidité, sans élie conduit à connaître quel-

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ques-uns île ses usages écoiiomicjues, sans observer, par exemple, qu'il séchait les alimeuts, (ju'il en préservait (iuel(|ues-uus de la corruption, (ju'il en cliangeait le goût, qu'il séchait, qu'il durcissait les bois, qu'il pouvait être employé pour en relranchçr des parties inutiles, pour y donner plus facilement la forme dont l'expérience avait appris les avantages? A.lors la crainte de le perdre redoubla avec l'intérêt d'en conserver toujours à sa disposition. Le culte si répandu du feu sacré, solennellement confié à des prêtres ou à des prêtresses chargées de l'entretenir, de le garder, semble prouver la vérité de cette conjecture. Les monuments qui nous restent indiquent plutôt une origine économique qu'une allégorie astronomique. On ne les trouve point dans les pays très-froids , où l'on ne devait pas craindie que le feu s'éteignît à la fois dans toute la peuplade; mais dans ceux où le besoin du feu étant moins journalier, on pouvait éprouver à la fois le désir de le conserver et une crainte plus fondée de le voir disparaître. Ou connaît deux moyens simples de le rallumer: l'étincelle tirée d'un caillou, l'embrasement produit par le frottement rapide de deux morceaux de bois. Le premier paraît avoir dû se présenter d'abord; mais, pour être sûr de pouvoir l'employer, il faut des précautions, et les voyageurs ont trouvé plus souvent l'usage du second, qui d'ailleurs a dû être facilement découvert par des hommes robustes et habitués à manier le bois, et qui, ne connaissant pas l'usage du fer, étaient souvent obligés, pour le polir, pour l'aiguiseï, pour lui donner une forme.

yM) FRAGMKNT

(l'emj)loyer aussi un froUement fort cl rapide.

L'expérience a fait connaître à plusieurs espèces d'animaux l'usage de quelques remèdes.

Le hasard, secondé par une attention liabituelle sur cÇ qu'ils éprouvaient, les a conduits à cette découverte, qui se transmit d'un individu à l'autre, par l'effet ou de la communication qu'ils ont entre eux, ou du sentiment qui les porte tout naturellement à l'imiter. Cette attention est d'autant plus active, qu'on est distrait par un moindre nombre d'intérêts, et qu'on agit moins d'après des habitudes convenues, d'après des règles fixes, des principes raisonnes. Elle perd donc de sa force par les progrès mêmes de la civilisation et de la raison. Cette remarque suffit pour expliquer la sagacité d'instinct que nous trouvons dans les animaux, et en même temps pourquoi cette sagacité nous étonne.

L'homme la possédait dans cette piemière époque de la société, et elle a dû lui indiquer aussi quelques moyens de soulager ses souffrances, de rétablir ses forces, de guérir même ses maladies (i). L'idée de couvrir les plaies poui- les empêcher d'être déchirées, ou de les laver pour les nettoyer; celle d'arrêter le sang, dont la perte trop abondante abat les forces et paraît menacer la vie : ces idées ne pa-

(i) L'exemple du manioc, dont les nègres savaient extraire la fécule, en la débarrassant du poison que contient cette racine, serait une forte preuve de ce que peut celte sagacité naturelle; mais je crois que cette invention doit se rapporter à une époque plus rapprochée de nous.

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raissent pas au-dessus du degré d'inlelligence qu'il est permis de lui attribuer.

De quel intérêt ces soins restaurateurs n'élaienlils pas dans ces familles liées par l'habitude, par la tendresse naturelle? Quelle occupation plus douce, plus attachante, que celle d'étendre, de perfectionner ces connaissances? Quel plaisir plus touchant que de voir un objet chéri renaître à la vie, et de sentir qu'il le doit à notre tendresse, à noire expérience, qu'elle est un de nos bienfaits! Il ne faut donc pas s'étonner si ces premiers éléments de l'art de guérir ont fait des progiès rapides; s'ils ne se sont arrêtés qu'au point où ils exigeaient des observations répétées, suivies, combinées entre elles, et par conséquent impossibles dans cet état de civilisation.

Ainsi, presque partout a-t-on trouvé l'art de bander et de panser les plaies, d'en accélérer la guérison par des ajîplicalions de plantes pilées ou préparées par la cuisson; quelquefois des moyens de s'opposer, avec plus ou moins de succès, au venin terrible dont la nature arme fjuelques espèces d'animaux; presque partout, des remèdes internes, propres à soutenii- les forces, à procurer des évacuations, à exciter des sueurs.

Les hommes ont aussi découvert , à cette époque, l'art de se préserver de la morsure des insectes, en se frottant le corps du suc de certaines herbes, en se durcissant la peau par des })iqûres ou des hachures multipliées. Les usages dont ils ont fait depuis une sorte de parure bizarre, ont eu pour origine une précaution utile, presque nécessaire même, dans

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