‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 3 sur 40 · PREMIERE EPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIERE EPOQUE

Les Iwniuies sont réunis en peuplades.

Aucune observation directe ne nous instruit sur ce qui a précédé cet état; et c'est seulement en examinant les facultés intellectuelles ou morales, et la constitution physique de l'homme, qu'on peut conjecturer comment il s'est élevé à ce premier des;ré de civilisation.

Des observations sur les qualités physiques de l'homme qui peuvent favoriser la première formation de la société, et une analvse sommaire du développement de nos facultés intellectuelles et morales, doivent donc servii" d'introduction au tableau de celle époque.

Une société de famille paraît naturelle à l'homme. Formée d'abord par le besoin que les enfants ont de leurs parents, par la tendresse des mères, par celle des pères, quoicjue moins générale et moins vive; la longue durée de ce besoin des enfants a dû donner le temps de naître et de se développer à un sentiment propre à inspirer le désir de perpétuer celle réunion. Cette même durée a suffi pour en faire sentir les avantages. Une famille placée sur un

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sol qui offrait une subsistance facile, a pu ensuite se multiplier et devenir une peuplade.

Les peufjiades qui auraient pour origine la réunion de plusieurs familles séparées, ont dû se former plus tard et plus rarement, puisque la réunion dépend alors et de motifs moins pressants et de la combinaison d'un plus grand nombre de circonstances.

L'art de fabriquer des armes, de donner une préparation aux aliments, de se procurer les ustensiles nécessaires pour celte préparation , celui de conserver ces mêmes aliments pendant quelque temps, d'en faire des provisions pour les saisons où il était impossible de s'en procurer de nouveaux; ces arts, consacrés aux plus sinq^les besoins, furent le premier fruit d'une réunion prolongée, et le premier caractère qui distingua la société humaine de celle que forment plusieurs espèces d'animaux.

Dans quelques-unes de ces peuplades, les femmes cultivent autour des cabanes quelques plantes qui servent à la nourriture, et qui suppléent au produit de la cliasse ou de la péclie. Dans d'autres, formées aux lieux où la terre offre spontanénient une nourriture végétale, le soin de la cbercber et de la recueillir occupe une partie du temps des sauvages. Dans ces dernières, où l'utilité de rester unis se fait moins sentir, on a pu observer la civilisation réduite presqu'à une simple société de famille. Cependant, on a trouvé partout l'usage d'une langue articulée.

Des relations plus fréquentes, plus durables avec

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les mêmes individus; l'id(Milité de leurs iiileréls; les secours mutuels qu'ils se donnaient, soit dans des cliasses communes, soit pour résisler à un ennemi, ont dû produire égalemeni et le senlinienl de la justice et une affeclion mutuelle entre les mend)res de la société. Bientôt cette affection s'est transformée en attachement pour la société elle-même.

Une haine violente, un inextinguible désii- de vengeance contre les ennemis de la peuplade, en devenaient la conséquence nécessaire.

Le besoin d'un chef, afin de pouvoir agir en commun, soit pour se défendre, soit pour se procurer avec moins de peine une subsistance plus assurée et plus abondante, introduisit dans ces sociétés les premières idées d'une autorité politique. Dans les circonstances où la peuplade entière était intéressée, où elle devait prendre une résolution commune, tous ceux ((ui devaient concourir à l'exécution devaient être consultés. La faiblesse des femmes, (pii les excluait des chasses éloignées et de la guerre, objets ordiiiaiies de ces délibéiations , les en fit exclure également. Comme ces résolutions exigeaient de l'expérience, on n'y admettait que ceux à qui l'on pouvait en sup})oser. Les (juerelles (jui s'élevaient dans le sein d'une même société en trcjublaient l'harmonie; elles auraient pu la détruire; il était naturel de convenir que la décision en serait remise à ceux cpii, j)ar leur âge, par leurs qualités personnelles, inspiiaient le plus de confiance.

Telle fut l'origine des premières institutions politi(]ues.

La formation d'une langue a dû précéder ces institutions. L'idée d'exprimer les objets par des signes conventionnels paraît au-dessus de ce qu'était l'intelligence humaine dans cet état de civilisation ; mais il est vraisemblable que ces signes n'ont été introduits dans l'usage qu'à force de temps, par degrés, et d'une manière en quelque sorte imperceptible.

L'invention de l'arc avait été l'ouvrage d'un homme de génie : la formation d'une langue fut celui de la société entière. Ces deux genres de progrès appartiennent également à l'espèce humaine. L'un, plus rapide, est le fruit des combinaisons nouvelles que les hommes favorisés de la nature ont le pouvoir de former; il est le prix de leurs méditations et de leurs efforts : l'autre, plus lent, naît des réflexions, des observations qui s'offrent aux hommes réunis, et même des habitudes qu'ils contractent dans le cours de leur vie commune.

Les mouvements mesurés et réguliers s'exécutent avec moins de fatigue. Ceux qui les voient ou les entendent en saisissent l'ordre ou les rapports avec plus de facilité. Ils sont donc, par cette double raison, une source de plaisir. Aussi l'origine de la danse, de la musique, de la poésie, remonte-t-elle à la première enfance de la société. La danse y est employée pour l'amusement de la jeunesse, et dans les fêtes publiques. On y trouve des chansons d'amour et des chants de guerre : on y sait même fabriquer quelques instruments de musique. L'art de rél<)(|uence n'est pas absolument inconnu dans ces

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peuplades : du moins on y sait prendie dans les discouis d'appareil un ton plus grave et plus solennel ; et même alors l'exagération oratoire ne leur est point étrangère.

La vengeance et la cruauté envers les ennemis érigée en vertu ; l'opinion qui condamne les femmes à une sorte d'esclavage; le droit de commander à la guerre regardé comme la prérogative d'une famille; enfin, les premières idées des diverses espèces de superstitions , telles sont les erreurs qui distinguent cette époque, et dont il faudra rechercher l'origine et développer les motifs. Car l'homme n'adopte pas sans motif l'erreur que sa première f éducation ne lui a pas rendue en quelque sorte naturelle : s'il en reçoit une nouvelle, c'est qu'elle est liée à des erreurs de l'enfance; c'est que ses intérêts, ses passions, ses opinions, ou les événements l'ont disposé à la recevoir.

Quelques connaissances grossières d'astronomie, celles de quelcpies plantes médicinales employées pour guérir les maladies ou les blessures, sont les seules sciences des sauvages ; et déjà elles sont corrompues par un mélange de superstition.

Mais cette même époque nous présente encore un fait important dans l'histoire de l'esprit humain.

On peut V observer les premières traces d'une institution (pii a eu sur sa marche des influences opposées, accéléiant le progrès des lumières, en même temps (|u'elle répandait l'eireur; enrichissant les sciences de vérités nouvelles, mais précipitant le peuple dans l'ignorance et dans la servitude reli-

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gieuse; faisant acheter quelques bienfaits passagers par une longue et honteuse tyrannie.

•l'entends ici la formation d'une classe d'iiommes dépositaires des principes des sciences ou des procédés des aris, des mystères ou des cérémonies de la religion, des pratiques de la superstition, souvent même des secrets de la législation et de la politique. J'entends cette séparation de l'espèce humaine en deux portions : l'une destinée à enseigner, l'autre faite pour croire; l'une cachant orgueilleusement ce qu'elle se vante de savoir, l'autre recevant avec respect ce qu'on daigne lui révéler; l'une voulant s'élever au-dessus de la raison; l'autre lenonçant humblement à la sienne, et se rabaissant au-dessous de riiumanité, en reconnaissant dans d'autres hommes des prérogatives supérieures à leui" commune nature.

Cette distinction, dont, à la fin du dix-huitième siècle, nos piètres nous offrent encore les restes, se trouve chez les sauvages les moins civilisés; ils ont déjà leurs charlatans et leurs sorciers. Elle est trop générale, on la rencontre trop constamment à toutes les époques de la civilisation, pour qu'elle n'ait pas un fondement dans la nature même : aussi trouverons-nous dans ce qu'étaient les facultés de l'homme à ces premiers temps des sociétés, la cause de la crédulité des premières dupes, comme celle de la grossière habileté des premiers imposteurs.

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