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66 TABLKAU DES PROGRÈS
Sociale voulait seulement avertir les hommes de se borner aux objets que la nature a mis à leur portée; d'assurer chacun de leurs pas avant d'en essayer de nouveaux ; d'étudier l'espace qui les entoure, avant de s'élancer au hasard dans un espace inconnu.
La mort de Socrate est un événement important dans l'histoire humaine; elle fut le premier crime qui ait signalé cette guerre de la philoso[)hie et de la superstition ; guerre qui dure encore parmi nous, comme celle de la même philosophie contre les oppresseurs de l'humanité, dont l'incendie d'une école pythagoricienne avait marqué l'époque. L'histoire de ces guerres va devenir une des parties les plus importantes du tableau qui nous reste à tracer.
Les prêtres voyaient avec douleur des hommes qui, cherchant à perfectionner leur raison, à remonter aux causes premièies, connaissaient toute l'absurdité de leurs dogmes, toute l'extravagance de leurs cérémonies, toute la fourberie de leurs oracles et de leurs prodiges. Ils craignaient que ces philosophes ne confiassent ce secret aux disciples qui fréquentaient leurs écoles; que d'eux il ne passât à tous ceux qui, pour obtenir de l'autorité ou du crédit, étaient obligés de donner quelque culture à leur, esprit; et qu'ainsi l'empire sacerdotal ne fût bientôt réduit à la classe la plus grossière du peuple, qui finirait elle-même par être désabusée.
L'hypocrisie effrayée se hâta d'accuser les philosophes d'impiété envers les dieux, afin qu'ils n'eussent pas le temps d'apprendre aux peuples que ces
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dieux étaient Touviage de leurs prêtres. Les philosophes crurent échapper à la persécution, en adoptant, à l'exemple des prêtres eux-mêmes, l'usage d'une double doctrine, en ne confiant qu'à des disciples éprouvés les opinions (|ui blessaient trop ouvertement les préjugés vulgaires.
Mais les prêtres présentaient au peuple comme des blasphèmes les vérités physiques même les j)lus simples. Us poursuivirent Anaxagore, pour avoir osé dire que le soleil était j)lus grand que le Péloponèse.
Socrateneput échapper à leurs coups. Il n'y avait plus dans Athènes de Péiiclès qui veillât à la défense du génie et de la vertu. D'ailleurs, Socrale était bien plus coupable. Sa haine pour les sophistes, son zèle pour ramener vers des objets plus utiles la philosophie égarée, annonçait aux prêti es que la vérité seule était l'objet de ses recherches; qu'il voulait, non faire adopter par les hommes un nouveau système, et soumettre leur imagination à la sienne, mais leur apprendre à faire usage de leur raison; et de tous les crimes, c'est celui que l'oigueil sacerdotal sait le moins pardonner.
Ce fut au pied du tombeau même de Socrate que Platon dicta les leçons qu'il avait reçues de son maître.
wSon style enchanteur, sa brillante imagination, les tableaux riants ou majestueux, les traits ingénieux et piquants, qui, dans ses Dialogues, font disparaître la sécheresse des discussions philosophi(|ues ; ces maximes d'une morale douce et pure, qu'il a su y
répandre; cet art avec lequel il met ses personnages en action et conserve à chacun son caractère; toutes ces beautés, que le temps et les révolutions des opinions n'ont pu flétrir, ont dû sans doute obtenir grâce pour les rêves philosophiques qui trop souvent forment le fond de ses ouvrages, pour cet abus des mots que son maître avait tant rej)roché aux sophistes, et dont il n'a pu préserver le plus grand de ses disciples.
On est étonné, en lisant ses Dialogues, qu'ils soient l'ouvrage d'un philosophe qui, par une inscription placée sur la poite de son école, en défendait l'entrée à quiconque n'aurait pas étudié la géométrie; et que celui qui débite avec tant d'audace des hypothèses si creuses et si frivoles, ait été le fondateur de la secte, où l'on a soumis pour la première fois, à un examen rigoureux, les fondements de la certitude des connaissances humaines, et même ébranlé ceux qu'une raison plus éclairée aurait fait respecter.
Mais la contradiction disparaît, si l'on songe que jamais Platon ne parle en son nom; que Socrate, son maître, s'y exprime toujours avec la modestie du doute; que les svstèmes y sont présentés au nom de ceux qui en étaient, ou que Platon supposait en être les auteurs : qu'ainsi ces mêmes Dialogues sont encore une école de pyirhonisme, et que Platon y a su rnontier à la fois l'imagination hardie d'un savant qui se plaît à combiner, à développer de brillantes hypothèses, et la réserve d'un philosophe qui se livre à son imagination , sans se laisser entraîner par elle; parce que sa raison, ar mée d'un doute salu-
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laire, sait se défendre des illusions même les plus séduisantes.
Ces écoles où se perpétuaient la doctrine, et surtout les principes et la méthode d'un premier cliet", pour qui ses successeurs étaient cependant bien éloignés d'une docilité servile; ces écoles avaient l'avantage de réunir entre eux, par les liens d'une libre fraternité, les hommes occupés de pénétrer les secrets de la nature Si l'opinion du maître y partageait trop souvent l'autorité, qui ne doit appartenir / qu'à la raison; si par là cette institution suspendait les progrès des lumières, elie servait à les propager avec plus de promptitude et d'étendue, dans un temps où l'imprimerie étant inconnue, et les manuscrits même très-rares , ces grandes écoles, dont la célébrité appelait des élèves de toutes les parties de la Grèce, étaient le moyen le plus puissant d'y faire germer le goût de la philosophie, et d'y répandre les vérités nouvelles.
Ces écoles rivales se combattaient avec cette animosité que produit l'esprit de secte, et souvent l'on y sacrifiait l'intérêt de la vérité au succès d'une doctrine à laquelle chaque membre de la secte attachait inie partie de son orgueil. La passion personnelle du prosélytisme corrompait la passion plus noble d'éclairei' les hommes. Mais en même temps, celte rivalité entretenait dans les esprits une activité utile; le spectacle de ces disputes, l'intéiêt de ces guerres d'opinion léveillait, attachait à l'étude de la j)hilosophie, une foule d'hommes, que le seul amour de la vérité n'aurait pu arracher ni aux
affaires, ni aux plaisirs, ni même à la paresse.
Enfin , comme ces écoles, ces sectes que les Grecs eurent la sagesse de ne jamais faire entrer dans les institutions publiques, restèrent parfaitement libres; comme chacun pouvait à son gré ouvrir une autre école, ou former une secte nouvelle, on n'avait point à craindre cet asservissement de la raison , qui, chez la plupart des autres peuples, opposait un obstacle invincible au progrès de l'esprit humain.
Nous montrerons quelle fut, sur la raison des Grecs, sur leurs mœurs, sur leurs lois, sur leurs gouvernements, Tinfluence des philosophes, influence qui doit être attribuée en giande partie à ce qu'ils n'eurent, ou même ne voulurent jamais avoir aucune existence politique, à ce que l'éloignement volontaire des affaires publiques était une maxime de conduite commune à presque toutes leurs sectes, enfin, à ce qu'ils affectaient de se distinguer des autres hommes, par leur vie, comme par leurs opinions.
En traçant le tableau de ces sectes différentes, nous nous occuperons moins de leurs systèmes que des principes de leur pliilosophie; moins de chercher, comme on l'a fait trop souvent, quelles sont précisément les doctrines absurdes que nous dérobe un langage devenu presque inintelligible; mais de montrer quelles eneurs générales les ont conduits dans ces routes trompeuses, et d'en trouver l'origine dans la marche naturelle de l'esprit humain.
Nous nous attacherons surtout à exposer les progrès des sciences réelles, et le perfectionnement successif de leurs méthodes.