‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 9 sur 40 · DE L ESPRIT HUMAIN. IV"^ EPOQUE. ^ I · texte numérisé non relu

DE L ESPRIT HUMAIN. IV"^ EPOQUE. ^ I

A celle époque, la pliilosopliie les embrassait toutes, excepté la médecine, qui déjà s'en était séparée. Les écrits d'Hippocrate nous montreront (juel était alors l'état de celle science , et de celles qui y sont naturellement liées, mais qui n'existaient encore que dans leurs rapports avec elle.

Les sciences mathématiques avaient été culti\ées avec succès, dans les écoles de ïhalès et de Pytliagore. Cependant, elles ne s'y élevèrent pas beaucoup au delà du terme où elles s'étaient arrêtées dans les collèges saceidolaux des peuples de l'Orient. Mais, dès la naissance de l'école de Platon, elles s'élancèrent au delà de cette barrière (jue l'idée de les borner à une utilité immédiate et pratique leur avait opposée.

Ce philosophe résolut le premier le problème de la duplication du cube, à la vérité par un mouvement continu, mais par un procédé ingénieux, et d'une manière vraiment rigoureuse. Ses premiers disciples découvrirent les sections coniques, en déterminèrent les piincipales piopriélés ; et par là, ils ouvrirent au génie cet horizon immense, où, jusqu'à la fin des temps , il pourra sans cesse exercer ses forces, mais dont à chaque pas il verra reculer les bornes devant lui.

Ce n'est pas à la philosophie seule que les sciences politi(|ues duienl leurs progrès chez ies Grecs. Dans ces petites républi(|ues, jalouses de conserver et leur indépendance et leur liberté, on eut presque généralement l'idée de confier à un seul honnne, non la puissance tle faire des lois, mais la fonction

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de les rédiger et de les présenter au peuple, qui, après les avoir examinées, leur accordait une sanction immédiate.

Ainsi , le peuple imposait un travail au philosophe, dont les vertus ou la sagesse avaient obtenu sa confiance; mais il ne lui conférait aucune autorité : il exerçait seul et par lui-même ce que depuis nous avons appelé le pouvoir législatif. L'habitude si funeste d'appeler la superstition au secours des institutions politiques, a souillé trop souvent l'exécution d'une idée si propre à donner aux lois d'un pays cette unité systématique, qui peut seule en rendre l'action sûre et facile, counne en maintenir la durée. La pohtique d'ailleurs n'avait pas encore de principes assez constants, pour que l'on n'eût pas à craindre de voir les législateurs porter dans ces combinaisons leurs préjugés et leurs passions.

Leur objet ne pouvait être encore de fonder sur la raison, sur les droits que tous les hommes ont également reçus de la nature, enfin , sur les maximes de la justice universelle, l'édifice d'une société d'hommes é£;aux et libres, mais seulement d'établir les lois suivant lesquelles les membres héréditaires d'une société déjà existante pourraient conserver leur liberté, y vivre à l'abri de l'injustice, et déployer au dehors une force qui garantit leur indépendance.

Comme on supposait que ces lois, presque toujours liées à la religion, et consacrées par des serments, auraient une durée éternelle, on s'occupait moins d'assurer à un peuple les moyens de les ré-

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formel' (l'une manière paisible, que de prévenli l'altération de ces lois fondamentales, et d'empêcher que des réformes de détail n'en altérassent le système, n'en corrompissent l'esprit. On chercha des institutions propres à exaller, à nourrir i'amoui- de la patrie, qui lenfeimait celui de sa législation, ou même de ses usages; on chercha une organisation de pouvoirs, qui garantît l'exécution des lois contie la négligence ou la corruption des magistrats , contre le crédit des citoyens puissants, et les mouvements inquiets de la multitude.

r.es riches, qui seuls étaient alors à portée d'acquérir des lumières, pouvaient, en s'emparant de l'autorité, opprimer les pauvres, et les forcer à se jeter dans les bras d'un tyran. L'ignorance, la légèreté du peuple, sa jalousie contre les citoyens puissants, pouvaient donner à ceux-ci le désir et les moyens d'établir le despotisme aristociali(|ue , ou livrer l'État affaibli à l'ambition de ses voisins. Forcés de se préserver à la fois de ces deux écueils, les législateurs grecs eurent recours à des combinaisons plus ou moins heureuses, mais portant prestpie toujours l'empreinte de cette finesse, de cette sagacité, qui dès lors caractérisait l'esprit général de la nation.

On trouverait à peine dans les républiques modernes, et même dans les plans tracés par les philosophes, une institution dont les républiques grecques n'aient offert le modèle ou donné l'exemple. Caria ligue Auqjhictyonique, celle des Eloliens, des Arcadiens, des Achéens, nous présentent des constitu-

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lions fédératives, dont l'union était plus ou moins intime; et il s'était établi un droit des gens moins barbare, et des lègles de commerce plus libérales entre ces différents peuples rapprochés par une origine commune, par l'usage de la même langue, par la lessemblance des mœurs, des opinions et des croyances religieuses.

Les rapports mutuels de l'agriculture , de l'industrie , du commeice , avec la constitution d'un Etat et sa législation , leur influence sur sa prospérité , sur sa puissance, sur sa liberté, ne purent échapper aux regards d'un peuple ingénieux, actif, occupé des intérêts publics ; et l'on y aperçoit les premières traces de cet art si vaste, si utile, connu aujouid'hui sous le nom d'économie politique.

L'observation seule des gouvernements établis suffisait donc pour faire bientôt de la politique une science étendue. Aussi, dans les écrits mêmes des philosophes , paraît-elle plutôt une science de faits, et pour ainsi dire empirique, qu'une véritable théorie , fondée sur des principes généraux , puisés dans la nature , et avoués par la raison.

Tel est le point de vue sous lequel on doit envisager les idées politiques d'Aristote et de Platon , si l'on veut en pénétrer le sens et les apprécier avec justice.

Presque toutes les institutions des Grecs supposent l'existence de l'esclavage, et la possibilité de réunir, dans une place publique, l'universalité des citoyens; et pour bien juger de leurs effets, surtout pour prévoir ceux qu'elles pioduiraient dans les

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grandes nations modernes, il ne faut pas perdre un instant de vue ces deux différences si importantes. Mais on ne peut réfU'cliir sur la première, sans songer avec douleur, qu'alors les combinaisons même les plus paifaites n'avaient pour objet que la liberté, ou le bonheur de la moitié tout au plus de l'espèce humaine.

L'éducation était chez les Grecs une partie impor- ' tante de la j)oliti(jue. Elle y formait les hommes pour la patrie, bien plus que pour eux-mêmes ou pour leur famille. Ce principe ne peut être adopté que pour des peuples peu nombreux , à qui l'on est plus excusable de supposer un intérêt national, séparé de l'intérêt commun de l'humanité. 11 n'est praticable que dans les pays où les travaux les plus pénibles de la culture et des arts sont exercés par des esclaves. Celte éducation se bornait presque aux exercices du corps, aux principes des mœurs, aux habitudes propres à exciter un patriotisme exclusif: le reste s'apprenait librement dans les écoles des philosophes ou des ihéteurs , dans les ateliers des artistes; et cette liberté est encore une des causes de la supé- -C riorité des Grecs.

Dans leur politique, comme dans leui- philosophie, on découvre un principe général, aucjuel l'histoire présente à peine un très-petit nombre d'exceptions ; c'est de chercher dans les lois , moins à faire disparaître les causes d'un mal qu'à en détruire les effets, en opposant ces causes l'une à l'autre; c'est de vouloii-, dans les institutions, tirer paiti des préjugés, des vices, plutôt que les dissiper

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OU les réprimer; c'est de s'occuper plus souvent des moyens de dénaturer l'homme, d'exalter, d'égarer sa sensibilité, que de perfectionner, d'épurer les inclinations et les penchants qui sont le produit nécessaire de sa constitution morale : erreurs produites par l'erreur plus générale de regarder comme l'homme de la nature, celui que leur offrait l'état actuel de la civilisation, c'est-à-dire, l'homme corrompu parles préjugés, par les intérêts des passions factices, et par les habitudes sociales.

Cette observation est d'autant plus importante, il sera d'autant plus nécessaire de développer l'origine de cette erreur, pour mieux la détruire, qu'elle s'est transmise jusqu'à notre siècle, et qu'elle corrompt encore trop souvent parmi nous et la morale et la politique.

Si l'on compare la législation , et surtout la forme et les règles des jugements dans la Grèce, et chez les Orientaux, on verra que chez les uns, les lois sont un joug sous lequel la force a courbé des esclaves ; chez les autres, les conditions d'un pacte commun fait entre des hommes. Chez les uns , l'objet des formes légales est que la volonté du maître soit accomplie; chez les autres, que la liberté des citoyens ne soit pas opprimée. Chez les uns, la loi est faite pour celui qui l'impose ; chez les autres , pour celui qui doit s'y soumettre. Chez les uns , on force à la craindre ; chez les autres, on instruit à la chérir : différences que nous retrouverons encore , chez les modernes, entre les lois des peuples libres el celles des peuples esclaves. On verra enfin que dans la

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