‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 105 sur 183 · COLBERT · texte numérisé non relu

COLBERT

Un négociant consulté par lui sur ce qu'il devait faire pour encourager le commerce , lui répondit : Laisser faire , et laisser passer; ei il avait raison.

(i) Voltaire, tome XXIX, p. 408.

(a) Voltaire , tome XXI, p. igS.

376 JVOTES

Colbert fit précisément le contraire ; il multiplia les droits de toute espèce, prodigua les règlements en tout genre. Quelques artistes instruits lui ayant donné des mémoires sur la méthode de fabriquer différentes espèces de tissus, sur l'art de la teinture, etc., il imagina d'ériger en lois ce qui n'était que la description des procédés usités dans les meilleures manufactures ; comme s'il n'était pas de la nature des arts de perfectionner sans cesse leurs procédés ; comme si le génie d'invention pouvait attendre, pour agir, la permission du législateur; comme si les produits des manufactures ne devaient pas changer, suivant les différentes modes de se vêtir, de se meubler! On condamnait à des peines infamantes les ouvriers qui s'écarteraient des règlements établis pour fixer la largeur d'une étoffe, le nombre des fils de la chaîne, la nature de la soie, du fil qu'on devait employer; et on a longtemps appelé ces règlements ridicules et tyranniques, une protection accordée aux arts. On doit pardonner à Colbert d'avoir ignoié des principes inconnus de son temps, et même longtemps après lui; mais ces condamnations rigoureuses, cette tyrannie qui érige en crimes des actions légitimes en elles-mêmes, ne peuvent être excusées.

(1) Les opinions sur Colbert sont si opposées entre elles, ses admirateurs l'ont placé si haut, ses détracteurs l'ont ensuite tant rabaissé, qu'il n'existe peutêtre pas un seul livre où i! soit mis à sa véritable place.

(1) Voltaire, tome X , p. 254-

Pour juger un ministre, il faut examiner ses lois et ses opérations, les rapprocher des circonstances, de l'histoire de son temps, et surtout des lumières de ses contemporains. Si un homme d'Etat a moiitré de l'humanité et de la justice; si, quoique gêné par les circonstances et par les événements, il a eu le bonheur du peuple pour premier objet; s'il a prouvé tpi'il avait les mêmes lumières que les hommes éclairés de son siècle , on doit respecter sa mémoire , et lui pardonner de n'avoir été ni supérieur aux événements, ni au-dessus de ses contemporains.

Colbert, fils d'un marchand, d'abord commis d'un négociant, puis clerc de notaire, devint intendant du caidinal Mazarin. Fouquet avait été surintendant dans les dernières années de la vie du cardinal ; son administration était également onéreuse et corrompue.

Des traitants inventaient de nouveaux offices, de nouveaux droits sur les consommations, réveillaient d'anciennes prétentions domaniales , inventaient des privilèges exclusifs, des lettres de maîtrise; faisaient revivre des arrérages d'impôts. Fouquet agréait ces projets, et en vendait le produit aux inventeurs moyennant une somme payée comptant. Le gouvernement, alors très-faible, protégeait peu ces traitants; mais comme ils ne donnaient qu'une petite partie de la valeur de ce qu'on leur accordait, ils gagnaient encore beaucoup. Des parts dans les profits, ou une somme d'argent, décidaient de la préférence (jue le premier ministre et le surintendant accordaic nt aux faiseuis de projets. Ces emplois su-

baheines, elles détails de cette corruption, furent la première école de Coibeil. Le cardinal le recommanda, en mouiant, au roi, comme un homme qui lui serait utile.

Le piemier soin de Colbert fut de chercher à perdre Fouquel. Il lui était aisé de montrer à Louis XIV que ce ministre n'était qu'un homme vain , uniquement occupé de soutenir ses profusions par des moyens ruineux, et ne sachant qu'emprunter. Mais ce n'était pas sa disgrâce, c'était sa perte que ses ennemis voulaient, parce que Fouquet , disgracié , eût pu éclairer le roi sur la conduite passée de Colbert et des autres ministres.

Cependant Fouquet était procureur général , et ne pouvait être jugé que par le parlement. Ce droit n'est, à la vérité, que le droit commun de tout citoyen ; mais il est bien moins facile de le violer contre un procureur général. On persuada à Fouquet de vendre sa charge, et d'en faire porter le prix au trésor royal. La voix publique accusa Colbert de cette perfidie. On peignit ensuite Fouquet à Louis XIV comme un homme dangereux , qui avait fait fortifier Belle-Ile, qui avait des trésors, des troupes et des partisans. Louis le crut. L'indiscrétion de Fouquet, qui avait voulu acheter mademoiselle de la Vallière, dans le temps même où elle résistait au roi, lui rendaient le surintendant odieux.

La perte de Fouquet fut donc résolue , et l'on employa, pour l'arrêter, une dissimulation qu'on aurait à peine pardonnée à Henri III, s'il eût voulu faire arrêter le duc de Guise, tant on avait trompé

Louis XIV sur la prétendue puissance du malheureux surintendant. 11 fut jugé par des commissaires. Séguier, son ennemi déclaré, fut un de ses juges, ainsi que Pussort , allié de Colbert. Le Tellier le persécutait avec violence. On disait alors : Le Tellier a plus d'eiwie que Fouquet soit pendu , mais Colbert a plus peur qu'il ne le soit pas. La commission ne prononça qu'un bannissement perpétuel; ceux des juges qui, par leur fermeté, empêchèrent les autres d'aller plus loin, furent disgraciés; et on obtint du roi que Fouquet, qui aurait pu, du fond de sa retraite, démasquer ses ennemis, serait mis dans une prison perpétuelle. C'est sous ces auspices que Colbert parvint au ministère.

Ses premières opérations finent la remise des arrérages des tailles. Le trésor ne sacrifiait , par cet arrangement, que ce qu'il ne pouvait espérer de recouvrer. A la vérité, on joignit à cette remise une diminution de tailles; mais elle fut bientôt remplacée, et au delà , sous une autre forme.

On retrancha le quatrième des rentes, c'est-à-dire qu'on fit banqueroute d'un quart de ce que le roi devait aux rentiers.

Depuis cette époque, on compta les années de l'administration de Colbert par des impôts et par des emprunts. II est vrai que l'on prétend qu'il s'opposa aux emprunts; que même le premier président ayant proposé à Louis XIV un emprunt au lieu d'un impôt (ju'il voulait établir, et le roi l'ayant accepté, Colbert dit au premier président : Vous venez d'ouvrir une pluie que vos petits-fils ne verront pas refer-

nier. Si ce tiait est viai, Colbert avait bien vu ; mais il n'en est pas plus excusable, à moins qu'on n'établisse comme un principe de morale qu'il est permis à un ministre de faire le mal , lorsque ce mal lui est nécessaire pour conserver sa place.

Quant aux impôts, la forme la plus onéreuse au peuple fut constamment préférée. Le Code des aides, celui des gabelles, que Colbert publia, sont un monument d'absurdité et de tyrannie. Il est impossible de porter plus loin le mépris des hommes ; il est impossible que le ministre qui a écrit ce Code eût conservé quelques sentiments d'humanité ou de justice. Dans ses règlements sur les manufactures , on érigea en loi ce qui n'était que l'avis des fabricants habiles sur la manière de fabriquer, et on soumit à des peines corporelles et infamantes les ouvriers qui ne se conformeraient pas à ces opinions. Enfin, Colbert n'ayant plus d'expédients, imagina de faire une opération sur les petites monnaies, et de soumettre à des droits les denrées qui servent à la subsistance du petit peuple de Paris. Il mourut, et son enterrement fut troublé par la populace, que ces dernières opérations avaient révoltée, et qui voulait déchirer son corps.

Tel fut Colbert ; et nous n'avons rien dit qui ne soit prouvé, ou par l'histoire, ou parla suite même de ses lois. Connnent donc cet homme eut-il une si grande réputation? comment M. de Voltaire , l'ami de l'humanité , Fa-t-il appelé \e premier des Jmiuains ? C'est ce qui nous reste à expliquer.

Colbert éJablit de la régularité dans la recette des

impôts, et de l'ordre dans les dépenses. Cet ordre n'était pas de l'économie : les citoyens étaient toujours vexés, mais les vexations étaient moins arbitraires : les glands , les propriétaires riches étaient ménagés; le peuple souffrait seul; et ses cris, étouffés par une administration vigilante et rigoureuse , n'étaient pas entendus au milieu des fêtes de la cour.

La France, depuis les malheurs de Fiançois P"" jusqu'à la paix des Pyrénées, avait été dans un état de trouble et de désastre : ses frontières , menacées et envahies, les guerres de religion, les guerres des grands contre Richelieu et Mazarin , la puissance des seigneurs dans les provinces ; toutes ces causes s'opposaient également à l'industrie du cultivateur et à celle de l'artisan. Personne n'osait et même ne pouvait faire d'avances, ni pour la culture, ni pour des entreprises de manufactures. Le commerce extérieur n'avait pu s'établir; le commerce intérieur était languissant. On commença à respirer après la paix des Pyrénées; les frontièies étaient en sûreté; la paix régnait dans l'intérieur des provinces.

L'autorité du roi ne souffrait plus de partage, et les vexations particulières cessèrent d'être à craindre. Plus la nation avait été épuisée, plus ses progrès durent être rapides; et il était naturel qu'on attribuât à Colbert ce qui était l'ouvrage des circonstances.

Colbert parut avoir encouiagé le conmieice et les manufactures, parce (ju'il (il ijeaucoup de lois sur ces objets, et qu'on lisait dans le préambule, qu'elles avaient pour objet de favoriser le conmierce et les manufactures.

La France n'avait jamais eu de marine ; elle en eut une sous Colbert, non que ce ministre eût des connaissances dans la marine ; mais il dépensa beaucoup, et il eut le bonheur de trouver des officiers de mer habiles, audacieux et entreprenants.

Plusieurs Français tentèrent des établissements dans les deux Indes; et, tantôt en les encourageant, tantôt en profitant de leur ruine, Colbert parvint à établir quelques colonies qui, bien que faibles et mal administrées, paraissaient, aux yeux des Français, alors peu instruits, avoir augmenté leur puissance et leurs richesses.

Enfin, Colbert, en favorisant les beaux-arts, en protégeant les gens de lettres, se fit des partisans qui célébrèrent ses louanges. La persécution qu'il suscita contre Saint-Éviemond, l'exclusion des grâces de la cour, par laquelle la Fontaine fut puni de son attachement pour Fouquet, la dureté de Colbert envers Charles Perrault, son injustice à l'égard de Charles Patin, annonçaient une âme étroite et dure, peu sensible aux arts, et seulement frappée de la vanité de les protéger : mais à peine ces petitesses furent-elles remarquées; l'Académie des sciences établie, de grands voyages utiles aux sciences entrepris aux frais du roi, l'Observatoire construit, subjuguèrent les esprits.

Colbert mourut, et ses successeurs le firent regretter. Ils n'eurent pas d'autres principes d'administration; ils augmentèrent les impôts, et parurent moins occupés encore du bonheur du peuple. Les manufactures, le commerce, furent aussi mal administrés

et moins encouragés. La niarine tomba; la première guerre qui suivit sa mort fut mêlée de revers, et la seconde fut malheureuse.

Enfin, plus Louvois était haï, plus Colbert, son rival, gagnait dans l'opinion; sa conduite envers Fouquet fut presque oubliée; on lui pardonna une fortune immense et le faste de sa maison de Sceaux , en les comparant à la fortune scandaleuse d'Émery, aux prodigalités de Fouquet, et aux richesses des traitants de la gueire de la succession.

A la mort de Louis XIV, la réputation de Colbert augmenta encore; les principes de l'administration des finances, du commerce et des manufactures étaient inconnus; et lorsqu'on commença en France à s'occuper de ces objets, ce fut pour adopter sur ces matières l'opinion de Colbert.

On se plaignait de n'avoir plus de marine, et sous lui la marine avait été florissante.

On regrettait la magnificence de la cour de Louis XIV; on sentait les maux (ju'avait causés la rigueur exercée contre les protestants, et l'on croyait que Colbert les avait protégés; on était dégoûté de la guerre, et Colbert passait pour s'être opposé à la guerre

Les dépenses excessives qu'il faisait pendant la paix, pour satisfaire le goût de Louis XIV, paraissaient des moyens de faire fleurir, dans l'Etat, les arts de luxe, d'animer les manufactures, de rendie les étrangers tributaires de notre industrie.

Ce n'était pas après les opérations de Law et le haussement excessif des monnaies, qu'on pouvait re-

procher à Colbert les retranchements des rentes et une faible augmentation dans la valeur du marc d'ar-

gent.

M. de Voltaire trouva donc la réputation de Colbert établie, et il suivit l'opinion de son siècle : on ne peut lui en faire un reproche. Ce qui, dans un homme occupé d'études politiques, serait une preuve d'ignorance, ou d'un penchant secret pour des principes oppresseurs, n'est qu'une erreur très-pardon* nable dans un écrivain qui a cru pouvoir s'en rapporter à l'opinion des hommes les plus éclairés de l'époque où il écrivait; et lorsque c'est l'amour des arts, de la paix et de la tolérance qui a inspiré cette erreur, il y aurait de l'injustice à ne point la pardonner. Depuis ce temps, la science de l'administration a fait des progrès, ou plutôt elle a été créée, du moins en France; et Colbert a été traité avec d'autant plus de sévérité, que l'enthousiasme avait été plus vif.

On aurait tort, sans doute, de lui reprocher d'avoir ignoré ce que personne ne savait de son temps. On doit louer son application au travail, son exactitude; mais ni sa conduite envers Fouquet, ni les moyens ruineux qu'il employa pour soutenir, aux dépens du peuple, le faste de la cour, ni la dureté de ses règlements pour les manufactures, ni la barbarie du code des aides et des gabelles, ni ses opérations sur les monnaies, ni les retranchements des rentes ne peuvent être excusés.

On peut le regarder comme un homme habile, mais non comme un homme de génie; ce nom ne

convient en politique qu'à ceux qui s'élèvent au-dessus des opinions et des idées même des hommes éclairés de leur siècle. On peut moins encore le regarder comme un homme vertueux ; car ce nom n'est dû qu'au ministre qui n'a jamais sacrifié ni la nation à la cour, ni la justice à ses intérêts.

COLONIES DE L'ESPAGNE (r).

Le produit des colonies a été d'abord une richesse réelle pour le roi d'Espagne; mais le produit des mines est maintenant si peu au-dessus des frais d'exploitation , que l'impôt sur ces mines est presque nul. La mauvaise législation du commerce de ces colonies, et les vices de leur administration intérieure, les empêchent d'être utiles à la nation, soit comme moyen d'y augmenter la culture et l'industrie, soit comme des provinces dont l'union augmente la puissance de l'empire. Il n'y aurait d'ailleurs rien d'étonnant qu'une nation sacrifiât pendant des siècles ses intérêts réels à ses piéjugés et à son orgueil. Mais il est très-vrai de dire que la dépopulation et la faiblesse de l'Espagne sont l'ouvrage de ses mauvaises lois, et non la suite de la possession de ses colonies.

(i) Voltaire, tome XXIX, p. i49-

Page 1