‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 133 sur 183 · JEAN, DUC DE BOUKGOGINE · texte numérisé non relu

JEAN, DUC DE BOUKGOGINE

Sur sa mort (i).

Peu de jours avant l'assassinai du duc d'Oiléans, \e duc de liouigogne el lui avaient conniiunié de la même hostie, sur la(|uelle ils s'étaient juré une amitié éternelle.

La mort de ce duc de Bourgogne Jean ful-elle l'effet d'une trahison ou du hasard?

Nous croyons la seconde opinion plus vraisemhlable, et voici nos raisons :

Charles VII a été un prince faible, mais on ne lui a reproché aucune action atroce. Le duc de Bourgogne s'était souillé de toutes les espèces de crimes.

Il est donc plus naturel de soupçonner le duc d'avoir voulu se saisir du dauphin , que le dauphin d'avoir formé le complot de l'assassiner.

Charles nia que le meurtre du duc de Bourgogne fût prémédité. Tanncguy du Châtel fit faire la même déclaration , sur la foi de chevalier, au fils et à la veuve du duc de Bourgogne. Il s'offrit à le maintenir par les armes contre deux chevaliers, et personne n'accepta le défi. Jamais ni l'un ni l'autre ne varièrent dans leurs déclarations.

Parmi le grand nomhie de chevaliers attachés au duc de Bouigogne, aucun n'osa entreprendie de le venger; et il est bien vraisemblable que c'était, non

(i) Yoltaiic, lonic XVll, p. 349-

par làclielé, mais d'après l'idée superstitieuse qui faisait croire que Dieu accordait la victoire à la cause de la vérité.

Le duc de Bouigogne avait cependant avoué hautement l'assassinat du duc d'Orléans; il avait fait soutenir, par le cordelier Jean Petit, que c'était une bonne action.

Pourquoi, si le dauphin eût vengé ce crime par un crime semblable , n'eùt-il pas avoué qu'il avait traité le duc de Bourgogne suivant ses propres principes? Tanneguy du Chàtel était un homme d'une grande générosité. Charles YII fut obligé de le sacrifier au connétable de Richemond. Tanneguy se retira dans la ville d'Avignon, sans se plaindre; après avoir même exhorté le roi à faire, à ses dépens, cette réconciliation nécessaire. Dans ce temps de baibarie, un homme de ce caractère pouvait tramer un assassinat; mais il n'est pas vraisemblable qu'il l'eût nié; au contraire, il eût mis de la hauteur à s'en charger pour disculper le dauphin. Attaché au duc d'Orléans, assassiné par Jean de Bourgogne, il eût déclaré qu'il avait vengé son ami.

On a prétendu que Tanneguy s'était vanté de ce meurtre, qu'il portait la hache avec laquelle il avait frappé le duc. Mais, ou la pièce qui rapporte ce fait ne regarde pas du Châtel, ou elle n'est digne d'aucune créance. Tanneguy du Cliâtel, qui avait, en 1 4o4, fait une descente en Angleterre, à la tête dequatre cents gentilshommes , pour venger la mort de son frère qui, la même année, en repoussant les Anglais qui étaient venus à leur tour en Bretagne, avait tué leur

44t) NOTF.S

général de sa main, peul-il être désigné, vers iliio, comme un ùd tard naguère varlet de cuisine et de chevaux à Paris ?

On a compté la dame de Giac, maîtresse du duc de Bourgogne, parmi les complices, parce qu'après la mort du duc elle se relira dans les lerres du dauphin, pour échapper à la vengeance de la duchesse. Cette accusation n'est-elle pas absurde? Que pouvait offrir le dauphin à cette femme, pour la dédommager de ce qu'il lui faisait perdre?

La (lame de Giac avait conseillé au duc de Bourgogne d'accepter la conféience de Montereau : c'en était assez poui- que la duchesse la crut coupable; mais cela ne prouve rien contre elle.

On a instruit une espèce de procès contre les meurtriers; devant qui? devant les officiers de la maison du duc de Bourgogne : mais qui a-t-on entendu? •

|0 Trois des dix seigneurs qui l'ont accompagné; et de ces trois, deux disent ne pas savoir comment la chose s'est passée. Un seul dit avoir vu frapper le duc par du Châtel ; mais aucun des trois ne parle des circonstances qui ont pu occasionnel" le tumulte.

1° Seguinat, secrétaire du duc, longtemps retenu à Bourges par le dauphin comme prisoiniier; il était entré dans les bairières : son récit est trèsdétaillé, et il est le seul qui charge le dauphin.

3<^ Deux écuvers du sire de INoailles de la maison de Foix; ces écuyers n'ont rien vu, mais ils déposent ce qu'ils ont entendu dire au sire de ÎSoailles , qui , blessé en même temps que le duc, mourut trois jours après. Cette déposition n'est pas faite, comme

les autres, devant une espèce de tribunal; c'est une simple déclaiation par-devant notaire; déclaration écrite en latin, tandis que les autres sont en français, ce qui prouve qu'elle n'a pas été dictée par les deux écuyers. Pourquoi, au lieu de ces discours tenus à ses écuyers, n'a-t-on pas son testament de mort? S'il existe, est-il conforme à la déclaration des deux écuvers?

Le dauphin et le duc devaient être accompagnés chacun de dix personnes; le dauphin était faible, peu accoutumé aux armes; le duc de Bourgogne était tiès-fort. Cependant le dauphin mena avec lui, parmi les dix, trois hommes de robe sans armes. Ce serait la première fois que, dans un assassinat prémé« dite , on aurait pris volontairement des gens inutiles.

Le duc Philippe voulait faire périr sur un échafaud les meurtriers de son père ; le roi d'Angleterre, Henri V, avait entre ses mains Barbasan et Tanneguy du Châtel, les deux liommes que la faction bourguignonne haïssait le plus; jamais il ne voulut consentir à les livrer au duc, et il les relâcha , quoique les meurtriers du duc de Bourgogne fussent exceptés de toute capitulation. Henri V était fourbe et féroce; il avait besoin du duc de Bourgogne; il fallait donc que lui et les Anglais qui l'accompagnaient fussent bien convaincus de l'innocence de ces deux hommes.

Charles, duc de Bourbon, gendre du duc, était avec lui; il suivit le dauphin, et combattit pour lui dans la même année en Languedoc, oii il prit Béziers. Est-il vraisemblable qu'il eût tenu cette conduite, s'il

eût vu le dauphin faire assassiner son beau-père sous ses yeux ?

Le partisans du dauphin ont prétendu que le duc de Bouigogne ayant pioposé au dauphin de venir vers son père, et que le dauphin l'ayant refusé, après quelques discours , le siie de Noailles saisit le dauphin, et mit la main sur son épée; qu'alors Tanneguy emporta le dauphin dans ses bras, et lui sauva une seconde fois la liberté et la vie (car ce fut lui qui, lorsque le duc de Bourgogne entra dans Paris et fitlemassacre des Armagnacs, prit le dauphin dans son lit, et l'emporta sur son cheval à Vincennes);que les autres suivants du dauphin se retirèrent , excepté quatre qui tuèrent le duc de Bourgogne et le sire de INoailles. Ce récit est beaucoup plus vraisemblable que ceux de la faction bourguignonne.

De ces quatre, trois avouèrent qu'ils avaient tué le duc de Bourgogne, parce qu'ils avaient vu qu'il voulait faire violence au dauphin. Un d'eux, ancien domestique du duc d'Orléans, se vantait d'avoir coupé la main du duc Jean, comme il avait coupé celle de son maître. Le quatrième avoua qu'il avait tué le sire de Noailles , parce qu'il lui avait vu tirer à demi son épée. (Voyez \ Histoire de Charles Fl^ par .luvenel des Ursins. )

INous croyons donc que l'on doit regarder le dauj)hin et Tanneguy du Chàtel comme absolument innocents, non-seulement de l'assassinat prémédité, mais même du meurtre du duc Jean; qu'il n'y eul rien de piémédité dans cet assassinat, qui n'eut

pour cause que l'imprudente trahison du duc de Bourgogne, (jui voulait profiter de la faiblesse du dauphin pour le forcer de le suivre, et la hauie violente que lui portaient d'anciens serviteurs du duc d'Orlëans , qui saisirent ce prétexte pour le tuer.

Nos historiens ont presque tous accusé le dauphin et du Chàtel, parce que, si on en excepte Juveiiel des Ursins, tous les historiens du temps étaient ou sujets ou partisans de la maison de Bourgogne.

Voyez dans les Essais historiques sur Pans, par M. deSainte-Foix, une dissertation très-intéressante sur ce point de notre histoire.

Page 1