IV
moires prouvent qu'à cette époque Louis XIV avait beaucoup plus de politique que de zèle pour la religion. Après avoir acheté la nation anglaise de C.harles II, Louis XIV, peu satisfait de lui, se lia avec les mécontents, et leur fournit également de l'argent contre Chailes et contre ce même Jacques fpi'il protégea depuis avec lant d'opiniâtreté. Dallymple a imprimé la liste de ces pensionnaires du roi de France , avec les sommes données à chacun. On y trouve le nom d'Algernon Sidney, avec une somme qui n'aurait pas suffi pour séduire son secrétaire. Il est vraisemblable, ou que Barillon trompait Louis XIV avec ces listes , comme d'autres gens le trompèrent depuis avec des listes de conversions; ou (ce qui est plus probable encore) que quelque intrigant subalterne trompa Barillon , et garda pour lui-même l'argent qu'il prétendait avoir fait accepter à Sidney.
Sur la question de savoir si Louis XIV devait accepter le testament de Charles II , roi d'Espagne , ou s'en tenir au traité de partage (i).
A ne considérer (|ue la justice, cette question était délicate. Le traité de partage liait Louis XIV, mais il n'avait aucun droit de priver son petit-fils d'une succession qui était indépendante de son autorité. Il avait encore moins celui de donner à l'Espagne un autre maître que celui qui était appelé au trône par la règle ordinaire des successions, par le
(i)Tome XX, p. /,8a.
testament de Charles II et le consentement des peuples. Le traité fait avec l'Angleterre paraît donc injuste; et ce n'est pas de l'avoir violé, mais de l'avoir proposé, qu'on peut faire un reproche à Louis XIV. Devait- il regarder comme absolument nul cet engagement injuste, ou devait-il, en laissant la liberté à son petit-fils d'accepter ou de refuser, se croire obligé à ne lui point donner de secours contre les puissances avec lesquelles il avait pris des engagements? La guerre qu'elles eussent faite au nouveau roi d'Espagne n'eùt-elle point été évidemment injuste? et l'engagement de ne pas défendre son petit-fds, injustement attaqué, aurait-il pu être légitime?
Sur les codes des eaux et forêts, du commerce, de la marine, etc. (i).
Tous ces codes sont des monuments de l'ignorance où la France et toute l'Europe, à l'exception de l'Angleterre, étaient plongées sur les objets qui intéressent le plus les hommes. Pussort, loué par Despréaux, n'avait d'autre mérite que d'être parent de Colbert, et d'avoir montré autant de barbaiie que de bassesse dans l'affaire de Fouquet. Le code criminel est une preuve du mépris que des hommes, qui se croient au-dessus des lois, osent quelquefois montrer pour le peuple; le code noir n'a servi qu'à montrer que les gens de lois, consultés par Louis XIV, n'avaient aucune idée des droits de l'iiumanité.
(i) Tome XXI , p. .201 .
Jbus et autres maladies politiques (i).
Si Colbeit eût été assez éclairé sur ces objets, s'il eût proposé à Louis XIV de détruire ces abus , l'amour de ce prince pour la gloire ne lui eût point permis d'iiésiter. Mais Colbert ne connaissait point assez ni ces abus, ni les moyens d'y remédier, ni sur tout ceux d'y remédier sans causer au trésor royal une perte momentanée : les guerres continuelles et la magnificence de la cour rendaient ce sacrifice bien difficile. Cette cause est la seule qui, sous un gouvernement ferme, empêche de faire, dans l'administration des finances, des changements utiles. Sous un gouvernement faible, il y en existe une autre , la crainte des hommes puissants à qui la destruction des abus peut nuire, et qui se réunissent pour les protéger-.
Adoucissement des mœurs (a).
C'est ici la véritable cause de la prospérité de la nation française sous Louis XIV. Les circonstances où il se trouva contribuèrent, sans doute, à cette tranquillité de l'État; mais le caractère du roi, et la persuasion (ju'il sut établir, que tout ce qui était ordonné en son nom était sa volonté propre, y servirent beaucoup. Malgré la barbarie d'une partie des lois, malgré les vices des principes d'administration, l'augmentation des impôts, leur forme onéreuse, la
(i) Tome XXI, p. 22/,.
(2) Tome XXI, p. 216.
SUR VOLTAIRE. /^Go
duieté des lois fiscales; malgré les mauvaises maximes qui dirigèrent le gouveinemeiit dans la législation du commerce et des manufactures; enfin, malgré les persécutions contre les protestants, on peut observer que les peuples de l'intérieur du royaume, et même jusqu'à la guerre de la succession, ceux des provinces frontières ont vécu en paix, à l'abri des lois; le cultivateur, l'artisan, le manufacturier, le marchand étaient sûrs de recueillir le fruit de leur travail, sans craindre ni les brigands ni les petits oppresseurs. On put donc perfectionner la culture et les arts , se livrer à de grandes entreprises dans les manufactures et dans le commerce, y consacrer des capitaux considérables, faire des avances, même pour des temps éloignés. Cette paix, dans l'intérieur d'un Etat, est d'une plus grande importance que la plupart des politiques ne l'ont cru. De ce qu'un État tranquille a prospéré , il ne faut point en conclure qu'il ait eu, ni de bonnes lois, ni une bonne constitution, ni un bon gouvernement.
Sur rétablissement des milices (i).
Ces milices étaient tirées au sort; ainsi on forçait des hommes à s'exposer, malgré eux, aux dangers de la guerre, sans leur permettre de racheter leur service personnel par de l'argent ; sans que les motifs de devoir, qui pouvaient les attacher à leur pays, fussent écoulés; sans qu'aucune paye les dédommageât de la perte réelle à laquelle on les condam-
(i) Tome XXI, p. 2o5.
f\']0 NOTES
liait; car un lioiiime qui peut, d'un moment à l'autre, être enlevé à ses travaux par un ordre, trouve plus difficilement de l'emploi qu'un homme libre.
Les tirages forcés jetaient la désolation dans les villages, faisaientabandonner tous les travaux, excitaient entre ceux qui clieichaient à se dérober au sort, et ceux qui voulaient les contraindre à le subir, des liaines durables et souvent des querelles sanglantes. Ce fardeau tombait principalement sur les babilanls des campagnes, qui les quittaient pour aller chercher, dans les villes, des emplois qui les missent à l'abri de ce fléau. M. de Voltaire n'avait jamais été le témoin d'un tirage de milice. Si ce spectacle, également horrible et déchirant, eût une fois frappé ses regards, il n'eut pu se résoudre à citer avec éloge cet établissement de Louis XIV.
Sur les violences exercées contre les protestants (i).
Toutes ces violences, qui déshonorent le règne de Louis XIV, furent exercées dans le temps où , dégoûté de madame de Montespan , subjugué par madame de Maintenon , il commençait à se livrer à ses confesseurs. Ces lois, qui violaient également, et les premiers droits des hommes , et tous les sentiments de l'humanité, étaient demandées par le clergé , et piésentées par les jésuites à leur pénitent , comme le moyen de réparer les péchés qu'il avait commis avec ses maîtresses. On lui proposait pour modèle Cons-
[x) Tumo XXI, j.. 33-2.
SUR VOLTA.IRE. 4? ï
lantin , Théodose el quelques autres scélérats du Bas- Empire. Jamais ses ministres, esclaves des prêtres et tyrans delà nation, n'osèrent lui fane connaître ni l'inutilité, ni les suites cruelles de
ses lois,
La nation aidait elle-même à le tromper : au milieu des cris de ses sujets innocents, expirant sur la roue et dans les bûchers, on vantait sa justice et même sa clémence. Dans les lettres , dans les mémoires du temps, on parlesouventdu sanguinaire BaviUe comme d'un grand homme. Tel est le malheureux sort d un prince qui accorde sa confiance à des prêtres , et qui , trompé par eux, laisse gémir sa nation sous le joug de la superstition. Louis aimait la gloire , et û marchandait honteusement la conscience de ses sujets : û voulait faire régner les lois , et il envoyait des soldats vivre à discrétion chez ceux qui ne pensaient point comme son confesseur. Il était flatté qu'on lui trouvât de la grandeur dans l'esprit , et il signait chaque mois des édits pour régler de quelle religion devaient être les marmitons , les maîtres en fait d'armes et les écuyers de ses États; il aimait la décence, et les soldats, envoyés par ses ordres , donnaient le fouet aux filles prolestantes pour les convertir.
Qu'il nous soit permis de faire ici quekjues réflexions sur les causes de nos derniers troubles de
religion.
L'esprit des réformés n'a été républicain que dans les pays où les souverains se sont montrés leurs ennemis. Le clergé protestant de Danemark a été un des principaux agents delà révolution qui a établi
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raulorité absolue. En Fi-ance, sous Louis XIII, les ministres proteslants les plus éclairés éciivirent pour exhorter les peuples à obéir aux loiu du prince; n'exceptant que les cas où les lois ordonnent positivement une action contraire à la loi de Dieu. Mais on se plaisait à les contraindre à ce qu'ils regardaient comme des actes d'idolâtrie. On les forçait, par une foule de petites injustices, à se jeter entre les bras des factieux; tandis qu'il n'aurait fallu qu'exécuter fidèlement l'édit de ÎSantes, pour ôter à ces factieux l'appui des léformés. Cet édit de Nantes, à la vérité, ressemblait plus à une convention entre deux partis, qu'à une loi donnée par un prince à ses sujets. Une tolérance absolue auiait été plus utile à la nation , plus juste, plus propre à conserver la paix , qu'une tolérance limitée; mais Henri IV n'osa l'accorder, pour ne pas déplaire aux catholiques; et les protestants ne comptaient point assez sur son autolité , pour se contenter d'une loi de tolérance, quelque étendue qu'elle pût être.
Il eût été facileà Richelieu, et plus encore à Louis XIV, de réparer ce désordre en étendant la tolérance accordée par l'édit , et en détruisant tout le reste. i\Iais Richelieu avait eu le malheur de faire quelques mauvaisouvragesdethéologie, et lesproteslantslesavaient réfutés. Louis XIV, élevé, gouverné par des prêtres dans sa jeunesse, entouré de femmes qui joignaient les faiblesses de la dévotion aux faiblesses de l'amour, et de ministres {|ui croyaient avoir besoin de se couvrir du manteau de l'hypocrisie, ne put jamais soulevei- un coin du bandeau cpie la suj)erstiti()n avait jeté
SUR VOLTAIRE. l\']?>
sur ses yeux. Il croyait tjue l'on n'était huguenot de bonne foi que faute d'élre instruit, et la bassesse de ses courtisans qui, en vendant leur conscience, faisaient seml)]ant de se convertir par conviction , l'affermissait dans cette idée.
Ses ministres semblaient choisir les movens les plus sûrs pour forcer les protestants à la révolte : on joignait l'insulte à la violence, on outrageait les femmes, on enlevait les enfants à leurs pères. On semlîlait se plaire à les irriter , à les plonger dans le désespoir par des lois souvent opposées, mais toujours oppressives , qu'on faisait succéder de mois en mois. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait eu parmi les protestants des fanatiques, et que ce fanatisme ait à la fin produit des révoltes. Elles éclatèrent dans les Cévennes, pays alors impraticable , habité par un peuple à demi sauvage, qui n'avait jamais été subjugué ni par les lois, ni par les mœurs; livré à un intendant violent par caiactère, inaccessible à tout sentiment d'humanité, mêlant le mépris et l'insulte à la cruauté, dont l'âme trouvait un plaisir barbare dans les supplices longs et recherchés, et qui, instrument ambitieux et servile du despotisme et de la superstition de son maître, voulait mériter par des meurtres et par l'oppression d'une piovince, l'honneur d'opprimer en chef la nation.
Quel fut le fruit des persécutions deLouisXIVPUne foule de ses meilleurs sujets emportant, dans les pays étiangers, leurs richesses et leur industrie ; les armées de ses ennemis, grossies par des régiments français, qui joignaient les fureurs du fanatisme et
(le la vengeance à leur valeur naUnelle; la haine de la moitié de l'Europe, une guerre civile ajoutée aux malheurs d'une guerre étrangère, la crainte de voir ses provinces livrées aux étiangers par les Français, et l'humiliante nécessité de faire un traité avec un 2;arcon boulanojer.
Voilà ce que le clergé célébrait dans des harangues, ce que la flatterie consacrait dans des inscriptions et sur des médailles.
Après lui, les protestants furent tranquilles et soumis. Albéroni forma inutilement le projet absurde de les engager à se soulever contre le régent, c'està-dire, contre un prince tolérant par raison , par politique et par caractère, pour se donner un maître, pénitent des jésuites , et qui s'était soumis au joug honteux de l'inquisition. Pendant le ministère du duc de Bourbon , l'évéque de Fréjus, qui gouvernait les affaires ecclésiastiques, fit rendre, en 1724, contre les protestants, une loi plus sévèie que celles de Louis XIV; elle n'excita point de troubles, parce qu'il n'eut garde de la faire exécuter à la rigueur. Aussi indifférent pour la religion que le régent , il ne voulait ([n'obtenir le chapeau de cardinal, malgié l'opposition secrète du duc de Bourbon. Il trahissait, par cette conduite, et son pays , et le souverain qui lui avait accordé sa confiance; mais quand le cardinalat est le prix de la trahison , cjuel prêtre est resté fidèle?
Sous Louis XV, les protestants furent traités avec modération, sans qu'on ait rien changé cependant aux lois poilées contre eux: leui- fortune, leur état , celui
SUR VOLTAIRK. 4?^
de leurs enfants, ne sont appuyés que sur la bonne foi. Ils ne peuvent faire aucun acte de religion sans encourir la peine des galères; il sont exclus, non-seulement des places honorables, mais de la plupart des métiers. Nous devons espérer que la raison, qui, à la longue, triomphera du fanatisme, et la politique, qui dans tous les temps l'emporte sur la superstition, détruiront enfin ces lois. La tolérance établie dans toute l'Europe, hors l'Italie, l'Espagne et la France, rAméri(|ue appelle l'industrie et offre la liberté, la tolérance et la fortune à tont homme qui , ayant un métier, voudra quitter son pays; et la politique ne permettra point de laisser subsister plus longtemps des lois qui mettent en contradiction l'amour naturel de la patrie, avec l'intéiét et la conscience, et elles pourraient amener des émigrations plus funestes que celles du siècle dernier, et nous faire perdre en peu d'années tous les avantages du commerce , dont la révolution de l'Amérique doit être la source.
Sur le titre de Monseigneur accordé à la noblesse non titrée et aux
secrétaires cFEtat ( i ) .
Louis XIV a décidé que la noblesse non titrée donnerait le monseigneur aux maréchaux de Fiance , et elle s'y est soumise sans beaucoup de peine : chacun espèie devenir monseigneur à son tour.
Le même prince a donné des prérogatives particulières à ({uel(|ues familles. Celles de la maison de Lorraine ont excité peu de réclamations , et mainle-
(i) Tome .\XXV11I, p. /,3i.
liant il est assez difficile à l'uigueil d'un gentillionime de se croiie absolument l'ésjal d'hommes sortis d'une maison incontestablement souveraine depuis sept siècles, qui a donné deux reines à la France, qui enfin est montée sur le trône impérial.
Les honneurs des maisons de Bouillon et de Rohan ont souffeit pkis de difficultés. On ne peut nier qu'elles n'aient existé pendant longtemps sans être distinguées du reste de la noblesse. D'autres familles sont parvenues à posséder de petites souverainetés comme celle de Bouillon. Un grand nombre pourrait également citer de grandes alliances, et si on donnait un rang distingué à tous ceux que les généalogistes font descendre des anciens souverains de nos provinces, il y aurait presque autant d'altesses que de marquis ou de comtes.
Louis XIV avait ordonné aux secrétaires d'Etat de donner le monseigneur et Yaltesse aux gentilshommes de ces deux maisons; mais ceux des seciétaires d'État qui ont été tirés du corps de la noblesse se sont crus dispensés de cette loi en qualité de gentilshommes. Louvois s'y soumit; et il écrivit un jour au chevalier de Bouillon :
Monseigneur , si votre altesse ne change pas de conduite , je la ferai mettre dans un cachot. Je suis avec respect, etc.
Maintenant ces princes ne répondent point aux lettres où l'on ne leur donne pas le monseigneur et Yaltesse, à moins qu'ils n'aient besoin de vous, et la noblesse leur lefuse l'un et l'autre, à moins qu'elle n'ait besoin d'eux. Quand un gentilhomme (|ui a un
peu de vanité passe un acte avec eux, il leur laisse prendre tous les titres qu'ils veulent, mais il ne manque pas de protester contre ces titres chez son notaire. La vanité- a deux tonneaux comme Jupiter, mais le bon est souvent bien vide.
LOUIS XVI (i).
Non-seulement Louis XVI a été sacré, ce qui, dans ce siècle, ne pouvait avoir d'autre avantage que de prolonger un peu, parmi le peuple, le règne de la superstition, et de valoir de gros profits aux fournisseurs de la cour, mais même il a touché des écrouelles , suivant l'usage établi. Louis XV en avait touché à son sacre. Une bonne femme de Valenciennes imagina qu'elle ferait fortune, si elle pouvait faire accroire que le roi l'avait guérie. Moitié espérance, moitié crainte, des médecins constatèrent la guérison. L'intendant de Valenciennes (d'Àrgenson) s'empressa d'en envoyer le procès-verbal authentique; il reçut des bureaux la réponse suivante : Monsieur, la prérogative qu ont les rois de France de miérir les écrouelles est établie sur des preuves si autJientirpies , quelle na pas besoin d'être confirmée par des faits particuliers. Un siècle plus tôt, les bureaux eussent mis leur politique à paraître dupes. Un siècle plus tard, aucun intendant n'osera plus
(i) Voltaire, ^ome XVI , p. 56o.
leur envoyer des procès-verbaux de miracles, quand même il serait capable d'y croire.