MONARCHIE
Sur la monarchie et le despotisme (i).
Il ne peut y avoir aucune autre différence entre le despotisme et la monarchie, que l'existence de certaines règles, de certaines formes, de certains principes, consacrés par le temps et l'opinion, et dont le monarque se fait une loi de ne pas s'écarter. S'il n'est lié que par son serment , par la crainte d'aliéner les esprits de sa nation, le gouvernement est monarchique; mais s'il existe un corps, une assemblée, du consentement des([uels il ne puisse se passer lorsqu'il veut déroger à ces lois premières; si ce corps a le droit de s'opposer à l'exécution de ses lois nouvelles, lorsqu'elles sont contiaires aux lois établies; dès lors il n'y a plus de monarchie, mais une aiistocratie. Le monarque, pour être juste, est censé devoir respecter les règles consacrées par l'opinion , tandis que le despote n'est obligé de respecter ([ue les piemiers principes du droit naluiel , la religion, les mœurs. La différence est moins dans la forme de la constitution que dans l'opinion des
(i) Voltaire, lomc XLV, p. i56.
peuples, qui ont une idée plus ou moins étendue de ce qui constitue les droits de l'homme et du citoyen.
Or il est difficile, en admettant cette explication , de deviner poiuquoi il faut cju'il y ait dans une monarcliie un corps d'hommes jouissant de privilèges héréditaires. Les privilèges sont une charge de plus pour le peuple, un découragement pour tout homme de mérite qui ne fait point partie de ce corps. M. de Montesquieu pouvait-il croire que, dans un pays éclairé, un homme sans nohlesse, mais ayant de l'éducation , n'aurait pas autant de noblesse d'âme, d'honeur pour les bassesses, qu'un gentilhomme ? Croyait-il que la connaissance des droits de l'humanité ne donne pas autant d'élévation que celle des prérogatives de la noblesse? Ne vaudrait-il pas mieux cherchera donner aux âmes des hommes de tous les états plus d'énergie, que de vouloir conserver dans celles des nobles quelques restes de l'orgueil de leur ancienne indépendance? INe serait-il point plus utile au peuple d'une monarchie, de chercher les moyens d'y établir un ordre plus simple, au lieu d'v conserver soigneusement les restes de l'anarchie?
11 est sûr que dans toute monaichie modérée, où les propriétés sont assurées, il y aura des familles (jui, ayant conservé des richesses, occupé des places, rendu des services pendant plusieurs générations, obtiendront une considération héréditaire. Mais il y a loin de là à la noblesse, à ses exemptions, à ses prérogatives, aux chapitres nobles , aux tabourets, aux cordons, aux cerlilicats des généalogistes, à
toutes ces inventions nuisibles ou ridicules, dont une monarchie peut sans doute se passer.
L'auteur de cette note prend la liberté d'assurer ses lecteurs, s'il en a , qu'en plaidant la cause du bonheur du peuple contre la vanité des nobles, ce ne sont point du tout ses intérêts qu'il défend ici.
IMONARCHIES.
Sur l'opinion de Voltaire, que les particuliers sont taxés avec moins de disproportion dans les républiques que dans les monarchies ( I ) .
Avouons que s'il y a quelques républiques où l'on fasse semblant de consulter la nation, il n'y en a peut-être pas une seule où elle soit réellement consultée.
Avouons encore qu'en Angleterre, à l'exemption près de tout impôt personnel, il y a dans les taxes autant de disproportion, de gênes, de faux frais, de poursuites violentes, que dans aucune monarchie. Avouons, enfin , qu'il est très-possible que, dans une république, le corps législatif soit intéressé à maintenir une mauvaise administration d'impôts, tandis qu'un monarque ne peut y avoir aucun intérêt. Ainsi le peuple d'une république peut avoir à craindre, et Teireur, et la corruption de ses chefs, au lieu que les sujets d'un monarque n'ont que ses erreurs à redouter.
(i) Voltaire, tome XXXIX, p. 283.
MOINÂRCHIQUE.
Sur l'État monarchique et sur l'État républicain (i).
Il n'y a qu'un esclave qui puisse dire qu'il préfère la royauté à une république bien constituée, où les hommes seraient vraiment libres, et où jouissant, sous de bonnes lois, de tous les droits qu'ils tiennent de la nature, ils seraient encore à l'abri de toute oppression étrangère ; mais cette république n'existe point et n'a jamais existé. On ne peut choisir qu'entre la monarchie, l'aristocratie et l'anarcbie; et, dans ce cas, un liomme sage peut très-bien donner la préférence à la monarchie; surtout s'il se défie d'un sentiment naturel , qui le porte à préférer la constitution républicaine, non parce que tous les hommes y sont libres, mais parce qu'il se croit fait pour y devenir un de leurs maîtres. Ajoutons que, sur les objets les plus importants pour les hommes, la sûreté , la liberté civile , la propriété , la répartition des impôts, la liberté du commerce et de l'industrie , les lois doivent être les mêmes dans les monarchies ou dans les républiques ; ((ue, sur ces objets, l'intérêt du monarque se confond avec l'intérêt général, au moins autant que celui d'un corps législatif. Les principes qui doivent dicter les lois sur tous ces objets, puisés dans la nature des hommes, fondés sur la raison , sont indépendants des différentes formes de constitution politique. Il est malheureux
(i) Voltaire, tome XL, p. 268.
que le célèbre Montesquieu , non-seulement ait méconnu celte vérité, mais qu'il ait fondé presque tout son ouvrage sur le préjugé contraire, que l'autorité de son nom soutient encore parmi un grand nombre de ses admirateurs.
MONNAIES (i).
La livre numéraire n'est qu'une dénomination arbitraire qu'on emploie pour exprimer une certaine partie d'un marc d'argent. Cette proposition , le marc d'argent vaut 5o liv. , est l'équivalent de celle-ci: j'appelle livre , la cinquantième partie du marc d'argent. Ainsi, un édit qui prononcerait que le marc d'argent vaudrait cent livres, ne ferait autre chose que de déclarer que dans la suite on donnera, dans les actes, le nom de livre à la centième partie du marc d'argent, au lieu de donner ce nom à la cinquantième. Cette opération est donc absolument indifférente en elle-même; mais elle ne l'est pas dans ses effets.
Il est d'un usage général d'expiimer en livres la valeur de tous les engagements pécuniaires; si donc on change cette dénomination de livre, et qu'au lieu d'exprimer la cinquantième partie d'un marc d'argent , par exemple , elle n'en exprime que la centième, tout débiteur, en payant le nombre de livres qu'il s'est engagé de payer, ne donnera réellement (jue la moitié de ce qu'il devait.
(i) Voltaire, tome XX , p. aSa.
Ainsi , ce changement , purement grammatical , devient Téqui valent du retranchement de la moitié des dettes, ou des obligations payables en argent.
D'où il résulte, pour un État qui ferait une opération semblable :
1° Une réduction de la dette pubHque à la moitié de sa valeur, ce qui est faire une banqueroute à cinquante pour cent de perte ;
2° Une diminution de moitié dans ce que TÉtat paye en gages, en appointements, en pensions, ce qui fait une économie de moitié sur les places inutiles ou jugées telles, et une diminution sur les places utiles et trop payées ; car on sent que, pour les places utiles, une augmentation de gages devient une suite nécessaire de cette opération ;
3° Une diminution aussi de moitié dans les impôts qui ont une évaluation fixe en argent : on les augmente pioportionnellement dans la suite; mais cette augmentation se fait moins promptement que le changement des monnaies. Souvent un gouvernement faible a profité de cette circonstance, pour faire, dans la forme des impots, des changements qu'il n'aurait osé tenter directement ;
4° Une perte de moitié pour les particuliers créanciers d'autres particuliers ; injustice qu'on leur fait sans aucun avantage pour l'Etat;
5° Un mouvement dans le prix des denrées, qui dérange le commerce, parce que les denrées ne peuvent pas doubler de prix sur-le-champ, ni aussi promptement que l'argent.
Ainsi , cette opération est une manière de faire
une banqueroute , et de manquer à ses engagements, qui entraîne, de plus, avec elle, une injustice envers un très-grand nombre de citoyens , même de ceux qui ne sont pas créanciers de l'État , une secousse dans le conniierce, et du désordre dans la perception des impôts.
Mais si, dans quelque État de l'Europe, on établissait un système plus raisonnable sur les monnaies , que celui qui est adopté cbez presque toutes les nations, et qu'on fût obligé, pour donner à ce système plus de perfection et de simplicité, de cbanger la valeur de la livre numéraire , alors on éviterait les inconvénients dont nous venons de parler, et on se mettrait à l'abri de toute injustice, en déclarant que tout ce qui devait être payé en livres anciennes, ne pourrait être acquitté qu'en payant, non le même nombre de livres nouvelles, mais un nombre de ces livres qui représenterait un égal poids d'argent.
Voici maintenant en quoi nous croyons que devraient consister les changements dans les monnaies :
1° A rapporter toutes les évaluations en monnaies à un certain poids d'un seul des deux métaux précieux, à l'argent, par exemple, et à ne fixer aucun rapport entre la valeur de ce métal et celle de l'autre, de l'or, par exemple. En effet, toute différence entre la proportion fixée et celle du commerce , est une source de profit pour quelques particuliers, et de perte poui' les autres.
2° A changer les dénominations et les monnaies, de manière que chaque monnaie répondît à un nombre exact des divisions de la livre numéraire
et du marc d'argent, et que les divisions de la livre numéraire et celles du marc d'argent eussent entre elles des rapports exprimés par des nombres entieis et ronds. L'usage contraire a concentré entre un petit nombre de personnes la connaissance de la valeur réelle des monnaies, et, dans tout ce qui a rapport au commerce, toute obscurité, toute complication est un avantage accordé au petit nombre sur le plus grand. On pourrait joindre à l'empreinte, sur chaque monnaie, un nombre qui exprimerait son poids; et sur celles d'argent {voyez n° I), sa valeur numéraire.
3" A faire les monnaies d'un métal pur : i° parce que c'est un moyen de faciliter la connaissance du rapport de leur valeur avec celui des monnaies étrangères, et de procurer à sa monnaie la préférence dans le commerce sur toutes les autres ; i° parce que c'est le seul moyen de parvenir à l'unifoimité du titre des monnaies entre les différentes nations; uniformité qui serait d'un grand avantage. L'uniformité dans un seul Etat s'établit parla loi; elle ne peut s'établir entre plusieurs que lorsque la loi ne s'appuie que sur la nature, et ne fixe rien d'arbitraire.
4^ A ne prendie de profit sur les monnaies, ((ue ce qui est nécessaire pour faire la dépense de leur fabrique. Cette fabrique a deux paities : les opérations nécessaires pour préparer le métal à un titre donné, et celles qui réduisent le métal en pièces de monnaies. Ainsi on rendrait, pour cent marcs d'argent en lingots, cent marcs d'argent monnayé, moins le prix de l'essai , et celui de leur conversion en IV. 32
monnaie. On rendrail , poui- cent marcs d'argent , allié à un centième, neuf marcs d'argent monnayé, moins les frais nécessaires pour l'affiner et le réduite ensuite en monnaie.
Ces moyens très-simples auraient l'avantage de rendre si clair tout ce qui regarde le commerce des matières d'or et d'argent et la monnaie, que les mauvaises lois sur ce commerce, et les opérations pernicieuses sur les monnaies, deviendraient absolument impossibles.
MONTESQUIEU (i).
Il n'a établi nulle part de distinction entre ce qu'il appelle monarchie et ce qu'il appelle despotisme. Si, dans la monarchie, les corps intermédiaires ont le droit négatif, elle devient une aristocratie ; s'ils ne l'ont pas, il n'y a d'autre différence entre les monarchies de l'Europe et les empires de l'Orient, que celle des mœurs et des formes légales. Dans tous ces États, il y a des règles générales, des formalités reconnues dont jamais le souverain ne s'écarte. Le conseil du prince y est également supérieur à tous les tribunaux, dont il réforme à son gré les décisions. Le prince y décide également, d'une manière arbitraire, ce qu'on ai)pelle affaire d'État. Mais comme il y a plus de lumières en Europe, les tribunaux y sont mieux réglés, et les lois laissent moins de questions à décider à la volonté particulière des juges. Comme
(i) Voltaire, tome XXXIV, p. 23o.
les mœurs y sont plus douces, les conseils des rois euiopéens cherchent à montrer de la modération , et ceux des rois asiatiques à inspirer la terreur. Enfin, une prison, dont le terme n'est pas fixé, est la plus forte peine que les monarques européens imposent de leur volonté seule, tandis que les despotes commandent souvent des exécutions sanglantes. Qu'on examine avec attention tous les gouvernements absolus, on n'y verra d'autres différences que celles qui naissent des lumières , des mœurs , des opinions des différents peuples.
Sur cette distinction chimérique de Montesquieu : La vertu est le principe des républiques, l'honneur l'est des monarchies (i).
Cette idée de Montesquieu a été regardée par les uns comme un principe lumineux , et par d'autres, comme une subtilité démentie par les faits. Qu'il nous soit permis d'entrer, à cet égard , dans quelques discussions :
r Montesquieu, en disant que la vertu était le principe des républiques, et l'honneur celui des monarchies, n'a point voulu parler sans doute des motifs qui dirigent les hommes dans leurs actions particulières. Partout l'intérêt et un certain principe de bienveillance pour les autres qui ne quitte jamais les hommes, sont le motif le plus fréquent; la crainte de l'opinion le second; l'amour de la vertu est le dernier et le plus rare. Dans certains pays, la
(i) Voltaire, tome XXXIV, p. 'i.i.';.
5oO NOTES
teireur ou les espérances religieuses tiennent lieu presque généralement de l'amour de la vertu.
11 est donc vraisemblable que, par principes des différents gouvernements, Montesquieu a entendu seulement les motifs qui y font agir les hommes dans leurs actions publiques, dans celles qui ont rapport aux devoirs de citoyens.
Or, sous ce point de vue, les républiques étant l'espèce de gouvernement où les hommes peuvent tirer le plus d'avantage de l'opinion publique, paraissent devoir être les constitutions dont l'honneur soit plus particulièrement le principe.
2° L'expression de Montesquieu peut avoir encore un autre sens : elle peut signifier que, dans une monarchie, on évite les mauvaises actions comme déshonorantes, et, dans une république, comme vicieuses : si par vicieuses on entend contraires à la justice naturelle, cette opinion n'est pas fondée; la morale des républicains est très-relâchée : en général ils se permettent, sans scrupule, tout ce qui est utile à l'intérêt de la patrie, ou à ce que leur parti regarde comme l'intérêt de la patrie; tout ce qui peut leur mériter l'estime de leurs concitoyens ou de leur parti. Us sont donc moins guidés par la véritable vertu que par l'honneur et la justice d'opinion.
3° Il y a enfui un tioisième sens : Monlesquieu a-t-il voulu dire que dans les monarchies on fait, T)ar amour de la gloire, ce que dans les lépubliques )n fait par esprit patriotique? Dans ce sens nous ne pouvons être de son avis : l'amour de la gloire, la crainte de l'opinion est un ressort de tous les gou-
SUR VOLTAIRE. 5oi
vernemenls. H aurait fallu dire, dans ce sens, que l'honneur et la vertu sont le principe des républiques, l'honneur seul celui des monarchies; mais il y aurait eu encoie une autre observation à faire : c'est qu'il existe dans toute constitution où le bien est possible, un esprit public, un amour de la pairie * différent du patriotisme républicain; cet esprit public tient à l'intérêt que tout homme qui n'est point dépravé prend nécessairement au bonheur des hommes qui l'entourent, au penchant naturel que les hommes ont pour ce qui est juste et raisonnable. Une mauvaise constitution, un établissement mal dirigé, choquent l'esprit, comme une table dont les pieds n'auraient pas la même forme choquerait les yeux. 11 fallait donc se borner à dire que lamour du bien public n'est pas le même dans les monarchies que dans les républiques; qu'il est dans ces dernières plus actif, plus habituel, plus répandu; mais que dans les monarchies il est souvent plus éclairé, plus pur, moins contraire à la morale universelle.
Une opinion susceptible de tant de sens différents , et qui dans aucun n'est rigoureusement exacte, ne peut guère êtie utile pour apprendre à juger des effets bons ou mauvais d'une loi.
Sur l'opinion de Montesquieu , relativement à la conquête de l'Amérique (i).
Les conquêtes en Américjue et les mines du Pérou enrichirent d'abord les rois d'Espagne; mais les
(i) Voltaire, tome XLV , p. 389.
mauvaises lois ont ensuite empêché l'Espagne de profiter des avantages qu'elle eût dû retirer de ses colonies. Montesquieu n'avait aucune connaissance des principes politiques relatifs à la richesse, aux manufactures, aux finances, au commerce. Ces principes n'étaient point encore découverts, ou du moins n'avaient jamais été développés, et le caractère de son génie ne le rendait pas propre aux recherches qui exigent une longue méditation, une analyse rigoureuse et suivie. 11 lui eût été aussi impossible de faire le traité des richesses de Smith , que les principes mathématiques de Newton. Nul homme n'a tous les talents; ce que ne veulent jamais comprendre, ni les enthousiastes, ni les panégyristes.
MORT (SLIR L4 PEIIYE DE ) (l).
Depuis l'avènement d'Elisabeth, on n'a puni de mort en Russie qu'un très-petit nombre de personnes dont on a jugé que la vie pouvait être dangereuse. L'empereur vient d'abolir la peine de mort dans ses Etats. Dans ceux du roi de Prusse, l'assassinat est le seul crime capital, du moins parmi les délits civils. Avouons que, dans ce prétendu siècle de corruption et de déliie, la raison et l'humanité ont pourtant gagné quelque chose. Croirait-on que dans la canaille de la littérature française, il s'est trouvé (juelques hounnes assez imbéciles et assez lâches
^i) VoltJiirr, tomn XT^V, p. 279.
pour prendre le parti des bourreaux contre les philosophes? Eh ! Messieurs, déchirez nos ouvrages, calomniez nos piincipes ou nos actions, dénoncez nos personnes; mais du moins, quand nous crions d'épargner le sang des hommes, n'excitez point à le verser.