‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 159 sur 183 · PIERRE LE GRAND · texte numérisé non relu

PIERRE LE GRAND

Sur différents règlements de ce prince (i).

Taxer les denrées nécessaires à la ^ie, obliger les gens riches de faire bâtir des maisons dans une capitale nouvelle, contraindre les chariots et les bateaux qui revenaient à vide à se charger de matériaux pour Pétersbourg, ce sont autant d'actes de tyrannie qu'on peut excuser par l'ignorance qui régnait encore en Europe sur des objets si simples. La suppression de la mendicité est un projet chimérique qu'on cherche à réaliser par des moyens barbares. 11 est contre la justice d'empêcher un homme de faire l'aumône, et un autre de la demander. Ce sont les mauvaises lois et la mauvaise administration qui multiplient les mendiants ; et lorsque le nombre en devient trop grand, ce ne sont pas ceux qui mendient, mais ceux qui gouvernent qu'il faudrait punir.

Nous ne dirons rien de la manière d'encourager le commerce par des privilèges. Le czar avait sur l'administration les mêmes principes que les gens éclairés de son siècle, et c'est tout ce qu'on peut exiger d'un prince.

PIERRE LE GRAIN D ET J. J. ROUSSEAU (2). Pour juger un prince, il faut se transporter au

(i) Voltaire, tome XXIV, p. 322.

(2) Voltaire, tome XL, p. 3 14.

lemps où il a vécu. Si Rousseau, en disant que Pierre V^ n'a pas eu le vrai génie, a voulu dire que ce prince n'a point créé les principes de la législation et de l'administration publique, principes absolument ignorés alors en Europe, un tel reproche ne nuit point à sa gloire. Le czar vit que ses soldats étaient sans discipline, et il leur donna celle des nations de l'Europe les plus belliqueuses. Ses peuples ignoraient la marine, et en peu d'années il créa une flotte formidable. Il adopta pour le commerce les principes des peuples qui alors passaient pour les plus éclairés de l'Europe. Il sentit que les Russes ne différaient des autres Européens que par trois causes: la première était l'excessif pouvoir de la superstition sur les esprits, et l'influence des prêtres sur le gouvernement et sur les sujets; le czar attaqua la superstition dans sa source, en détruisant les moines par le moyen le plus doux, celui de ne permettre les vœux qu'à un âge où tout homme qui a la fantaisie de les faire est à coup sûr un citoyen inutile.

Il soumit les prêtres à la loi, et ne leur laissa qu'une autoiité subordonnée à la sienne, pour les objets de l'ordre civil , que l'ignorance de nos ancêtres a soumis au pouvoir ecclésiastique.

La seconde cause qui s'opposait à la civilisation de la Russie, était l'esclavage presque général des paysans, soit artisans, soit cultivateurs; Pierre n'osa directement détruire la servitude, mais il en prépara la destruction , en formant une armée qui le rendait indépendant des seigneurs de terre, et le mettait en état de ne les plus craindre, et en créant dans sa

nouvelle capitale, au moyen des étrangers appelés dans son empire, un peuple commerçant, industrieux et jouissant de la liberté civile.

La troisième cause de la barbarie des Russes était l'ignorance. Il sentit qu'il ne pouvait rendre sa nation puissante qu'en l'éclairant, et ce fut le principal objet de ses travaux; c'est en cela surtout qu'il a montré un véritable génie : on ne peut assez s'étonner de voir Rousseau lui reprocher de ne s'être pas borné à aguerrir sa nation; et il faut avouer que le Russe, qui, en 1700, devina l'influence des lumières sur l'état politique des empires , et sut apercevoir que le plus grand bien qu'on puisse faire aux hommes, est de substituer des idées justes aux préjugés qui les gouvernent, a eu plus de génie que le Genevois, qui, en 1760, a voulu nous prouver les grands avantages de l'ignorance.

Lorsque Pierre monta sur le trône, la Russie était à peu près au même état que la France, l'Allemagne et l'Angleteire au xi^ siècle. Les Russes ont fait, en quatre-vingts ans que les vues de Pierre ont été suivies, plus de progrès que nous n'en avons fait en quatre siècles; n'est-ce pas une preuve que ces vues n'étaient pas celles d'un homme ordinaire?

Quant à la prophétie sur les conquêtes futures des ïartares, Rousseau aurait dii observer que les Barbares n'ont jamais battu les peuples civilisés, que loiscjue ceux-ci ont négligé la tactique, et que les peuples nomades sont toujours trop peu nombreux pour être redoutables à de giandes nations qui ont des armées. Il est différent i\c détrôner un despote

SUR VOLTAIRE. Si']

pour se mettre à sa place, de lui imposer un tribut après l'avoir vaincu , ou de subjuguer un peuple. Les Romains conquirent la Gaule, l'Espagne; les chefs des Goths et des Francs ne firent que chasser les Romains et leur succéder.

PLATON (i).

M. de Voltaire s'est égayé quelquefois sur Platon , dont le galimatias , regardé autrefois comme sublime, a fait plus de mal au genre humain qu'on ne le croit communément.

Il est difficile de comprendre comment un philosophe qui écrivit sur la porte de son école : Que celui qui ignore la géométrie ii entre point ici; qui fit lui-même des découvertes dans celte science, dont les premiers disciples inventèrent les sections coniques, dont l'école produisit presque tous les géomètres et les astronomes de la Grèce, qui enfin fut le fondateur d'une secte de sceptiques; comment Platon, en un mot, put débiter si sérieusement tant de rêveries dans ses dialogues , écrits d'ailleuis avec tant d'éloquence , et où l'on trouve souvent tant d'esprit , de bon sens et de finesse.

On peut croire qu'effrayé par l'exemple de Socrate, il ne voulut révéler, dans ses dialogues, que la demi-philosophie , qu'il croyait à la portée du vulgaire. Il espérait qu'à la faveur de ses systèmes,

(i) Voltaire, tome XLV, p. 4^5.

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des tableaux par lesquels il amusait riruagiiiation, des détours agréables par lesquels il conduisait ses lecteurs , il pourrait faire passer un petit nombre de vérités utiles, sans s'exposer aux persécutions des prêtres et des aréopagites. Mais, par une falalité singulière, le sage esprit de doute, ce goût pour l'astronomie et les mathématiques, conservé dans l'école de Platon , tombèrent avec cette école; ses rêveries seules subsistèrent, devinrent des mystères sacrés, et régnent encore sur des esprits auxquels le nom de Platon n'est pas même parvenu.

Aristote, son disciple et son rival, prit une autre route; il se bornait à exposer,, avec simplicité, ce qu'il croyait vrai. Son histoire des animaux, et même sa physique, pouvaient appiendre aux Grecs à connaître la nature et à l'étudier. L'idée de réduire le raisonnement à des foimes techniques , est une des choses les plus ingénieuses que jamais l'esprit humain ait découvertes. Sa morale est le premier ouvrage où l'on ait essayé d'appuyer les idées de vice , de vertu, de bien et de mal, sur l'observation et sur la nature. Ses ouvrages sur l'éloquence et la poésie renferment des règles puisées dans la raison et dans la connaissance du cœur humain.

Mais, comme Pythagore, il fut trop au-dessus de son siècle. On sait que ce philosophe avait enseigné a ses disciples le vrai système du monde, et que peu de temps après lui cette doctrine fut oubhée par les Grecs, qui ne paraissaient s'en souvenir dans leurs écoles que pour la combattre. Mais les rêveries attribuées à Pythagore eurent des partisans jusqu'à la

SUR VOLTAIRH. 5^.C)

chute du paganisme. ,\ristote eut un sort semblable: sa méthode de philosopher ne passa point à ses disciples ; on ne chercha point à étudier la nature, à son exemple, dans les phénomènes qu'elle présente. Quelques subtilités métaphysiques, bonnes on mauvaises, extraites de ses ouvrages, des principes vagues de physique, tribut qu'd avait payé à l'ignorance de son siècle , devinrent le fondement d'une sectequi, s'étendant des Arabes aux Chrétiens, régna souverainement pendant quelques siècles dans les écoles de l'Europe, n'ayant plus rien de commun avec Aristote que son nom.

Ainsi, Platon et Aristote, après avoir été longtemps l'objet d'une espèce de culte, durent devenir presque ridicules aux piemières lueurs de la vraie philosophie. On ne les connaissait plus que par leurs erieurs et par quelques rêveries qui servaient de bases à des sottises sans nombre. C'est contre ces rêveries seules que M. de Voltaire s'est peimis de s'élever quelquefois, et aux dépens desquelles il ne croyait pas que le respect qu'on doit au génie de Platon ou d'Âristote iïùi i'enq)écher de faire rire ses lecteurs.

PLUQUET (i).

Dans un ouvrage intitulé : Dicdounaivc des hérésies ^ par un professeur de morale au collège royal , on a fait l'apologie de Sigismond; il est certain , ce-

; (i) Voltaire , tome XVII, p. 288.

53o NOTES

pendant, que son sauf-conduit fut violé par les Pères du concile, que lui-même s'en plaignit, mais qu'il n'eut le courage, ni de remplir ce qu'il devait à un de ses sujets arrêté contre la foi publique , ni de venger l'outrage fait à sa personne et à tous les souverains. De longs malheurs furent la punition de sa faiblesse, car il ne fut que faible; les Pères du concile furent seuls fourbes et barbaies. Une chose assez remarcjuable , c'est que, dans le xviii^ siècle, la première chaire de morale qui ait été fondée en France, ait eu pour premier professeur un homme qui a fait l'apologie de la conduite de Sigismond et du concile de Constance. Que dirions-nous des Turcs, s'ils s'avisaient de créer une chaire de géométrie, et qu'ils la donnassent à un homme qui aurait eu le malheur de trouver la quadrature du cercle?

POLIGINAC (le cardinal de).

Sur la brigue faite par le cardinal de Polignac , pour exclure l'abbé de Saint-Pierre de l'Académie française (i).

L'exclusion fut unanime à une voix près, celle de Fontenelle. Il raconta depuis qu'il avait entendu plus d'une fois un homme de la cour , membre de l'Académie, s'attribuer, devant l'abbé de Saint-Pierre et devant lui-même, le mérite de cette action de justice.

L'exemple de l'abbé de Saint-Pierre prouve qu'en

(i) Voltaire , tome XX, p. 17/,.

France il esl aussi dangeieux , pour un bomme de lettres qui ne veut que dire la vérité, de soutenir les opinions du gouvernement ou de les combattre.

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