‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 163 sur 183 · PROPOSITIONS MORALES · texte numérisé non relu

PROPOSITIONS MORALES

Sur leur réalité et leur -vérité ( i ).

L'idée de la justice, du droit, se forme nécessairement de la même manière, dans tous les êtres sensibles capables des combinaisons nécessaires pouiacquérir ces idées. Elles seront donc uniformes. Ensuite il peut airiver que ceitains êtres raisonneni

11) Vullairc, lomc XXX , |>. i'3i.

54o NOTES

mal d'après ces idées, les allèrenl en y mêlant des idées accessoires, etc. , comme ces mêmes êtres peuvent se tromper sur d'autres objets; mais puisque tout être raisonnant juste sera conduit aux mêmes idées en morale comme en géométrie, il n'en est pas moins vrai que ces idées ne sont point arbitraires, mais certaines et invariables. Elles sont, en effet, la suite nécessaire des propriétés des êtres sensibles et capables de raisonner ; elles dérivent de leur nature; en sorte qu'il suffit de supposer l'existence de ces êtres, pour que les propositions fondées sur ces notions soient vraies ; comme il suffit de supposer l'existence d'un cercle, pour établir la vérité des propositions qui en développent les différentes propriétés. Ainsi, la réalité des propositions morales, leur vérité, relativement à l'état des êtres réels , des bommes, dépend uniquement de cette vérité de fait: les bommes sont des êtres sensibles et intelligents.

PUCELLE (l'abbé) (i).

L'abbé Pucelle était neveu de M. de Catinat. Sa mère accordait à son frère aîné une préférence que les premières années de la jeunesse du cadet semblaient excuser, et qui cependant était la seule cause de ces erreurs, dans un bomme qui était né avec un caractère très -ferme et une âme ardente. Elle le désbérita; il n'avait encore aucun état, quoiqu'il eût été tonsuré dans son enfance. Son frère vint le trou-

(i) Voltaire, tome XII, p. 21.

ver quelques jours après, lui remit la fortune dont sa mère l'avait piivé, et lui annonça en même temps qu'il avait acheté pour lui une chai2;e de conseiller clerc au parlement de Paris, et obtenu sa nomination à une abbaye^ en ajoutant qu'il ne lui demandait d'autres preuves de reconnaissance que d'oublier l'injustice de sa mère. Le frère de l'abbé Pucelle mourut, peu de temps après, premier président du parlement de Grenoble.

Le conseiller au parlement de Paris se fit une grande réputation par son intégrité, par le courage avec lequel il défendit la liberté des citoyens contre les prétentions de la cour de Rome et du clergé. Comme le jansénisme était alors le prétexte de ses entreprises, les Parisiens le prirent pour un janséniste; mais sa véritable religion était l'amour des lois et la haine de la tyrannie sacerdotale : il n'en eut jamais d'autre.

PUISSANCE ECCLÉSIASTIQUE (i).

Les abus de la puissance ecclésiastique en Occident commencèrent à devenir sensibles vers la fin de la première race de nos rois ; les réclamations qui s'élevèrent contre elle datent du même temps, et elles ont continué sans interruption.

Jusqu'aux guerres contre les Albigeois, le clergé n'eut besoin, pour conserver sa puissance, que de livrer au supplice comme hérétiques tous ceux qui,

(i) Voltaire, tome XVIII, p. 1/4 5.

par ces réclamations, se faisaient un petit parti dans le peuple. Cet usage barbare de punir de mort pour les opinions, introduit dans l'Église chrétienne à la fin du quatrième siècle par le tyran Maxime , a subsisté depuis plus constamment ([u'aucun autre point delà discipline ecclésiasticpie. Les Albigeois ne s'étaient répandus cpie dans quelques provinces ; une croisade précliée contre eux étouffa cette hérésie dans le sang de deux ou trois cent mille hommes; les souverains de la Bohême commirent la faute de risquer leur trône, et de détruire leur pays pour assurer au clergé le maintien de sa puissance, et l'hérésie des Hussites fut anéantie. Ces événements avaient peu influé sur le reste de l'Europe. Chaque opinion n'était répandue que dans le pays où elle avait pris naissance. L'invention de l'imprimerie vint tout changer. Un auteur se faisait entendre à la fois dans tous les pays où sa langue était connue. Un hvre écrit en latin était lu dans toute l'Europe. Le clergé crut pouvoir employer, au seizième siècle, les mêmes armes qu'au treizième, et il se trompa : ceux qu'il persécutait plaidèrent leur cause au tribunal de toutes les nations, et la gagnèrent auprès de quelques-unes.

La destruction des abus de la puissance ecclésiastique était le vœu secret de tous les hommes instruits et vertueux, de tous les princes, de tous les magistrats de l'Europe. Mais, par malheur, ceux (jui attaquèrent ces abus étaient théologiens par élal; ils mêlèrent à leurs réclamations des opinions iliéologiques. Ces questions, sur lesquelles presque per-

sonne n'avait d'opinion précise ou bien arrêtée , et auxquelles le plus grand nombre n'avait jamais pensé, occupèrent bientôt tous les esprits, et chacun prit ou garda l'opinion qu'il crut la plus vraie.

Les hommes ne changèrent pas d'opinion, comme on le croit communément, mais chacun en adopta une, ou garda celle qu'il avait auparavant, sans savoir que ses voisins en eussent une autre.

Il eût été facile aux princes d'étouffer ces disputes, en ne paraissant point y attacher d'importance, et de faire le bien de leurs peuples en augmentant leur puissance et leurs propres richesses par la destruction des abus. L'indépendance de leur couronne et de leur personne assurée, tant d'ecclésiastiques inutiles rendus à la population et au travail , les biens de l'Église réunis au domaine de TÉtat, le peuple délivré de l'impôt qui se levait sur lui en frais de culte, en aumônes aux moines, en fêtes, en pèlerinages, en achat de dispenses ou d'indulgences; la superstition bannie avec la férocité, l'ignorance et la corruption, qui en sont les suites; que d'avantages poui" les souverains liès-peu riches de provinces dépeuplées, sans industrie et sans culture! Il n'eût fallu que vouloir : on n'eût trouvé dans les peuples, au premier moment, que de l'horreur pour les scandales et les extorsions du clergé, et de l'indifférence pour les dogmes. Cela est si vrai, que tous les princes qui ont voulu se séparer de Rome et réformer leur clergé , y ont réussi. La fausse politicpie de Charles V et de François l^*^ empêcha la révolution d'être générale et paisible. Ils ne songèrent qu'à l'intérêt (ju'ik

croyaient avoir, de se ménager l'appui du pape pour leurs guerres d'Italie, et ils se disputèrent à qui lui immolerait le plus de victimes humaines. Cependant, ni la protection du pape, ni les États qu'ils se disputaient, ne pouvaient augmenter leur puissance réelle autant que la réunion à leur domaine des bénéfices inutiles. La séculaiisatiou des évécliés et des abbayes d'Allemagne eût donné à Charles, dans l'Empire, une puissance plus grande que celle qu'il se flatta vainement d'acquérir, en allumant les gueires funestes qui ont manqué deux fois de causer la ruine de sa maison. Le récit de la diète de Nuremberg en 1623, et sa réponse au pape, prouvent que Charles eût alors été le maître d'établir la réfoime, sans exciter le moindre trouble. Peut-être l'opinion eût-elle eu la force de l'emportei- sur la mauvaise politique de ces princes; mais malheureusement une grande partie de ceux qui dominaient alors sur les opinions restèrent attachés à la religion romaine, qu'ils m-éprisaienl au fond du cœur autant que les subtilités théologiques des nouveaux sectaires ; les uns par crainte, par amour de la paix; d'autres dans l'idée que la réforme des abus devait être la suite infaillible, mais tranquille, du progrès des lumières, et qu'il ne fallait pas se hâter, de peur de tout perdre. Ils se trompèrent , et leur indifférence ou leur erreur a plongé l'Eurojie dans des malheurs auxquels nulle autre époque de l'histoire ne présente rien de comparable.

A la vérité, l'intolérance des protestants rend plus excusable la conduite de ceux qui refusèrent de se

SUR \'OLTA.IRE. S/jS

joindre à eux. Ils ne virent point que le principe d'examen adopté par les protestants conduisait nécessairement à la tolérance , au lieu que le principe de l'autorité, point fondamental de la croyance romaine, en écarte non moins nécessairement; qu'enfin l'intolérance des protestants, et même ce qu'ils avaient conservé de dogmes théoiogiques , n'était qu'un reste de papisme, que les principes mêmes sur lesquels la réforme était fondée devaient détruire un jour. Ils crurent que, puisqu'ils n'avaient que le choix de leurs chaînes, il valait mieux portei- celles que la naissance leur avait données, que d'en prendre de nouvelles, et ne se mêler de ces querelles que pour adoucir l'erreur des partis, puisque, dans tous ceux qui partageaient l'Europe, quiconque voulait penser d'après lui-même n'avait que le choix du silence ou du bûcher.

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