‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 162 sur 183 · PRINCES · texte numérisé non relu

PRINCES

Sur le parti que les princes ont à prendre , ou d'obéir au peuple en fait de religion , ou d'éclairer le peuple (i).

Le dernier parti serait le plus noble et le plus sûr. Les princes ont cru faire un grand trait de politique en se parant d'un zèle religieux, et ils n'ont fait par là que se mettre dans la dépendance des fanatiques de leur secte, et assurer aux partis politiques, soulevés contre eux, l'appui du fanatisme de toutes les autres; or cet appui seul a pu donnera ces partis la force de résister à l'autorité royale ou de la détruire.

Il n'est pas même nécessaire, pour la sûreté et l'indépendance d'un prince, qu'il s'occupe directement du soin d'éclairer ses sujets; il suffit qu'il cesse de protéger, et surtout de payer ceux dont le mé tier est de les trompei-.

Dans l'état actuel de l'Euiope, toute révolution prompte est impossible , à moins que le fanatisme religieux n'en soit un des mobiles. Ainsi, tous les soins que prend un prince pour protéger la religion et empêcher le peuple de secouer le joug des prêtres, n'ont d'autre effet que de conserver aux fac-

(i) Voltaire, loine XIX, |). 177.

tieiix. de ses États le seul moyen de renverser son trône qu'ils puissent employer avec succès.

Sur la défiance que doivent avoir les princes , des tnaximes séditieuses professées par le clergé (i ).

M. de Voltaire connaissait mieux que personne la liaison étroite et nécessaire qui existe entre ces maximes séditieuses et celles de l'intolérance religieuse; mais il fait ici au clergé de France, à la Sorbonne, aux jacobins, l'bonneui- de croire qu'ils les ont également abjurées.

Il n'est peut-être pas inutile d'observer que, dans les ouvrages où les curés de Paris reprochèrent aux jésuites la doctrine de l'homicide, ils avancèrent que l'assassinat n'est permis que dans le cas d'une révélation particulière, et que le droit de \ie et de mort est le. plus illustre uvantage des souverains ; le génie de Pascal s'abaissait à mettre en bon français ces maximes non moins insensées qu'abominables.

Observons encore qu'avant les troubles religieux du seizième siècle, les papes et le clergé exhortaient les princes à employer les supplices contre les novateurs, sous prétexte que de l'indépendance religieuse on vouchait passer à l'indépendance politicpie. Quelques années après, ils enseignèrent aux sujets à se révolter contie les princes hérétiques ou excommuniés. Maintenant ils sont revenus à la première maxime, (|u'ils cherchent à faire valoir contre les libres penseurs; nous laissons aux princes à tirer la

(OTonn; XIX, p. -Mj.

SUR VOLTAIRE. 5 3 y

conséquence, et à juger quelle confiance ils doivent avoir à une société d'hommes qui prêche tour à tour le pour et le contre, et n'a été constante que dans les principes qui font un devoir de conscience d'employer la guerre ou les supplices pour maintenir son autorité.

Sur r intérêt des princes à séparer la religion de l'État (i).

Les troubles religieux, qui ont si longtemps déchiré l'Europe, ont pour première origine la faute que firent les premiers empeieurs chrétiens de se mêler des affaires ecclésiastiques, à la sollicitation des prêtres qui, n'ayant pu, sous les empereurs païens, que diffamer ou calomnier leurs adversaires, espérèrent avoir sous ces nouveaux princes le plaisir de les punir. Soit mauvaise politique, soit vanité, soit superstition, on vit le féroce Constantin, non encore baptisé , paraître à la tête d'un concile. Ses successeurs suivirent son exemple, et les troubles qui ont depuis agité l'Europe furent la suite nécessaire de cette conduite. En effet, dès que l'on établit pour principe que les princes sont obligés en conscience de sévir contre ceux qui attaquent la religion de statuer une peine, quelle qu'elle soit , contre la profession ouverte ou cachée, l'exercice public ou secret d'aucun culte, la maxime que les peuples ont le droit, et même sont dans l'obligation de s'armer contre un prince hérétique ou ennemi de la religion , en devient une conséquence nécessaire. Les droits des

II) Tome XVIII, p. ,',75.

princes peuvent-ils balancer ceux (le la Divinitéméiiie? La paix temporelle niérite-t-elle d'être achetée aux dépens de la foi? Il n'est pas question ici d'accorder à des particuliei's le droit dangereux de se l'évolter; il existe un tribunal régulier qui prononce si le prince a mérité ou non de perdre ses droits; ainsi, les objections qu'on fait contre le droit de résistance soutenu par plusieurs publicistes, les restrictions qui rendent ce droit, pour ainsi dire, nul dans la pratique, ne peuvent s'appliquer à celui de se révolter contre un prince hérétique.

Je sais que les partisans de l'intolérance religieuse ont soutenu, suivant leurs intéiêts, tantôt les maximes séditieuses, tantôt les maximes contraires. Mais, entre deux opinions opposées, soutenues, suivant les circonstances, par un même corps, celle qui s'accorde avec ses principes constants ne doit-elle pas être regardée comme sa vraie doctrine? Cette proposition : Tout prince doit employer sa puissance pouidétruire l'hérésie; et celle-ci : Toute nation a droit de se soulever contre un prince hérétique, sont les conséquences d'un même principe. Il faut, si l'on veut raisonner juste, ou les admettre, ou les lejeter ensemble. Tout ce qu'on a dit poui- prouver que des prêtres intolérants peuvent être de bons citoyens, se réduit à un pur verbiage : faire jurer à vn prince d'exterminer les hérétiques, c'est lui faire jurer, en termes équivalents , qu'il se soumet à être dépouillé de son trône, si lui-même devient hérétique.

L'intérêt des piinces a donc été, non de chercher à j'églei- la religion, mais de séparer la religion de

l'ÉlaL, de laisser aux prêtres la libre disposition des sacrements, des censures, des fonctions ecclésiastiques ; mais de ne donner aucun effet civil à aucune de leurs décisions, de ne leur donner aucune influence sur les mariages, sur les actes qui constatent la mort ou la naissance; de ne point souffiir qu'ils interviennent dans aucun acte civil ou politique, et déjuger les procès qui s'élèveraient , entre eux et les citoyens, pour des droits temporels relatifs à leurs fonctions, comme on déciderait les procès semblables qui s'élèveraient entre les membres d^ine association libre, ou entre cette association et des particuliers. Si Constantin eût suivi cette politique, que de sang il eût épargné! Dans tous les pays où le prince s'est mêlé de la religion, à moins que, comme celle de l'ancienne Rome, elle ne fût bornée à de pures cérémonies, l'État a été troublé, le prince exposé à tous les attentats du fanatisme, et l'indifférence seule pour la religion a pu amener une paix durable.

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