SUICIDE
Le suicide peut être, dans certains cas, une faute contre la morale; mais il ne peut jamais devenir un délit; il n'offense directement ni les droits d'un autre homme ni ceux de la société. La peine infligée pour le suicide ne peut ni prévenir le crime ni le réparer; elle ne tombe point sur le coupable. Des mœurs féroces, une vile superstition ont inspiré à nos <^rossiers aïeux l'idée de ces farces barbares , et l'avarice y a joint la confiscation. Cette loi est pres([ue tombée en désuétude en France. Si on l'exécute encore quelquefois pour contenter les sols et amuser la popu-
(i) Voltaire, tome XL.
(a) Voltaire, tome XLV, p. 282.
lace, c'est contre des malheureux dont la famille, trop pauvre ou trop obscure, ne mérite pas que son honneur soit compté pour quelque chose.
Loi relative aux mères infanticides, en France [i).
Cette loi est du cardinal Bertrand, chancelier sous Henri H. Forcer une fdle à déclarer à un juge ce f|u'on appelle sa honte; la punir du dernier supplice, si, n'ayant pas voulu se soumettre à cette humiliation , ou ayant trop tardé à la subir, elle accouche d'un enfant mort; présumer le crime; punir, non le délit, puisquon n'attend pas qu'il soit prouvé, mais la désobéissance à une loi cruelle et arbitraire, c'est violer à la fois la justice, la raison, l'humanité; et pourquoi? pour prévenir un crime qu'on ne peut commettre qu'en étouffant les sentiments de la nature, qu'en s'exposant à des accidents mortels. Cependant ce ne sont point les malheureuses qui commettent ce ciime que l'on en doit accuser : c'est le préjugé barbare qui les condamne à la honte et à la misère, si leur faute devient publique; c'est la morale ridicule qui perpétue ce préjugé dans le peuple. Le moyen que propose M. de Voltaire est le seul raisonnable; mais il faudrait que ces hôpitaux fussent dirigés par des médecins qui ne verraient, dans les infortunées confiées à leurs soins, que des femmes coupables d'une faute légère déjà trop expiée par ses suites. Il faudrait (pj'on y fût assuré du secret;
(i) Tome XLV, p. 282.
que les soins qu'on y prendiait des accouchées ne fussent point bornés à quelques jours ; qu'elles pussent, si elles n'avaient point d'autre ressource, rester dans l'hôpital comme ouvrières ou comme nourrices. On pourrait, en retenant les enfants dans ces maisons jusqu'à un âge fixé, et en leur apprenant des métiers, et surtout les métiers nécessaires à la consommation de la maison, en y attachant des jardins, des terres qu'ils cultiveraient, rendre leur éducation très-peu coûteuse; épargner même de quoi donner des dots aux garçons et aux filles, si, en sortant de la maison, ils se mariaient à une fille ou à un garçon qui y aurait été élevé comme eux. Ces mariages auraient l'avantage d'épargner à ces infortunés les dégoûts auxquels leur état les expose parmi le peuple. Au lieu d'empêcher les legs faits aux bâtards, il faudrait que la loi accordât à tout bâtard reconnu une portion dans les biens du père et de la mère. Il faudrait permettre les dispositions en faveur des concubines, ou mères d'un enfant reconnu, ou résidant dans la maison d'un homme libre; défendre aux juges d'admettre, dans aucun cas, contre une donation, l'allégation qu'elle a eu pour cause une liaison de ce genre ; ne point avoir d'autres lois , une autre police contie les courtisanes que contre les autres citoyens domiciliés. Telles sont les seides lois de ce genre qui pourraient enq^écher la conuption des mœurs qu'entraîne l'inégalité des fortunes. Mais celles que la bigoterie, la tyrannie des pères de famille, le mépiis pour la faiblesse et l'indigence, et surtout l'avidité des gens de police ont imaginées ,
ne font que rendre la corruption plus générale, plus crapuleuse et plus funeste.
SUISSE (i).
Vers le milieu du règne de Louis XIV, les sciences ont été cultivées en Suisse. Ce pays a produit depuis quatre grands géomètres du nom de Bernouilli, dont les deux premiers appartiennent au siècle passé , et le célèbre anatomisle Haller. C'est actuellement une des contrées de l'Europe où il y a le plus d'instruction, où les sciences physiques sont le plus répandues, et les arts utiles cultivés avec le plus de succès. La philosophie proprement dite, la science de la politique y ont fait moins de progrès ; mais leur marche doit nécessairement être plus lente dans de petites républiques que dans les grandes monarchies.
SYSTEME DU MONDE (i).
Si nous osions avoir une opinion sur ce sujet , nous dirions qu'il est vraisemblable que, ni les Egyptiens, ni les Chaldéens, ni les hidiens, n'ont jamais connu le véritable système du monde; que Pytliagore a connu ce système, parce qu'il l'a donné d'après les observations des Orientaux, alors beaucoup plus
(i) Voltaire, tome XX , p. 228.
(2) "Voltaire, tome XLI, p. 268.
SUR VOLTAIRE. ^Qfj
anciennes et plus complètes que celles des Grecs ; qu'il suffit, pour cela, d'avoir une idée bien nette des lois du mouvement apparent, ce qui n'était pas impossible pour un homme qui avait autant de génie que Pythagore; que ce système fut rejeté par les Grecs, parce qu'il était trop contraire aux idées communes, et que, d'ailleurs, Pytliagore ne pouvait l'appuyer sur d'assez fortes preuves, mais que les Grecs en conservèrent un souvenir vague qu'ils nous ont transmis. Le livre d'Eusèbe de Césarée fourmille d'erreurs grossières sur l'astronomie et la physique des anciens; mais ce livre est précieux, parce que ses absurdités mêmes peuvent conduire à retrouver les vérités qu'il défigure. Il en est de même de Plutarque, d'ailleurs beaucoup meilleur homme, et plus instructif qu'Eusèbe de Césarée.
TERRE (i).
Il est bon de remarquer que, si l'observation et la théorie s'accordent à montrer que la terre est aplatie vers les pôles, l'on ne peut rien prononcer encore avec exactitude sur la quantité de son aplatissement ; qu'il est impossible d'accorder même, et les mesures des degrés entre elles, et les résultats des expériences sur les pendules, sans supposer à la terre une forme irrégulière. Ceux (pii désireraient d'être éclairés sur cette grande question doivent lire les différents mémoires que M. D'Alembert a donnés
(i) Voltaire, tome XXIX, p. 21 5.
sur cet olijet. On y verra que la question est beaucoup plus compliquée que la plupart des ge'omètres ne l'avaient pensé ; et on y trouvera en même temps et les principes nécessaires pour la résoudre, et des remarques utiles pour éviter de se laisser entraîner à des conclusions incertaines trop précipitées.
THOU (de).
Sur sa condamnation (i).
Le fils de Barnevelt fut condamné, en Hollande, sur une semblable accusation ; le Florentin Néra l'avait été de même à Florence en i497; cependant le jurisconsulte milanais Gigas s'était élevé contre cette excessive sévérité : Qui taies condeninant, dit-il, non siint judices, sed carnifices. Huyghens de Zuylichem, père du célèbre Huyghens, fit, sur la mort de M. de Thou , ce distique latin :
O legnm subtile nef as : rjuibus inter amicos Nollc fidem frustra prodere , proditio est.
Le duc de Bouillon était neveu du Statbouder, allié de la France , et qui, de plus, avait servi le cardinal auprès de Louis XUI.
(i) Voltaire, tome XIX, p. \%o.
SUR VOLTAIRE. 56y
TOrSTlNES.
Rentes viagères (i).
Il y avait des tontines en France ; l'abbé Terray en supprima les accroissements : la crainte qu'il n'ait des imitateurs empêcbera sans doute, à l'avenir, de se fier à cette espèce d'emprunt, et son injustice aura du moins délivré la France d'une opération de finance si onéreuse.
Les emprunts en rentes viagères ont de grands inconvénients :
lO Ce sont des annuités dont le terme est incertain; l'État joue contre les particuliers; mais ils savent mieux conduire leur jeu : ils choisissent des enfants mâles dans un pays où la vie moyenne est longue, les font inoculer, les attachent à leur patrie, et à des métiers sains et non périlleux , par une petite pension , et distribuent leurs fonds sur un certain nombre de ces têtes;
2° Comme il y a du risque à courir, les joueurs veulent jouer avec avantage, et, par conséquent, si l'intérêt commun d'une rente perpétuelle est cinq pour cent, il faut que celui de la rente viagère soit au-dessus de cinq pour cent. En calculant, à la rigueur, la plupart des emprunts de ce genre, faits depuis vingt ans, ce qui n'a encore été exécuté par personne, on serait étonné de la différence entre le taux de ces emprunts et le taux commun de l'intérêt de l'argent;
(i) Voltaire, lome XXXV, p. iio.
3° On est toujours le iiiailie de changer, par des remboursements réglés, un emprunt en renies perpétuelles à annuités à terme fixe, et l'on ne peut, sans injustice, rien changer aux rentes viagères ime fois établies;
4° Les contrats de rentes perpétuelles, et surtout les annuités à terme fixe, sont une propriété toujours disponible, qui se convertit en argent avec plus ou moins de perte, suivant le crédit du créancier. Les rentes viagères, à cause de leur incertitude, ne peuvent se vendre (|u'à un prix beaucoup plus bas. C'est un désavantage qu'il faut compenser par une augmentation d'intérêts.
Nous ne parlons point ici des effets que ces emprunts peuvent produire sur les mœurs; ils sont trop bien connus. Mais nous observerons qu'ils ne peuvent, lorsqu'ils sont considérables, être remplis qu'en supposant que les capitalistes y placent des fonds que, sans cela, ils auraient placés dans un commerce utile. Ce sont donc autant de capitaux perdus pour l'industrie, nouveau mal que produit cette manière d'emprunter.
TORSÏEISSON (le capitaine) (1).
lorstenson était page de Gustave-Adolphe en 1624. Le loi, près d'attaquer un corps de Lithuaniens en Livonie, et n'ayant point d'adjudant auprès
(i) Voliaiie, tome XX, p. 24 ••
de lui , envoya Torstenson porter ses ordres à un officier général, pour profiter d'un mouvement qu'il vit faire aux ennemis. Torstenson part et revient. Cependant les ennemis avaient changé leur marche; le roi était désespéré de l'ordre qu'il avait donné : Sire, dit Torstenson , daignez me pardonner ; voyant les ennemis faire un mouvement contraire , f ai donné un ordre contraire. Le roi ne dit mot ; mais , le soir , ce page servant à sa table, il le fit souper à côté de lui, et lui donna une enseigne aux gardes, quinze jours après une compagnie, ensuite un régiment. Torstenson fut un des grands capitaines de l'Europe.
TORTURE (i).
Lorsque l'impératrice -reine demanda, sur cet objet, l'avis des jurisconsultes les plus éclairés de ses États, celui qui proposa d'abolir la torture crut devoir soutenir que le seul cas pour lequel elle pût être conservée était le crime de lèse-majesté. L'impératrice lut son livre , et aboHt la torture sans aucune réserve. Une souveraine a osé faire plus qu'un philosophe n'avait osé dire.
TURGOT (u).
M. Turgot, étant contrôleur général, ol)hnl, de
(i) Voltaire, toineXLI, p. ■i.l\.
(?.) Voltaire , tome XXXVI , p. 476.
la justice et de la boulé du roi, un édit qui abolissait la corvée, et la remplaçait par un impôt généial sur les terres; mais on l'obligea d'exempter les biens du clergé de cet impôt, et d'en établir une partie sur les tailles. Malgré cela, c'était encore un des plus grands biens qu'on pût faire à la nation. Cet édit, enregistré au lit de justice , n'a subsisté que trois mois; mais buit ou neuf généralités ont suivi l'exemple de celle de Limoges. On doit aussi à M. Turgot d'avoir restreint la largeur des routes dans les limites convenables. Les cbemins qu'il a fait exécuter en Limousin sont des cbefs-d'œuvrede construction , et sont formés sur les mêmes principes que les voies romaines dont on retrouve encore quelques restes dans les Gaules; tandis que les cbemins faits par corvées, et nécessairement alors trèsmal construits, exigent d'éternelles réparations qui sont une nouvelle cbarge pour le peuple.
VAMBA ,
ROI d'ESPAGNE (i).
Il est le premier roi qui ait cru ajouter à ses droits en se faisant sacrer, et il fut le premier que les prêtres cbassèrent du trône. Obligé, en qualité de pénitent et de moine, de quitter la royauté, il cboisit un successeur qui assembla un concile à Tolède. Ce concile, formé, comme tous ceux d'Espagne
(i) Voltaire, loinc XVI, p. 478.
SUR VOLTAIRE. S'j'i
et des Gaules du même temps , d'un grand nombre d'évéques et de quelques seigneurs laïques, déclara les sujets de Vamba dégagés envers lui du serment de fidélité, et anathématîsa quiconque ne reconnaîtrait point le nouveau roi, qui se garda bien de se faire sacrer. L'aventure de Vamba dégoûta les rois d'Espagne de cette cérémonie.