‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 2 sur 183 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

La vie de\oltaire doit être Ihistoire des progrès que les arts ont dus à son génie, du pouvoir qu'il a exercé sur les opinions de son siècle; enfin de cette î longue guerre contre les préjugés, déclarée dès sa j jeunesse, et soutenue jusqu'à ses derniers moments. ' Mais lorsque l'influence d'un philosophe s'étend sur le peuple, qu'elle est prompte, qu'elle se fait sentir à chaque instant , il la doit à son caractère, à sa manière de voir, à sa conduite, autant qu'à ses ouvrages. D'ailleurs ces détails sont encore utiles pour l'étude de l'esprit humain. Peut-on espérer de le connaître, si on ne l'a pas observé dans ceux à qui la nature a déployé toutes ses richesses et toute sa puissance; si même on n'a pas recherché en eux ce qui leur est commun avec les autres hommes, aussi bien que ce qui les en distingue? L'homme ordinaire reçoit d'autrui ses opinions, ses passions, son caractère; il lient tout des lois, des préjugés, des usages de son pays, comme la plante reçoit tout du sol qui la nourrit et de l'air qui l'environne. En observant l'homme vulgaire, on apprend à connaître l'empire

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auquel la nature nous a soumis, et non le secret de nos forces et les lois de notre intelligence.

François-31arie Arouet, qui a rendu le nom de Voltaire si célèbre, naquit à Cliatenay le 20 de février 1694, et fut baptisé à Paris, dans l'église de Saint-André des Arcs, le 22 de novembre de la même année. Son excessive faiblesse fut la cause de ce retard, (jui pendant sa vie a répandu des nuages sur le lieu et l'époque de sa naissance. On fut aussi obligé de baptiser Fontenelle dans la maison paternelle, parce qu'on désespérait de la vie d'un enfant si débile. Il est assez singulier que les deux bommes célèbres de ce siècle, dont la carrière a été la plus longue, et dont l'esprit s'est conservé tout entier le plus longtemps, soient nés tous deux dans un état de faiblesse et de langueur.

Le père de M. de Voltaire exerçait la cbarge de trésorier de la cbambre des comptes; sa mère, Marguerite d'Aumart, était d'une famille noble du Poi- I tou. On a reproclié à leur fds d'avoir pris ce nom de : Voltaire, c'est-à-dire, d'avoir suivi l'usage alors généralement établi dans la bourgeoisie riche , où les cadets, laissant à l'aîné le nom de famille, portaient celui d'un fief ou même d'un bien de campagne. Dans une foule de libelles on acliercbé à rabaisser sa naissance. Les gens de lettres ses ennemis semblaient craindre que les gens du monde ne sacrifiassent trop aisément leurs préjugés aux agréments de sa société, à leur admiration pour ses talents, et qu'ils ne traitassent un homme de lettres avec trop d'égalité. Ces reproches sont ini hommage : la satire n'attaque

point la naissance d'un homme de lettres, à moins qu'un reste de^conscience, qu'elle ne peut étouffer, ne lui apprenne qu'elle ne parviendra point à diminuer sa gloire personnelle.

La fortune dont jouissait M. Arouet procura deux grands avantages à son fds : d'abord celui d'une éducation soignée, sans laquelle le génie n'atteint jamais la hauteur où il aurait pu s'élever. Si on parcourt l'histoire moderne, on veria que tous les hommes du premier ordre, tous ceux dont les ouvrages ont approché de la perfection , n'avaient pas eu à réparer le défaut d'une première éducation.

L'avantage de naître avec une fortune indépendante n'est pas moins précieux. Jamais M. de Voltaire n'éprouva le malheur d'être obligé ni de renoncer à sa liberté pour assurer sa subsistance, ni de soumettre son génie à un travail commandé par la nécessité de vivre, ni de ménager les préjugés ou les passions d'un protecteur. Ainsi son esprit ne fut point enchaîné par cette habitude de la crainte, qui non-seulement empêche de produire, mais imprime à toutes les productions un caractère d'incertitude et de faiblesse. Sa jeunesse, à l'abri des inquiétudes de la pauvreté, ne l'exposa point à contracter ou cette timidité servile que fait naître dans une âme faible le besoin habituel des autres hommes, ou cette âpreté, et cette inquiète et soupçonneuse irritabilité, suite infaillible pour les âmes fortes de l'opposition entre la dépendance à laquelle la nécessité les soumet, eC la liberté que demandent les grandes pensées qui les occupent.

Le jeune Arouel fut mis au collège des jésuites, où étaient élevés les enfants de la première noblesse, excepté ceux des jansénistes; et les jansénistes, odieux à la cour, étaient rares parmi des hommes qui, alors obligés, par l'usage, de choisir une religion sans la connaître, adoptaient naturellement la plus utile à leurs intérêts temporels. Il eut pour professeurs de rhétorique le père Porée, qui, étant à la fois homme d'esprit et un bon homme, voyait dans le jeune Arouet le germe d'un grand homme; et le père le Jay, qui, frappé de la hardiesse de ses idées et de Tindépendance de ses opinions, lui prédisait qu il serait en France le coryphée du déisme : propliéties que l'événement a également justifiées.

Au sortir du collège, il retrouva dans la maison paternelle l'abbé de Châteaiineuf, son parrain, ancien ami de sa mère. C'était un de ces hommes qui, s'étant engagés dans l'état ecclésiastique par complaisance, ou par un mouvement d'ambition étrangère à leur âme, sacrifient ensuite à l'amour d'une vie libre la fortune et la considération des dignités sacerdotales, ne pouvant se lésoudre à garder toujours sur leur visage le masque de l'hypocrisie.

L'abbé de Châteauneuf était lié avec Ninon, à la- (juelle sa probité, son esprit, sa lii)erté de penser, avaient fait pardonner depuis longtemps les aventures un peu trop éclatantes de sa jeunesse. La bonne compagnie lui avait su gré d'avoir refusé son ancieiHie amie, madame de Maintenon, cpii lui avait offert de l'appeler à la cour, à condition (|u'clle se ferait dévote. L'abbé de Cîhâteauneuf avait présenté

à Ninon Voltaire enfant, mais déjà poète, désolant déjà, par de petites épigrammes , sou janséniste de frère ^ et récitant avec complaisance la Moïsade de Rousseau.

rSinon avait goûté l'élève de son ami, et lui avait légué, par testament, deux mille francs pour acheter des livres. Ainsi, dès son enfance, d'heureuses circonstances lui apprenaient, même avant que sa raison fût formée, à regarder l'étude, les travaux de l'esprit, comme une occupation douce et honorable; et, en le rapprochant de quelques êtres supérieurs aux opinions vulgaires, lui montraient que l'esprit de l'homme est né libre, et qu'il a droit de juger tout ce qu'il peut connaître; tandis que, par une lâche condescendance pour les préjugés, les éducations ordinaires ne laissent voir aux enfants que les marques honteuses de sa servitude.

L'hypocrisie et l'intolérance régnaient à la cour de Louis XIV : on s'y occupait à détruire le jansénisme , beaucoup plus qu'à soulager les maux du peuple. La réputation d'incrédulité avait fait perdre à Catinat la confiance due à ses vertus et à son talent pour la guerre. On reprochait au duc de Vendôme de manquer à la messe quelquefois, et on attribuait à son indévotion les succès de l'hérétique Marlborough et de l'incrédule Eugène. Cette hypocrisie avait révolté ceux qu'elle n'avait pu corrompre; et, par aversion pour la sévérité de Versailles, les sociétés de Paris les plus brillantes affectaient de porter la liberté et le goût du plaisir jusqu'à la licence.

L'abbé de Chàteauneuf introduisit le jeune Vol-

taire dans ces sociétés, et particulièrement dans celle du duc de Sully, du niaïquis de la Fare, de l'abbé Servien , de l'abbé de Chaulieu, de l'abbé Courtin. Le prince de Conli, le grand prieur de Vendôme, s'y joignaient souvent.

M. Arouet crut son fils perdu, en apprenant qu'il faisait des vers et qu'il voyait bonne compagnie; il voulait en faire un magistrat, et il le voyait occupé d'une tragédie. Cette querelle de famille finit par faire envoyer le jeune Voltaire cliez le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France en Hollande.

Son e\il ne fut pas long : madame du Noyer, qui s'y était réfugiée avec ses deux filles, pour se séparer de son mari, plus que par zèle pour la religion protestante, vivait alors, à la Haye, d'intrigues et de libelles, et prouvait, par sa conduite, que ce n'était pas la liberté de conscience qu'elle y était allée cberclier.

M. de Voltaire devint amoureux d'une de ses filles; la mère, trouvant que le seul parti qu'elle pût tirer de cette passion était d'en faire du bruit, se plaignit à l'ambassadeur, qui défendit à son jeune protégé de conserver des liaisons avec mademoiselle du Noyer, et le renvoya dans sa famille, pour n'avoir pas suivi ses ordies.

Madame du Noyer ne manqua pas de faire imprimer cette aventure, avec les lettres du jeune Arouet à sa fille, espérant que ce nom, déjà trèsconnu, ferait mieux vendre le livre; et elle eut soin de vanter sa sévérité maternelle et sa délicatesse, dans le libelle même où elle déshonorait sa fille.

On ne reconnaît point dans ces lettres la sensibi-

VIK DE VOLTAIRE. g

lité de l'auteur de Zaïre et de Tancrède. Un jeune homme passionné sent vivement, mais ne distingue pas lui-même les nuances des sentiments qu'il éprouve: il ne sait ni choisir les traits courts et rapides qui caractérisent la passion, ni trouver des termes qui peignent à l'imagination des autres le sentiment qu'il éprouve, et le fassent passer dans leur âme. Exagéré ou commun, il parait froid lorsqu'il est dévoré de l'amour le plus vrai et le plus ardent. Le talent de peindre les passions sur le théâtre est même un des derniers qui se développent dans les poètes. Racine n'en avait pas même montré le germe dans les Frères ennemis et dans Alexandre, et Brutus a précédé Zaïre : c'est que pour peindre les passions, il faut non-seulement les avoir éprouvées, mais avoir pu les observer, en juger les mouvements et les effets dans un temps où, cessant de dominer notre âme, elles n'existent plus que dans nos souvenirs. Pour les sentir, il suffît d'avoir un cœur; il faut, pour les exprimer avec justesse, une âme longtemps exercée par elles, et perfectionnée par la réflexion.

Arrivé à Paris, le jeune homme oublia bientôt son amour; mais il n'oubha point de faire tous ses efforts pour enlever une jeune personne estimable, et née pour la vertu, à une mère intrigante et corrompue. Il employa le zèle du prosélytisme. Plusieurs évêques, et même des jésuites, s'unirent à lui. Ce projet manqua; mais Voltaire eut dans la suite le bonheur d'être utile à mademoiselle du Noyer, alors mariée au baron de Vinlerfeld.

lO VIE DE VOLTA-IRE.

Cependant son père, le voyant toujours obstiné à faire des vers et à vivre dans le monde, l'avait exclu de sa maison. Les lettres les plus soumises ne le touchaient point : il lui demandait même la permission de passer en Âméricpie, pourvu qu'avant son départ il lui permît d'embrasser ses genoux. Il fallut se résoudre, non à partir pour l'Amérique, mais à entrer chez un procureur.

11 n'y resta pas longtemps. M. de Caumartiu; ami de M. Arouet, fut touché du sort de son fils, et demanda la permission de le mènera Saint-Ange, oii, loin de ces sociétés alarmantes pour la tendresse paternelle, il devait réfléchir sur le choix d'un état. Il y trouva le vieux Caumartin, vieillard respectable, passionné pour Henri IV et pour Sully, alors trop oubliés de la nation. Il avait été lié avec les hommes les plus instruits du règne de Louis XIV, savait les anecdotes les plus secrètes, les savait telles qu'elles s'étaient passées, et se plaisait à les raconter. Voltaire revint de Saint-Ange, occupé de faire un poëme épique dont Henri IV serait le héros, et plein d'ardeur pour l'étude de l'histoire de France. C'est à ce voyage que nous devons la Heiiriadc et le Siècle de Louis XIV.

Ce prince venait de mourir. Le peuple, dont il avait été si longtemps l'idole, ce même peuple qui lui avait pardonné ses profusions, ses guerres et son despotisme, qui avait applaudi à ses persécutions contre les protestants, insultait à sa mémoire par une joie indécente. Une bulle sollicitée à Rome contre un livre de dévotion, avait fait oublieraux Parisiens cette gloire dont ils avaient été si longtemps idolâtres. On prodi-

guales satires à la mémoire de Louis le Grand, comme on lui avait prodigué les panégyriques pendant sa vie. Voltaire, accusé d'avoir fait une de ces satires, fut mis à la Bastille ; elle finissait par ces vers :

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans.

Il en avait un peu plus de vingt-deux, et la police regarda cette espèce de conformité d'âge comme une preuve suffisante pour le priver de sa liberté.

C'est à la Bastille que le jeune poëte ébaucha le Poe/ne de la Ligue, corrigea sa tragédie à'OEdipe, commencée longtemps auparavant, et fit une pièce de vers fort gaie sur le malheur d'y être. M. le duc d'Orléans, instruit de son innocence, lui rendit sa liberté, et lui accorda une gratification.

Monseigneur, lui dit Voltaire, ^6* remercie votre Altesse royale de vouloir bien continuer h se charger de ma nourriture ; mais je la prie de ne plus se charger de mon logement.

La tragédie à'OEdipe fut jouée en 1718. L'auteur n'était encore connu que par des pièces fugitives, par quelques épilres où l'on trouve la philosophie de Chaulieu, avec plus d'esprit et de correction, et par une ode qui avait disputé vainement le prix de l'Académie française. On lui avait préféré une pièce ridicule de l'abbé du Jarri. Il s'agissait de la décoration de l'autel de Notre-Dame; car Louis XIV s'était souvenu, après soixante et dix ans de règne, d'accomplir cette promesse de Louis Xlll;etle premier ouvrage en vers sérieux que Voltaire ait publié fut lui ouvrage de dévotion.

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Né avec un goût suret indépendant, il n'auiait pas voulu mêler l'amour à l'horreur du sujet à' Œdipe, et il osa même présenter sa pièce aux. comédiens sans avoir payé ce tribut à l'usage ; mais elle ne fut pas reçue. L'assemblée trouva mauvais que l'auteur osât réclamer contre son goût. Ce jeune homme mériterait bien, disait Dufresne, qu'en punition de son ori>ueil, on joudt sa pièce auec cette grande vilaine scène traduite de Sophocle.

Il fallut céder, et imaginer un amour épisodique et froid. La pièce réussit; mais ce fut malgré cet amour : et la scène de Sophocle en fit le succès. La Motte, alors le premier homme de la littérature, dit, dans son approbation, que cette tragédie promettait un digne successeur de Corneille et de Racine; et cet hommage rendu par un rival dont la réputation était déjà faite, et qui pouvait craindre dese voir surpassé, doit à jamais honorer le caractère de la Motte.

Mais Voltaire, dénoncé, comme un homme de génie et comme un philosophe, à la foule des auteurs médiocres, et aux fanatiques de tous les partis, réunit dès lors les mêmes ennemis dont les générations, renouvelées pendant soixante ans, ont fatigué et trop souvent troublé sa longue et glorieuse carrière. Ces vers si célèbres,

Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; Notre crédulité fait loute leur science,

furent le premier cri d'une guerre ({ue la mort même de Voltaire n'a pu éteindre.

A une représentation d'O/ùlipr, il parut sur le

VIE DE VOLTAIRE. l '^

théâtre, portant la queue du grand prêtre. La maréchale de Villars demanda qui était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. On lui dit que c'était l'auteui-. Cette étourderie, qui annonçait un homme si supérieur aux petil esses de l'amour-propre, lui inspira le désir de le connaître. Voltaire, admis dans sa société, eut pour elle une passion, la première et la plus sérieuse qu'il ait éprouvée. Elle ne fut pas heureuse, et l'enleva pendant assez longtemps à l'étude, qui était déjà son premier besoin; il n'en parla jamais depuis qu'avec le sentiment du regret et presque du remords.

Délivré de son amour, il continua la Henriade, et fit la tragédie ^Arléinire. Une actrice formée par lui, et devenue à la fois sa maîtresse et son élève, joua le principal rôle. Le public, qui avait été juste pour OEdipe, fut au moins sévère pour Arlémire ; effet ordinaire de tout premier succès. Une aversion secrète pour une supériorité reconnue n'en est pas la seule cause, mais elle sait profiter d'un sentiment naturel qui nous rend d'autant moins faciles que nous espérons davantage.

Cette tragédie ne valut à Voltaire que la permission de revenir à Paris, dont une nouvelle calomnie et ses liaisons avec les ennemis du régent, et entre autres avec le duc de Richelieu et le fameux baron de Gortz, l'avaient fait éloigner. Ainsi cet ambitieux, dont les vastes projets embrassaient l'Europe et menaçaient delà bouleverser, avait choisi pour ami, et presque pour confident, un jeune poète : c'est que les hommes supérieurs se devinent et se cherchent.

l/j VFK DE VOLTAIRE.

(ju'ils ont une langue commune qu'eux seuls peuvent parler et entendre.

En 1722, Voltaire accompagna madame de Rupelmonde en Hollande. Il voulait voir, à Bruxelles, Rousseau, dont iTplaignaitles malheurs, et dont il estimait le talent poétique. L'amour de son art l'emportait sur le juste mépris que le caractère de Rousseau devait lui inspirer. Voltaire le consulta sur son Poème dp la ïj^iœ^ lui lut \ E pitre à Uranie, faite pour madame lie Rupelmonde, et premier monument de sa liberté de penser, comme de son talent pour traiter en vers et rendre populaires les questions de métaphysique ou de morale. De son côté, Rousseau lui récita une Ode à la postérité, qui^ comme Voltaire le lui dit alors, à ce qu'on prétend, ne devait pas aller à son adresse ; et le Justement de Platon^ allégorie satirique, et cependant aussi promptement oubliée que l'ode. Les deux poètes se séparèrent ennemis irréconciliables. Rousseau se déchaîna contre Voltaire, qui ne répondit qu'après quinze ans de patience. On est étonné de voir l'auteur de tant d'épigrammes licencieuses, où les ministres de la religion sont continuellement livrés à la risée et à l'opprobre, donner sérieusement, pour cause de sa haine contre Voltaire, sa contenance évaporée pendant la messe, et YÉpilre à Vranie. Mais Pvousseau avait pris le masque de la dévotion; elle était alors un asile honorable pour ceux que l'opinion mondaine avait flétris, asile sûr et commode que malheureusement la philosopliie, qui a fait tant d'autres maux, leur a fermé depuis sans letour. Ln 17^4, Voltaire donna Mariamne. Celait le su-

VJE DE VOLTAIRE. l5

jet d'Aï témire sous des noms nouveaux , avec une intrigue moins compliquée et moins romanesque; mais c'était surtout le style de Racine. La pièce fut jouée quarante fois. L'auteur combattit, dans la préface, l'opinion de la Motte, qui , né avec beaucoup d'esprit et de raison , mais peu sensible à l'harmonie, ne trouvait dans les vers d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue, et ne voyait dans la poésie qu'une forme de convention, imaginée pour soulager la mémoire, et à laquelle l'habitude seule faisait trouver des charmes. Dans ses lettres imprimées à la fin ô^OEdipe , il avait déjà combattu le même poète , qui regardait la règle des trois unités comme un autre préjugé.

On doit savoir gré à ceux qui osent, comme la Motte, établir dans les arts des paradoxes contraires aux idées communes. Pour défendre les règles anciennes, on est obligé de les examiner : si l'opinion reçue se trouve vraie, on a l'avantage de croire par raison ce qu'on croyait par habitude; si elle est fausse, on est délivré d'une erreur.

Cependant , il n'est pas rare de montrer de l'humeur contre ceux qui nous forcent à examiner ce que nous avons admis sans réflexion. Les esprits qui , comme Montagne, s'endorment tranquillement sur l'oreiller du doute, ne sont pas communs; ceux qui sont tourmentés du désir d'atteindre à la vérité sont plus rares encore. Le vulgaire aime à croire, même sans preuve, et chérit sa sécurité dans son aveugle croyance , comme une partie de son repos.

ï5 VIE DK VOLTAIRE.

C'est vers la même époque que parut la Henriade, sous le nom de la Ligue. Une copie imparfaite, enlevée à l'auteur, fut imprimée furtivement; et nonseulement il y était resté des lacunes, mais on en avait rempli ({uelques-unes.

La France eut donc enfin un poëme épique. On peut regretter, sans doute, que Voltaire, qui a mis tant d'action dans ses tragédies, qui y fait parler aux passions un langage si naturel et si vrai, qui a su également les peindre, et par l'analyse des sentiments qu'elles font éprouver, et par les traits qui leur écliappenl, n'ait point déployé dans la Henriade ces talents que nul homme n'a encore réunis au même degré; mais un sujet si connu, si près de nous, laissait peu de liberté à l'imagination du poète. La passion cruelle et sombre du fanatisme, s'exerçant sur les personnages subalternes, ne pouvait exciter que l'horreur. Une ambition hypocrite était la seule (|ui animât les chefs de la Ligue. Le héros, brave, humain et galant, mais n'éprouvant que les malheurs de la fortune, et les éprouvant seul, ne pouvait intéresser que par sa valeur et sa clémence : enfin , il était impossible que la conversion un peu forcée de Henri IV formât jamais un dénoùment bien héroïque.

Mais si, pour l'inlérét des événements, pour la vérité, pour le mouvement, la Henriade est inférieure aux poëmes épiques qui étaient alors en possession de l'admiration générale, par combien de beautés neuves cette inférioiité n'est-elle pas compensée? Jamais une philosophie si profonde et si vraie a-

VIE DE VOLTAIRE. l'y

t-elle été embellie par des vers plus sublimes ou plus touchaiîls? Quel autre poëme offre des caractères dessinés avec plus de force et de noblesse, sans rien perdre de leur vérité historique? quel autre renferme une morale plus pure , un amour de l'humanité plus éclairé, plus libre des préjugés et des passions vulgaires ? Que le poëte fasse agir ou pailer ses personnages, qu'il peigne les attentats du fanatisme, ou les charmes et les dangers de l'amour; qu'il transporte ses lecteurs sur un champ de bataille ou dans le ciel que son imagination a créé, partout il est philosophe , j^artout il parait profondément occupé des vrais intéiéts du genre humain. Du milieu même des fictions, on voit sortir de grandes véiités sous un pinceau toujours brillant et toujours pur.

Parmi tous les poèmes épiques , la Henriade seule a un but moral: non qu'on puisse dire qu'elle soit le développement d'une seule vérité, idée pédantesque, à laquelle un poète ne peut assujettir sa marche, mais parce qu'elle respire partout la haine de la guerre et du fanatisme , la tolérance et l'amour de l'humanité. Chaque poème prend nécessairement la teinte du siècle qui l'a vu naître , et la Henriade est née dans le siècle de la raison. Aussi, plus la raison fera de progrès parmi les hommes, plus ce poème aura d'admirateurs.

On peut comparer la Henriade à X Enéide : toutes deux portent l'empreinte du génie dans tout ce qui a dépendu du poète, et n'ont que les défauts d'un sujet dont le choix a également été dicté par l'esprit national. Mais Virgile ne voulait que flatter l'orgueil

,i^ VM-: 1>K VOLT\niE.

des E\omains , et Voltaire eut le motil plus noble de préserver les Français du fanatisme , en leur retra cant les crimes où il avait entiaîné leurs ancêtres.

La Henriade , OEdipe et Mariamne avaient placé Voltaire bien au-dessus de ses contemporains, et semblaient lui assurer une carrière brillante , lorsqu'un événement fotal vint troubler sa vie. Il avait répondu par des paroles piquantes au mépris que lui avait témoigné un bomme de la cour, qui s'en ven«^eaen le faisant insulter par ses gens, sans compromettre sa sûreté personnelle. Ce fut à la porte de l'hôtel de Sully, où il dînait, qu'il reçut cet outrage, dont le duc de Sully ne daigna témoigner aucun ressentiment, persuadé sans doute que les descendants des Francs ont conservé droit de vie et de mort sur ceux des Gaulois. Les lois furent muettes; le parlement de Paris, qui a puni ou fait punir de moindres outrages, lorsqu'ils ont eu pour objet quelqu'un de ses subalternes, crut ne rien devoir à un simple citoyen qui n'était que le premier homme de lettres de la nation, et garda le silence.

Voltaire voulut prendre les moyens de venger l'honneur outragé, moyens autorisés par les mœurs des nations modernes, et proscrits par leurs lois : la Bastille, et au bout de six mois l'ordre de quitter Paris, furent la punition de ses premières démarches. Le caidinal de Fleury n'eut pas même la petite politi(jue de donner à l'agresseur la plus légère marque de mécontentement. Ainsi, lorsque les lois abandonnaient les citoyens, le pouvoir arbitraire les punissait de chercher une vengeance que ce silence rendait

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